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REVUE
-BRITANNIQUE.
na^riis
CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MJ^ILLEURS ECRITS PERIODIQUES
SUR LA LITTÉRATURE , LES BEAUX-ARTS , LES ARTS INDUSTRIELS ,
l'agriculture , LA GÉOGRAPHIE , LE COMMERCE , l'ÉCONOMIE
POLITIQUE, LES FINANCES, LA LEGISLATION, ETC., ETC.
Par MM. Sailnier Fils, Directeur de la Reuite Britannique ; Dondet-
Ddpré Fils, de la Soci(:te Asiatitjue ; Chaules Coquerel; Ph. Chasles;
Lesourd ; L. Am. Sédili.ot; Genest; West, Docteur en Médecine (pour
les articles relatifs aux sciences médicales^, etc.
TROISIÈME SÉRIE.
KDoiiie -i
%/eiiu^o.
Iparb.
Au BUREAU DU JOURIVAL, Rue des Bons-Enfans, N" 21;
Chez DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, imp.-lir.,
Rue Richelieu, ]N° 47 ^'•s > ou rue Saint-Louis, N'>46i ^u Marais.
4S33
iJ«PfilMEhl£ DE DOKDEÏ-DUP&E.
PREFACE.
JNous venons de clore la deuxième année de la
nouvelle série de la Revue Britannique, et pen-
dant le cours de cette publication , nous avons pu
nous convaincre que l'ancienne faveur du public,
qui avait accueilli notre première série , ne nous
avait pas abandonnés. Durant les circonstances
difficiles que nous avons traversées , alors que
l'Europe entière mettait sur pied des armées for-
midables et que l'émeute grondait sans cesse dans
l'intérieur de nos cités , il était impossible à tout
homme de cœur de rester étranger à la préoccu-
pation de ces événemens. Mais notre mission à
nous, toute de paix, toute d'ordre, était de tâ-
cher d'éclairer et de rassurer les esprits. C'est ce
que nous avons fait en portant successivement
la lumière sur l'état intérieur des nations euro-
péennes qui pouvaient nous menacer; en faisant
connaître l'épuisement de leurs finances, les pas-
sions politiques qui les agitaient sourdement ou
à découvert, et les désavantages de leur situation
topographique. Tel a été le but de nos articles
sur la situation de l'Espagne, de l'Italie, de la
Hollande, de l'Autriche, de la Pologne et de la
Russie (i). Et lorsqu'à la suite d'un éloquent ta-
(i) Voyez lus NumérosS, 5 , fi, 7 . 9 et ai.
VI PRÉFACE.
bleaii historique où se trouvaient exposés les ré-
sultats déplorables qu'ont eus les envahissemens
démocratiques dans les républiques anciennes^
nous avons constaté , par des chiffres , les pertes
qu'occasionaient au commerce et à l'industrie de
la France, les tentatives toujours renaissantes de
notre moderne démocratie, on a pu se convaincre
que c'était une pensée d'ordre, de liberté, de
patriotisme, qui présidait à la rédaction de notre
recueil (i).
Plus tard, quand les partisans de l'école amé-
ricaine, sans tenir compte de la différence qui
existe entre nos mœurs, notre situation politique,
et celles des habitans des États-Unis, présentaient
à la tribune le système gouvernemental de l'Union
comme le type de tous les gouvernemens, comme
le seul qui fût à bon marché, il était de notre de-
voir de porter sur cette question le flambeau de
la critique et de réduire h leur juste valeur ces
assertions plus que hasardées. La publication de
nos articles , fruit de longues et consciencieuses
recherches, a suffi pour renverser de fond en
comble tout cet échafaudage d'illusions et de so-
phismes. Les esprits sages et éclairés ont applaudi
à nos travaux, tandis que de l'autre côté de l'At-
lantique, ils provoquaient de salutaires réformes
et des investigations qui doivent confirmer ce
(0 Voyez, dans les lo* et i2* Numéros, les articles sur le gou-
vernement fédéral, et sur la destruction des anciens gouvernemens;
et. dans le ii', celui qui a pour titre : Bilan de la Guerre et des
Emeutes.
PRÉFACE. VII
f|ui n'est encore qu'hypolliétique dans nos tra-
vaux (i).
Mais il ne suffisait pas de combattre des doc-
trines liostiles; il fallait aussi indiquer des moyens
plus directs que ceux que jusqu'alors nous avions
puisés dans les Revues anglaises, pour rendre
meilleure la situation de la France, pour tirer
parti de toutes nos ressources, pour utiliser ces
milliers de bras armés , dans lesquels les instru-
mens de la destruction avaient remplacé ceux
qui produisent. Si les idées nouvelles que nous
avons émises sur ces divers sujets n'ont pas eu
une application immédiate, tout nous fait croire
que cependant elles ont été entendues, et que,
dans un avenir sans doute très-prochain , elles
porteront leurs fruits (2).
Toutefois il s'en faut bien, malgré l'attention
que nous avons dû consacrer à ces hautes ques-
tions d'intérêt public, que nous ayions négligé les
autres parties de notre recueil. Le tableau des
progrès de la civilisation en Europe , en Afriïjue,
en Amérique et dans l'Océanie; des morceaux
d'étude sur l'histoire ancienne et moderne, em-
preints de vues élevées et nouvelles; les belles
pages empruntées à Godwin, l'un des philoso-
{1) Voyez les Numéros 12, 16 et 17.
(2) Voyei , dans le i4* Numéro , notre article sur la nécessité et les
moyens d'entreprendre des travaux publics sans ;iugraenter les charges
des contribuables; et, dans le i5° , celui qui a |)our titre : De l'état
militaire actuel (le la France et des moyens d'en conserver le sliiffrc, en
en réduisant les charges.
VIII PRÉFACE.
phes éclectiques les plus célèbres de la Grande-
Bretagne ; les recherches savantes de Herschell
sur l'acoustique ; ces peintures si riches et si
animées de la nature dans l'Amérique Septentrio-
nale, qui n'ont pas moins d'éclat que les couleurs
deBuffbn et qui sont empreintes d'une vérité plus
touchante; ces esquisses curieuses de la littéra-
ture allemande , Scandinave et hindoustanique; la
galerie toujours attrayante des célébrités contem-
poraines ; ces révélations d'un médecin philosophe
cil les diverses phases de la vie de rhonime sont
retracées avec une mélancolie naïve; enfin, ces
mille tableaux de mœurs aux couleurs vives et
piquantes , prouvent assez que nous ne nous
sommes pas écartés du but r|ue nous nous som-
mes toujours proposé : inslruction y variété, in-
térêt. C'est aussi sans contredit à cette direction
uniforme que nous devons attribuer la constante
faveur dont jouit notre lecueil, et les suilVages
que nous recevons de toutes les classes de lec-
teurs.
Si dans la période qui vient de s'écouler, nous
nous sommes peu occupés de l'industrie agricole,
manufacturière et commerciale, c'est que dans
cette époque de crise ^ au lieu de succès, nous
n'aurions eu que des désastres à enregistrer; car
il est rare que de grandes découvertes, des inven-
tions importantes se réalisent au sein des orages.
Il tîiut du calme pour la méditation, et ce calme
n'existait pas au milieu des dissentions intestines
qui durant ces dernières années ont agité la
PRÉFACE. IX
Grande-Bretagne. Du reste, nous en avons expli-
qué les principales causes dans nos articles sur
les élections anglaises, sur la richesse du clergé
anglican et sur la détresse du peuple des cam-
pagnes (i).
Dans la nouvelle carrière qui s'ouvre à nous ,
nous aurons à examiner les résultats de la réforme
parlementaire, le renouvellement de la Charte de
la Banque d'Angleterre et celui de la Compagnie
des Indes. En traitant ces questions importantes ,
nous ferons remarquer l'esprit métliodique qu'ap-
porte la Grande-Bretagne dans tout ce qui inté-
resse à un haut degré sa constitution intérieure;
nous analyserons ces minutieuses enquêtes qui se
poursuivent de toutes parts; nous mettrons en
scène ces hommes d'affaires qui réfléchissent, exa-
minent, mûrissent leurs projets, pour ne pas être
obligés de revenir plus tard sur leurs pas, cir-
conspection bien nécessaire, et qui n'est pas assez
observée en France. Libres de toute préoccupa-
tion de guerre et d'envahissement, et enhardis
parles encouragemens que nous avons déjà reçus,
nous soumettrons au jugement du public quel-
ques idées nouvelles sur l'amélioration intérieure
delà France, en cherchant à éclairer les théories
de l'économie politique par l'expérience qu'une
position spéciale nous permet d'acquérir. Un jour
peut-être nous examinerons cette grande question
de la centralisation administrative , trop souvent
(i) Voyez les 2', 5', 8' et 22^ Numéros.
X PRÉFACE.
débattue par des hommes que leurs études et
leurs travaux n'ont pas préparés k ce débat» et
qui intéresse à un si haut point notre organisa-
tion politique. et même notre organisation sociale.
En même tems , nous exposerons toutes les con-
quêtes que l'industrie réalisera sans doute dans
l'avenir de paix et de liberté qui est devant nous ;
car le dernier coup de canon tiré sur les rives de
l'Escaut sera, nous nous piaisons h le croire, le
signal de la paix générale en Europe.
Cette ère paisible , en se reflétant dans notre
recueil , va sans doute modifier le caractère qu'il
a eu dans la seconde série , publiée dans des
tems difficiles oii de mauvaises passions aujour-
d'hui heureusement contenues , tentaient sans
cesse de flétrir la liberté de i85o, en la plongeant
dans les excès de l'anarchie de g5. C'est la pensée
de la modification que va, sous ce rapport, subir
la Revue Britannique , qui nous a déterminés à en
clore la deuxième série et à l'encadrer dans une
troisième, dont à l'avenir nous publierons régu-
lièrement les Numéros à la fin de chaque mois.
JANVIER i833
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RE^^UE
@g^ctenc«.s ^^atttr^ffcs.
ARCHITECTURE DES INSECTES.
LiA théologie , science sublime qui pénètre les profon-
deurs du ciel et interroge Dieu lui-même , est devenue
mesquine, vulgaire , ridicule sous la plume des casuistes.
L'entomologie , la connaissance des insectes , s'agrandit et
s'ennoblit sous la loupe de Linné , de Réaumur et de
Leuwenkoeck. Rien n'est trivial pour un esprit vaste. Cha-
pelain et notre poète puritain Hopkins (i) ont su rendre
grotesque l Eternel sur son trône.
Habile dans la partie matérielle de son art , mais doué
de peu de sympathie pour la nature , élevé parmi les cita-
dins et prôné par les gens de cour, Pope a tourné en ridi-
cule les amis de l'histoire naturelle , leurs observations
minutieuses, la patience de leurs investigations, leur en-
(j) Auteur de mauvaises hymnes protestantes.
11 ARCHITECTCUE DES INSECTES.
thousiasme , leur exclusive passion , et même leurs con-
quêtes :
Chasser des papillons , nourrir des chrysalides ,
Disséquer des fourmis , et la loupe à la main ,
Passer la nuit , le jour , vivre , mourir enfm ,
El sans avoir vécu... Bel emploi de la vie!
Travail digne de 1 homme!.,.
Oui, l'observation de linsecte qui disparait à Toeil sous
le brin de gazon est aussi digne de Thomme que celle de
l'étoile la plus brillante du ciel. Savoir, c'est pouvoir. Non-
seulement la curiosité qui nous est donnée en naissant est
mère de tous les triomphes de l'esprit humain , et nous de-
vons la satisfaire : mais noire sécurité, mais notre bieu-élre
dépendent de ces éludes, que lami de lady Montagne
raillait si étourdiment. Il nest pas vrai qu'elles rétrécis-
sent rinlelligence. Quelques-uns des écrivains chez les-
quels l'imagination dominait le plus impérieusement, les
ont poursuivies jusqu'à la vieillesse : Rousseau, Goldsmith,
Gray, Darwin , par exemple. Au lieu de frapper l'esprit
de stérilité, elles le fécondent en lui ouvrant un nouvel
infini, une sphère sans bornes, pleine de vie et d'immor-
talité, pénétrant jusqu'aux plus imperceptibles subdivi-
sions de lètre et de la matière animée. Sans doute les
intelligences naturellement stériles n'y voient que dos clas-
sifications à établir, des numéros à poser, des cartons à
étiqueter, une nomenclature à faire. Mais sur elles seules
tombent les reproches et les sarcasmes de Pope. Le vrai
naturaliste est homme des champs, et non de cabinet; il
vit à la belle étoile , comme disait Daines Barrington. C'est
là son cabinet de travail et de repos.
Le monde des insectes, si long^tems inconnu , et dont
Arislole et Pline l'ancien avaient à peine franchi le seuil,
ARCHITECTl UF, HTS INSFCTFS. l3
ne SCSI dévoilé que depuis peu de tems aux regards des
naturalistes. Redi, Malpighi, Vallisnieri, Swammerdam,
Leuwenkoeck,Réaumur, Linné, De Geer, Bonnet, Hubert,
Ray, Willunghby, Derhani , While de Selborne, Kirby
et Spence ont tour-à-tour, si je puis le dire , soulevé une
des bandelettes qui enveloppaient la mystérieuse existence
des insectes. Réaumur, admirable observateur, se trompait
encore sur beaucoup de points. Charles Bonnet, si sagace et
si persévérant , a commis p.lus d une erreur -, et je ne doute
pas que les entomologistes qui nous succéderont ne corri-
gent encore beaucoup d'opinions aujourd hui accréditées.
Toutefois le degré de science auquel nous avons atteint
tient du prodige : c'est un monde d'infiniment petits ré-
vélé. Appareils d une complication extrême et dune ténuité
que le microscope parvient à peine à nous faire saisir ;
penchans bizarres, inclinations spéciales, instincts mer-
veilleux de conservation et de reproduction -, adresse inouie
dans l'application des moyens fournis aux insectes par la
nature; républiques, monarchies, guerres, amours;
œuvres de Tarcbitecte, du tisserand , du charpentier, du
maçon, accomplis par ces êtres que notre pied écrase en
passant: mécanismes étonnamment diversifiés, et dont
eux seuls sont pourvus ; c'est un véritable univers , nou-
veau, brillant, inconnu, qui se déroule à l œil de l'observa-
teur ; et ne croyez pas qu'il soit sans influence sur le nôtre.
Les insectes sont à-la-fois très-malfaisans et très-utiles.
Le dommage qu'ils peuvent nous^ faire est immense. Les
obstacles que nous leur opposons agf^ravenl souvent le fléau,
parce que nous ignorons les lois de la nature. Tantôt nous
mettons en œuvre, pour les détruire, des movens qui tour-
nent à notre détriment , tantôt nous les méprisons , parce
qu'ils trompent nos regards. Ils se vengent en dévastant
nos récoltes , en infestant notre foyer domestique.
l4 AUCHITECTCRE DES INSECTES.
Nous avons su nous garantir des atteintes des animaux
de proie , qui ne peuvent plus entrer dans nos vergers ^
mais le puceron el la chenille les dévorent : de si miséra-
bles ennemis nous bravent-, et jusqu'à ce jour toute l in-
dustrie, tout le savoir humains ont échoué contre leur
coalition , leur persévérance , leur nombre , leur petitesse
et les armes destructives qu ils portent avec eux. Sous la
zone équinoxiale , une petite fourmi arrête à elle seule le
progrès de la civilisation ; elle broie le papier dans ses mâ-
choires imperceptibles ; elle dévore les livres et digère le
parchemin. Dans plus d'une partie de rAmérlque du
Sud , vous ne trouveriez pas un seul document écrit qui
remonte à cent annnées. Ainsi est détruite la chaîne qui
joint le présent au passé : ainsi se trouve tari de siècle en
siècle le dépôt des connaissances acquises ^ la postérité ne
reçoit aucun legs de sagesse et de savoir -, la civilisation ,
paralysée dans son développement , ne fait un pas que
pour reculer aussitôt en arrière, et un peuple sans aïeux
reste éternellement dans Tenfance.
Qui pourrait croire qu'une larve d'insecte, semblable
à un grain de riz pour la forme et pour la grosseur, va,
déposée sur la branche d'un pin de cent cinquante pieds
de haut et de trois pieds de diamètre , détruire et abattre
le colosse? J'ai vu des forets de pins frappées de cette
mort inévitable. Elles avaient couvert des milliers d'acres
de leur ombre : et l'on n'y apercevait plus que des sque-
lettes d'arbres blanchissans , avec leurs rameaux secs et
stériles , tout dépouillés d écorce et tombant en poussière.
Dans la Caroline du Sud, une espèce de punaise très-pe-
tite, noire et ailée , a mis à nu deux mille acres de terre,
couronnés jadis d'arbres magnifiques. Les pins de la forêt
de Hartz , en Allemagne , ont succombé à cet ennemi ,
dont heureusement le pivert au bec d ivoire détruit de
ARCHITECTURE OES INSECTES. l5
nombreuses populations. Un insecte s'introduit dans Tépi
de blé, en extrait la farine et n'en laisse que Tenveloppe^
un autre se loge dans le centre des plantes légumineuses,
dont il ronge et enlève la pulpe. Les sauterelles volent
par bataillons, dont la masse opaque voile l'éclat du jour
et ravage des contrées immenses. Tout une république de
fourmis blancbes s'abat sur un village d'Afrique et le dé-
truit ; la flamme ne serait ni plus prompte ni plus terrible.
Elle s'élance sur la mer et s'empare d'un navire pour le
dévorer. Nos docks , nos digues , nos travaux maritimes
n'ont pas été à l'abri de ces armées , si méprisables quand
on pense aux êtres qui les composent ; si dangereuses quand
on réfléchit à leur masse et à leurs effets.
Comment donc , sans folie , dédaignerait-on l'étude de
ces êtres qui nous causent tant de dommages ? La connais-
sance de leur anatomie , des alimens dont ils se nourris-
sent , de leurs habitudes et de leurs modes d'existence peut
seule nous indiquer les moyens de porter remède aux maux
qu'ils nous font. Toutefois, à ces maux de grands avan-
tages se joignent. Un insecte nous donne la cochenille 5 un
autre la soie ; un troisième le miel. Inslrumens de destruc-
tion et de reproduction, les insectes balaient toute cette
matière végétale dont la putréfaction répand la peste , et
dont la surabondance rendrait la terre inhabitable. Aux
insectes il appartient d'achever la tâche de la mort et la
décomposition des cadavres-, leurs mandibules et leurs ab-
domens nétoient, pour ainsi dire, la surface du sol. L'œuvre
que la hiène et le vautour ont commencée, des myriades
d'insectes , nés des œufs déposés dans les carcasses putres-
centes, l'achèvent. Quand une espèce d'insectes dévorans
pullule, vous êtes sûr qu'une tribu ennemie va sortir du
sein de la terre ou du tronc des arbres pour combattre ses
progrès. En 1820, les pucerons inondaient nos campagnes,
l6 ARCHITECTl :i\E DES INSECTES.
qu'ils dévastaient sans qu'on eût rien à leur opposer : des
volées de ces petites mouches , que le peuple de France
nomme bêtes-à-bon-Dieii . et celui d'Angleterre ladj-bird
(oiseau des dames), vinrent détruire les dévastateurs.
Par quelle coordination mystérieuse l'accroissement d'une
espèce serègle-t-il sur le nombre et le danger d'une autre
espèce ? Quand bien même les êtres auxquels se rattachent
de tels phénomènes seraient d'une excessive petitesse , leur
étude offrirait le plus vif intérêt.
Une variété inépuisable caractérise le monde des insectes.
Depuis le i5 août jusqu'au i" juin 1829, j'ai trouvé dans
un cercle de deux lieues de diamètre , aux environs de
Ripley, deux mille quatre cent vingt espèces d'insectes,
sans comprendre dans ce nombre les chenilles , larves et
chrysalides. Parmi ces deux mille quatre cent vingt espè-
ces, quatre-vingt-dix-huit étaient absolument nouvelles et
ne se trouvaient dans aucune collection précédente. De
perpétuelles migrations ajoutent encore à celte variété. On
voit disparaître tout-à-coup des colonies d'insectes, que
remplacent d'autres espèces naguère inconnues dans le
pays. En i89.5 , nous ne voyions dans les environs de Lon-
dres que des bataillons processionnels de la coccinella hi-
pimctata (bête-à-bon-Dieu à deux taches) , et leurs petites
écailles nacarat étincelaient sur toutes les plantes. En 1826
et 1 827 , on cessa de les apercevoir ^ et la coccinella sep-
tempunctata (m?iTi\\iée de sept taches ou points noirs)
fut aussi commune que l'autre espèce devint rare. On peut
étudier les insectes dans toutes les situations : tous les coins
de la terre , toutes les fentes de la pierre , toutes les ner-
vures du bois , toutes les fissures du sol en sont peuplés ;
dans la toile géométrique de l'araignée commune , il y a
matière pour les spéculations du philosophe , du géomètre,
du phvslcien pendant des années. Utiles ou funestes , ré-
Af.CHITFX.Tt RE DES INSECTES. jn
pandus dans lalmosplière, semés sous nos pas, habilans
de nos malsons , nous disputant l espace, les insectes, qui
à tant de litres méritent une attentive et spéciale observa-
tion, sont en outre, pour la plupart, d'une beauté ou
d'une sin^jularilé de formes merveilleuse. Les plus formi-
dables denlre eux, la guêpe, qui nous inspire une terreur
d instinct, d'ailleurs méritée; la demoiselle, qui fait tant
de ravages parmi les autres insectes, se parent d'or et de
pourpre, de mousseline et de diamans. On ne peut comparer
la poussière éclatante qui fait resplendir les papillons et quel
ques chenilles qu'au plumage des oiseaux des tropiques.
aVovez, dit Linné, avec cette éloquence et cette beauté de
style que l'amour de la nature inspire toujours, ces quatre
ailes diaprées , que protègent deux écailles dune délicatesse
infi/iie : soutenu par ces frêles appuis, linsecte-oiseau se
balance dans l'air et y plane pendant une journée entière,
rival du passereau et de la fauvette pour le vol , du paon
et de l'oiseau-moucbe pour léclat. Si vous remontez jus-
qu'à son berceau, votre admiration s'accroitra : d abord
chenille verte , se traînant sur seize pattes et se nour-
rissant des feuilles de l arbre qu'elle habite 5 puis es-
pèce de momie lustrée , entourée; de bandelettes , suspen-
due par un fil à un rameau, existant sans uourrilure, se
développant sans se mouvoir; enfin insecte ailé, armé
de six pieds délicats elélégans, brillant de toutes les nuan-
ces de l'arc-en ciel , et vivant du pollen des fleurs ! Trans-
formations miraculeuses! »
iMais si celte beauté extérieure ne vous semble pas un
attrait assez puissant , obsc rvez la structure intérieure, Té-
conomie anatomique de ces animaux ; elk- correspond
avec des instincts variés qu'elle est destinée à satisfaire;
solitaires ou sociaux , ces instincts ne ressemblent point
aux instincts des quadrupèdes ou des oiseaux. Défendre
iB Ar.CHIÏKCTrnE PES INSECTES.
ieur progéniture, la mellre à Taliri des alla(iues cxlérieuros ;
se procurer des alimeps par divers slralagêmes , quelque-
fois singuliers , toujours admiral)les; vivre en monarchie
ou en république, former une démocratie travailleuse ou
se soumettre à une aristocratie prépondérante*, envoyer
au loin des colonies ; émigrer par masses et par générations ;
telles sont les conditions d'existence que les insectes rem-
plissent. Leurs œufs, si petits, si fragiles, sont exposés à
tous les dangers 5 c'est aussi vers leur conservation que se
dirigent tous les efforts des insectes. L'homme , armé de
machines compliquées et merveilleuses , n'a rien inventé de
comparable à ce que les insectes accomplissent : [)révoyance ,
prudence, persévérance, labeur infatigable, ressources de
toute espèce , on voit se développer dans leur vie humble
et obscure , tout ce qui fait les grands empires et les grands
hommes. Et la puissance de l'instinct guide les insectes :
elle seule leur dicte tant d'ingénieux moyens de se sou-
straire, eux et leur famille, aux périls qui les environnent.
Les uns se creusent des souterrains-, les autres se bâtissent
des cabanes avec des feuilles et du bois. Quelques-uns con-
struisent, pour leurs quartiers d hiver, des boites artiste-
ment fermées avec des charnières très-solides , ou des pots
d argile qu'ils drapent avec du coton ; ou des ermitages
de pierre et de chaux , qu'ils garnissent de corolles arra-
chées aux fleurs, de laine et de mousse; il en est dont le
corps leur fournit une matière visqueuse qui se condense
à l'air, et forme des palais, des couvens, des filets à leur
usage*, d'autres enfin qui sillonnent le sol ou le tronc des
arbres de galeries souterraines à mille détours. Des philo-
sophes patiens ont observé avec exactitude et décrit avec
minutie ces mœurs , ces travaux , ces merveilles , dont la
connaissance ne date que des derniers progrès de la science,
et que le perfectionnement de nos inslrumens a pu seul
AncHITECTlIlE DES INSECTES. I9
découvrir à nos regards. Nous réunirons dans fjuelques
pages les plus singulières de ces découvertes.
L'architecture des abeilles a été Tobjet d'observations
attentives et constantes. Cette grande fabrique , où la sub-
division du travail est si bien établie, ou une multitude
d'individus concourent, en remplissant la tâche qui leur
est imposée, au bien-être universel, sans que personne
s'écarte de la limite de ses devoirs, sans qu'un seul d'entre
eux empiète sur les attributions de son voisin ; cette pré-
cision admirable et cette force d un invincible instinct qui
ressemble à l'héroïsme de la* vertu, ont fixé l'attention des
observateurs de tous les tems. Les insectes qui vivent seuls
ou qui ne font usage que de leurs propres ressources 5
beaucoup moins connus parce qu ils se cachent à tous
les yeux , ne méritent pas moins d attirer la curiosité.
Yi^ abeille et la guêpe solitaire, font leur nid, bâtissent
leur cellule, l'enduisent d'un ciment durable, soignent
leurs enfans avec un amour maternel qui ne le cède en
rien aux soins et à l'amour que déploient la guêpe et l'a-
beille républicaines.
En septembre 1828 , je vis (i) un Odjnerus mararius
(guêpe- maçonne) s'occuper très-activement à creuser un
trou dans les vieilles briques d un mur. Le trou, déjà fort
avancé , était à cinq pieds ou environ du sol. Au moyen
de ses mandibules tranchantes et armées d'une scie aiguë ,
la guêpe enlevait un petit morceau de brique, gros à-
peu-près comme un grain de moutarde ; et au lieu de le
laisser retomber à terre ou de le lancer au loin , elle em-
portait ce fragment de décombres , faisait plusieurs tours,
et ne se débarrassait- de son trophée qu'à une certaine
(1) L'anleur de ces observations est John Rennie , naturaliste cé-
lèbre.
ARriIlTFCTTr.F, Or.S INSFCTKS.
r!i>lance cl toujours dans (1rs directions différentes. Il
est évident que la guêpe voulait dissimuler son travail ;
car un de ces fragmens s'élant détaché par hasard , elle
le chercha, le trouva au pied du muret l'emporta au
loin. En deux jours l'excavation fut achevée. Il Hdlut
deux autres jours pour enduire d'argile l'intérieur du
nid, qui avait la forme d'une bouteille dont le goulot se-
rait étroit et recourbé. L'insecte y déposa deux œufs , y
renferma plusieurs chenilles et quelques araignées vi-
vantes, provisions destinées à ses deux enfans quand ils
viendraient à naitre , et finit'par boucher l'ouverture au
moyen d'une couche d'argile deux fois plus épaisse que
celle dont il avait fait usage pour tapisser l'intérieur. Au
mois de novembre , nous détachâmes la brique , dont les
habitans nous apparurent commodément enfermés dans
la bouteille construite et cimentée par leur mère j c'étaient
deux cocons de forme semblable , mais qui, comme on le
verra , étaient de nature très-différente.
Malgré toutes les précautions de Tinsecte , un hôte
parasite avait découvert cette retraite mystérieuse -, le Ta-
chinn larvarum , mouche-coucou , plus grosse que la
mouche ordinaire, à laquelle elle ressemble beaucoup,
était venue déposer un de ses œufs dans le domicile
des guêpes maçonnes -, l'insecte , quand il vint à éclore ,
dévora l'un de ses voisins, laissa vivre l'autre, et filant
sa toile , forma un cocon dont il s'enveloppa. L'autre larve,
fille de la guêpe, et qui était restée vivante, se construisit
une prison de même nature ; et , quand l'été arriva, tous
deux , quittant leurs linceuls et perçant le mur qui les sé-
parait du monde, s élancèrent à-la-fois sous leurs formes
différentes.
Un autre architecte appartenant à la même famille d'in-
sectes , mais d une espèce différente , creuse dans le sable
AUCHlTECTtUE DES IWSKCIES. 21
sa demeure souterraine; il choisit le sable le plus dur,
celui qui, enlassé sur le hord des rivières, s est agglu-
tiné de manière à former une masse solide. Son Irou
est précisément de la longueur, de la largeur et de la
forme de son corps , c'est-à-dire oblong. un peu recourbé;
au-dessus de l'ouverture, les déblais que l insecte accu-
mule et joint ensemble au moyen d'un liquide visqueux ,
prennent la forme d une petite tour dont le sommet ar-
rondi penche vers la terre. Le travail une fois achevé ,
notre ouvrier choisit parmi ces matériaux ceux qui lui sont
nécessaires pour garnir l'intérieur de sa cellule. Enfin , il
forme avec des chenilles vivantes, qu'il empile et enche-
vêtre de la manière la plus bizarre , une pyramide quil
destine à nourrir sa progéniture. Ces chenilles sont vertes,
n'ont pas de pieds , et une fois réunies par le gluten de
l insecte, elles ne peuvent plus remuer; la larve les dé-
vore une à une; et, ce qui est étrange, la provision se
trouve toujours suffire aux besoins de la jeune guêpe.
L'abeille solitaire n'est pas moins industrieuse. Vous
apercevez sur un mur une espèce de gâteau de boue , semé
de petites pierres ; vous pouvez croire qu'une charrette ,
en passant , a éclaboussé la muraille ; mais , si vous y re-
gardez de plus près , vous reconnaîtrez que ce gâteau cy-
lindrique, hérissé d'aspérités, est un véritable ouvrage de
maçonnerie; un petit trou rond conduit à lintérieur du
nid , dans lequel se trouvent ordinairement plusieurs cel-
lules , dont la forme est celle dun dé à coudre, et dont
la cavité brillante, polie, jaunâtre, est maçonnée comme
le plâtre que la truelle a façonné : c'est la création de
\ Anthophora relusa, grosse abeille velue et qui vit seule.
Au mois de mai 1829, je me promenais sur les bords
de la rivière de Ravensbourne, dans le comté de Kent ; une
armée d'abeilles bourdoiinait autour d'un banc d argile
32 AllCHITECTtJRE DES INSECTES.
noire 5 je m'approchai \ elles ne manifestèrent pas celte irri-
tation et cetie colère que ces insectes témoignent toujours
quand on approche de leurs nids. En effet, ce n'était pas
une ruche qu'elles creusaient, c'était une mine qu'elles
pratiquaient pour en extraire les matériaux nécessaires à
des conslrucîions isolées. Je pris un de ces insectes, et je
reconnus V Osnda bicomis. qui tenait entre ses pattes une
boule d'argile visqueuse et déjà pétrie. Les abeilles éco-
nomisaient leur travail et la liqueur qui leur servait à hu-
mecter Targile, en travaillant à une mine commune au
lieu de faire chacune un trou différent : leur activité et
leur adresse étaient admirables. Il ne leur fallait qu'une
demi minute pour enlever et pétrir la portion d'argile
qu'elles détachaient, et cinq minutes, pour l'appliquer à
leur construction lointaine. Le tems qui était sec, exigeait
de la part des insectes la plus grande rapidité de travail.
Chacun des nids ne pouvait s'achever qu'au moyen de
cinq ou six cents fragmcns de terre argileuse, et de cinq
ou six cents voyages ^ en une heure , l'abeille emportait
et élaborait une douzaine de ces fragmens ; elle travail-
lait à-peu près quinze heures par jour . et son chef-d'œu-
vre était achevé en trois journées. 11 faut faire entrer en
ligne de compte quelques heures extra, consacrées aux
opérations plus délicates et moins faciles, à polir et ver-
nisser l'inti'rieur, à le tapisser et à l'enduire. Les abeilles-
maçonnes que Réaumur a observées (Megachilermij-aria),
bâtissaient avec du sable , sans doute parce que des maté-
riaux plus commodes leur manquaient. Elles avaient la
patience de transformer ce sable en ciment; opération qui
leur coulait beaucoup de tems et de salive, mais qu'elles
achevaient avec courage. Aussi leur architecture était-elle
plus solide que celle des abeilles que j'avais observées dans
le comté de Kent. Toujours en mouvement, et ne pou-
ARCHITECTURE DES IWSF.CTES. a3
vant souffrir le repos , celte abeille , comme lous les in-
sectes garnis de quatre ailes transparentes et veinées, a
un besoin d'aclivilé qui semble la tourmenter et l'agiter
incessamment. Nous la vovez rarement s'arrêter; au lieu
de voler en droite ligne vers le lieu où son travail l ap-
pelle, elle effleure un arbre, bourdonne autour d'un toit ,
s'élance d'un endroit élevé vers la terre et remonte aus-
sitôt : inquiétude naturelle qui trompe l observateur, et lui
fait croire que l insecte , obéissant à son instinct, a des
intentions cachées, intentions (jui n'existent pas^ c est
déjà une assez grande merveille, que de voir une mouche
construire avec les matériaux les plus rebelles , de petites
bouteilles d'un pouce de long sur un demi-pouce de large ,
avec une ouverture arlistement fabriquée et des parois
qui réunissent l'éclat et la solidité.
Architectes et maçonnes, les abeilles font aussi le mé-
tier du mineur, h'^ndrena, très-petite abeille, exeave les
rocs ou les terres durcies , et au bout dune longue galerie
de huit ou dix pouces, prépare à ses enfans une chambre
oblongue , terminée par une aicove dans laquelle se trouve
le pollen entassé par la mère. Les femelles seules sont
ouvrières-, seules elles bâtissent, ornent et garnissent d'ali-
mens les demeures de leurs familles. Les mâles restent oisifs.
L'utilité personnelle, le soin de la famille, la nécessité
de proléger les œufs contre les attaques des insectes dépré-
dateurs, expliqueraient jusqu'à certain point ces chefs-
d'œuvre d industrie 5 mais comment expliquer le goût, le
soin et l'art avec lesquels une espèce d'abeille , non-seule-
ment construit sa cellule , mais rembellil de draperies
éclatantes? VOsmia papaveris ^ d un tiers de pouce
de longueur , noire , la tète et le dos semés de poils
rougeàtres, le ventre gris et soyeux, les anneaux marqués
d'une raie grise sur le dos , coupe avec ses petites dents
24 ARCHITECTLUE DES IIVSECTES,
aiguës les pétales du pavot rouge, auxquelles elle donne
une forme ovale ; plusieurs de ces ovales superposés com-
posent le lit de ses enfans : d'autres couvrent les murs; d'au-
tres servent de cloisons et séparent les différens nids.
Pourquoi ï Osmia papavei is préfère-l-elle aux pétales de
toutes les autres fleurs celles du pavot rouge ? la beauté de
la couleur écarlate la séduit-elle ? le sentiment du beau
dans les couleurs ne lui est-il pas étranger ? un instinct
poétique se méle-t-il à son instinct de conservation et
d'utilité? On ne doit pas se hâter d(> résoudre ces ques-
tions négativement. Si certains sons musicaux aÛ'ectent
désagréablement l'ouïe du chien; si le bruit du clairon
anime le cheval-, pourquoi cet insecte ne ressentirait- il
pas une jouissance en arrêtant ses regards sur telle ou
telle couleur? Certes, si les insectes ne travaillaient que
pour leurs besoins , ils pourraient se dispenser d achever
aussi curieusement leur œuvre-, la larve naîtrait et se dé-
velopperait très-bien dans une cellule mal bà,tie \ les al-
véoles géométriques de 1 abeille sociale ne so-nt pas abso-
lument nécessaires à la prospérité de la république. C'est
ainsi que, dans toute la nature, au-delà de l'utile et du
nécessaire, vous trouverez l'art, le beau proprement dit,
le pittoresque , l'élément poétique.
\j Anthidiuin manicatuni (Fabricius) , grosse comme
l'abeille des ruches , mais plus plate et un peu plus large,
le dos brun foncé , le ventre couvert de poils jaunâtres, et
marquée de six taches blanches autour du corps, exerce
une industrie différente; elle recueille le coton. « Je me
plaisais , dit le naturaliste A\ hite de Selborne , à observer
avec quelle adresse cet insecte enlève et carde tout le duvet
qui couvre le coignnssiei\ le slachis lanata , le lichnus
coronaria et tous les arbres pubescens. Un rasoir ne ferait
pas mieux. C est ce coton que l'insecte, volant du baut en
ARCHnECTVUK DES INSECTES. 20
bas, fauche, pour ainsi dire, amasse, emporte, et qui
garnit tout 1 intérieur de chaque cellule-, formée de plâtre
bien poli, de dimensions régulières, elle offre aux larves
un abri assuré et une couche commode. »
C'est quelque chose de plus étrange encore que l œuvre
du Megachile centunculmis. Cette abeille, à -la -fois
tapissière , ébéniste , ouvrière en marqueterie , forme
avec les feuilles du rosier, qu'elle découpe arlistemenl,
plusieurs dés à coudre, qu'elle insère les uns dans les
autres : un homme adroit , qui voudrait imiter ce travail ,
aurait assurément beaucoup à faire pour marcher sur les
traces de notre abeille. Quand elle ne trouve pas de ro-
siers sur son chemin , elle emploie les feuilles d'autres ar-
bres, mais toujours des feuilles dentelées. Elle n emploie
pour arrondir ces dés, composés de feuilles, aucune espèce
de gluten ou de liqueur visqueuse ; elle se fie à l'élasticité
des feuilles, élasticité dont elle profite. Neuf à douze frag-
metis de feuilles concourent à la formalion d'un de ces
dés , qui s enchâssent les uns dans les autres. L'artiste a
bien soin de faire en sorte que la jointure d'une cellule ne
soit pas contiguë à la jointure de la cellule voisine ; au
contraire, le centre d'une feuille se trouve toujours en
ligne avec la jointure dont il est question. L'ensemble de
l édifice acquiert ainsi toute la solidité que cette fragile
structure peut recevoir de 1 architecte. Au fond des cellules,
le pollen recueilli sur la fleur du chardon semble un amas
de conserves de roses -, au-dessus de la dernière ouverture,
trois fragmens de feuilles découpées forment un couvercle
rond, que le ciseau et le compas eussent tracé et exécuté
avec une exactitude moins géométrique (i).
(i) Voyez la figure i" de la planche placée en lête de ce volume;
elle représente l'insecte découpant les feuilles , et les arrondissant en-
suite en forme de dé.
26 ARCHITECTURE DES INSECTES.
Des insectes solitaires qui achèvent, sans autre secours
que celui de leur propre industrie , leurs travaux si
curieux, passons aux insectes qui forment, pour ainsi
dire, des villages et des hameaux, sans toutefois sVlever
jusqu'à la combinaison politique et sociale des abeilles
républicaines qui vivent dans une ruche.
La fourmi, moins bien étudiée que Tabeille, dont le
miel a, depuis les premiers jours de la civilisation , servi
d'aliment à Thomme , n'est pas moins étonnante que celte
dernière dans le développement de son instinct. Menuise-
rie , maçonnerie , charpente , tapisserie , excavation des
terres, architecture souterraine , les fourmis accomplissent
à-peu-près tous ces prodiges d industrie. Leur petitesse et
leurpeud utilité apparente, les ont soustraites pendant long-
tems aux recherches des observateurs. On n a commencé à
connaître leurs mœurs véritables qu'en 1747 i époque où
Gould, le premier, les a étudiées avec succès. Linné, de
Geer, Huber et Latreille 1 ont suivi. Ils ont prouvé quil
y avait erreur dans toutes les idées populaires qui se sont
répandues à ce sujet-, que les fourmis ne font pas , comme
on l'a dit, des provisions de grain , et que leur prétendue
république est, ainsi que celle des abeilles, le résultat
spontané d'un instinct qui n'obéit qu'à lui-même, et qui
est identique chez tous les individus.
Loin du bruit , de la lumière et de la chaleur , pratiquer
des galeries souterraines , régulières , élever des plafonds ,
battre et durcir le sol, placer des piliers et des points d'ap-
pui, réparer les dommages que les inondations ou la sé-
cheresse peuvent causer , et vivre en paix dans ces caveaux
tortueux, dus à leur industrie : tels sont les points princi-
paux qui caractérisent l'histoire des fourmis. Chaque espèce
différente a sa manière spéciale de bâtir. La Formica
cœspitum s'abrite sous une pierre ou sous la terre durcie 5
ARCHITECTLKE DES INSECTES. 2^
elle construit ses habitations sur un plan cylindrique. La
Forviica fusca bàlit des chambres plus larges, des carre-
fours ovales, de vastes galeries. La Formica brunnea,
très-petite, érige des étages concentriques, souvent au
nombre de quarante. Quand la chaleur est forte, elle se
retire dans les étages inférieurs qui lui servent de caves ;
dans les lems froids et humides , elle occupe les étages su-
périeurs, ha. Fourmi de Surinam (i) élève son nid de six
pieds au-dessus de terre , comme si elle prévovait les ra-
vages des inondations si redoutables dans ces contrées. Si ,
malgré cette précaution, la fourmilière est emportée par
les eaux, les insectes, réunis et accrochés par les pattes,
forment un radeau ol^long qui aborde sur quelque rivage.
Une espèce entière de fourmis est privée de la vue. Toutes
les espèces sont timides , fuient l éclat du jour, et se plai-
sent dans l'obscurité. Les tems de pluie, qui détrempent
la terre et leur fournissent ainsi le mortier dont elles font
leurs grottes, sont favorables à leurs travaux. Ont- elles com-
mencé un édifice que la sécheresse les contraint d'aban-
donner? elles réduisent en poussière les colonnades ébau-
chées ,
Opéra interrupta minaeque
Murorum ingénies.
Au premier moment de pluie, l'ouvrage recommence.
Des voûtes de deux pouces sont jetées sur des piliers d'at-
tente 5 et, ce qui est étonnant, jamais ces voûtes ne sont
mal calculées. Leur pesanteur et leur étendue correspon-
dent exactement avec la force de leurs étais \ le soleil vient
les durcir, et le palais est achevé.
Attribuera-t-on cette régularité géométrique, ces mille
(1) Stedman. Toi. 1. 160.
aB ARCHlTECXtUE DES INSECTES.
ressources , celte activité toujours la même, ces prévisions
merveilleuses, à une loi mécanique? Les insectes accom-
plissent-ils leurs chefs-d œuvre comme la fleur germe ,
comme la pierre tombe? Mais alors les obstacles devi'aient
les arrêter-, un mécanisme aveugle ne résiste jamais à nn
obstacle. L'abeille, au contraire, bâtit son alvéole verti-
cale, si vous l'empêchez de la faire horizontale; elle se
condamne à semer quelques irrégularités dans son travail ,
quand ces irrégularités sont exigées par les circonstances.
Une fourmilière que je plaçai dans une boite de verre , et
à la retraite de laquelle je donnai tout exprès une incli-
naison qui menaçait de ruiner les souterrains habités par
la colonie, pas^a trois jours à construire une base pyrami-
dale dont elle étaya les parties croulantes et hasardées de
son édifice. Mais ce travail dépassait les forces des pauvres
ouvrières 5 toute la population péril de fatigue le jour sui-
vant. On ne peut s'empêcher de demander si la pruder.ce
et le calcul dont ma colonie faisait preuve dans celle occa-
sion , ne rivalisent pas avec la prudence et les combinaisons
humaines.
Les pailles , les épis , les graines que nous voyons les
fourmis traîner avec tant de peine , ne leur servent pas
d'aliment, ainsi qu'on le crovait autrefois : ce sont de
simples matériaux. La Forniica rufa surtout emploie
ces matériaux comme des poutres et des solives dont
elle recouvre ses dômes. Les plus grosses de ces poutres
soutiennent la toiture; la paille et les brins d'herbe ser-
vent de tuiles et d'ardoises. Quand on soulève le toit, on
voit , au centre , une chambre assez grande , qui commu-
nique avec beaucoup d autres appartemens moins vastes et
avec de nombreuses galeries. A la chambre centrale, comme
à un carrefour, aboutissent tous les corridors. Enfin, au-
dessous de ces corridors, se trouve une autre résidence
AnClUTKCTt KD DFS INSECTES. 0.()
souterraine dans laciuelle Ir [icuplc se rôfugie, (.1 ou les
larves sont déposées.
Celte espèce de fourmis a soin de fermer ses portes le
soir. Quand le jour tombe , on aperçoit une foule empres-
sée , traînant de petites feuilles et des brins d herbe, qu'elles
entassent au bout des avenues de leur logis. Les premiers
remparts sont choisis avec soin parmi les matériaux les
plus solides; ensuite on se contente de chevaux de frise
moins lourds, et enfin de grains de sable. I,e matin , on
enlève ces portes ; si le tems est beau , toutes les avenues
sont déblayées 5 s il pleut, on ne laisse qu'une issue assez
étroite-, si la pluie est forte, le domicile reste clos.
Quelques espèces de fourmis sont charpentières \ la
Formica fuliginosa excelle particulièrement dans cette
industrie. Quand elle choisit le tronc d'un arbre pour y
étabhr son domicile, ses galeries sont plus massives et
plus régulières-, se loge-t-elle dans les grosses racines
qu'elle creuse .'^ il y a moins de régularité, mais plus de
délicatesse et de fini dans son travail.
Tous ces corridors, toutt s ces arcades sont noirs comme
de Tébène. On dirait que Ton sest plu à les noircir et à les
pohr : phénomène singulier dont les naturalistes n'ont pas
encore trouvé l'explication.
Les grands raonumens que notre espèce élève , passent
pour des merveilles de génie. L'homme , en comparant sa
stature avec la hauteur gigantesque des pyramides et des
obélisques, s'enorgueillit de la tâche que ses ancêtres ont
accomplie. La Formica rufa construit des villes aussi po-
puleuses que nos cités, aussi vastes et aussi régulières,
toute proportion'gardée. Les Termites ou fourmis blanches
des tropiques, dont la taille est d'un quart de pouce, bâ-
tissent des pyramides de douze pieds : c'est-à-dire que les
monumens sont cinq cents fois plus grands que les archi-
3o ARCHlTECTCr.E DES INSECTES.
tectes. Où trouver des édifices qui puissent entrer en com-
paraison avec ceux que je viens de citer ? Où sont les obé-
lisques cinq fois plus hauts que les pvramides ?
Les Termites, qui se rapprochent un peu de nos fournais,
quant à la forme et quant aux mœurs , n'appartiennent
cependant pas au même ordre d insectes. Ils savent , en
creusant un arbre, lui enlever toute sa sève, le cribler de
trous et d'excavations qui le détruisent, mais sans lui ar-
racher son écorce. Quand cette ruine a consommé la mort
de Tarbre et qu il est prêt à tomber en pièces , les insectes
le doublent, pour ainsi dire, d'une argile tenace et solide,
au moyen de laquelle ils soutiennent l'écorce et lui conser-
vent une apparence de vigueur. J'ai vu des planches qui ,
rongées par les Termites , n'avaient plus que deux épi-
dermes ligneuses -, la main qui les frappait les réduisait en
poussière.
Destructeurs de la plupart des matières animales ou vé-
gétales , les Termites n'offrent aux habitans des tropiques
qu'une seule compensation de tous leurs ravages. On en
fait d'excellentes fritures , dont le goût ressemble à celui
d'une pâte d'amandes douces et sucrées. Smeathman est le
Réaumur et IHuber de ces insectes, dont il a donné, dans
les Transactions Philosophiques, Vhistoire la plus détaillée.
Lorsque le printems renait, on voit les ouvrières ou
larves errer à la surface du sol, et chercher les Termites
qui ont pu survivre aux rigueurs de l'hiver \ une fois que
l'on a découvert un mâle et une femelle , on élève autour
d'eux des murailles d'argile : c'est le roi et la reine \ la
nouvelle communauté les reconnaît pour ses fondateurs et
ses maîtres; le devoir de propager l'espèce leur est confié.
L appartement du roi et de la reine est assez grand \
mais les issues en sont si étroites que ses habitans no
peuvent le quitter. Tout autour de la chambre royale, on
AnClIlTF.CTlKK DES IKSF.CTES. Si
pratique des chambres IrivgulièiLS , desllnéos à contenir
les œufs et dont les plus vastes ne sont que d'un demi-
pouce de diamètre. Ces nids sont de bois pilé et broyé, au-
quel une matière visqueuse prête de b consistance ; la
chambre royale en occupe le centre , à la surface du sol.
A mesure que la population augmente, on fait de nouvelles
chambres, de nouveaux magasins, qui communiquent
entre eux par des galeries et forment une espèce de laby-
rinthe compliqué; au-dessus de la grande cellule réservée
au roi , on pratique des logemens qui atteignent à-peu-
près les deux tiers de la hauteur du nid. Entre le sommet
ou la pointe du cône et les derniers étages, on laisse un
vide , qui rappelle à 1 esprit et à l'œil une voûte de cathé-
drale gothique aperçue de Tintérieur. Autour de cet es-
pace régnent des arcades élevées, qui diminuent de hauteur
et de grosseur en se rapprochant des parois. La croûte
ou la muraille extérieure, est très-épaisse et très-solide. Au
miUeu d'un assez grand nombre d'élévations coniques et
irrégulières, se trouve un cône très-pointu et qui dépasse
tous les autres. Quand on veut agrandir lédifice, on
réunit ensemble plusieurs de ces cônes, mais toujours en
laissant subsister la coupole centrale. Les Termites sont
des architectes si savans et des maçons tellement habiles ,
que les taureaux sauvages montent sur leurs collines fac-
tices sans les détruire.
La chambre royale ou chambre centrale , qui ressemble
à un four quant à la forme , s'agrandit et s'élargit à me-
sure que la colonie devient plus puissante et que la reine
acquiert de Tembonpoint avec les années. On donne enfin
à cette chambre six à huit pouces de longueur , lorsque la
reine a atteint son plus grand développement possible.
Le roi et la reine sont prisonniers dans toute l'étendue
du terme. Les ouvriers peuvent seuls se frayer un passage
32 ARCHITECTURE DES INSECTES.
à travers les avenues étroites de la cité. Dans les plus pe-
tites chambres on trouve les œufs, qui se changent, lors-
qu'ils éclosent, en Termites d'une blancheur éclatante.
Dans d'autres chambres , qui servent de magasins , on
entasse non-seulement les débris du bois et des végétaux ,
mais surtout des gommes , de la résine et une infinité de
malières visqueuses qui servent aux bâtimens en construc-
tion.
Nous dépasserions de beaucoup les limites qui nous
sont imposées, si nous tentions de donner ici le plan com-
plet de ces galeries souterraines , de ces corridors , de ces
escaliers , de ces rues qui serpentent au loin et vont quel-
quefois aboutir à plus d une lieue de la cité des Termites.
Leur complication si bien calculée , leurs sinuosités dis-
posées par ces ouvriers admirables , de manière à leur of-
frir tantôt des abris contre la chaleur, tanlôt des ressources
contre l humidité •, de larges excavations, consacrées à
l'écoulement des eaux, qui détruiraient la ville si elles v
séjournaient 5 des escaliers elliptiques pratiqués pour faci-
liter le passage des ouvriers le long des murs pyramidaux ;
des pilastres d'attente , toujours prêts à recevoir les voûtes
nouvelles qu'exigent l agrandissement du territoire et l'ac-
croissement de la population ; tous ces détails singuliers
demanderaient un voulume et ne pourraient être bien
compris sans être accompagnés de figures explicatives.
Une autre espèce de Termites, le Termes mordax, érige
des colonnes de terre argileuse qu'elle crible de trous pro-
fonds : ces trous sont autant de nids , de chambres et de
cellules; un chapiteau, semblable à la tête d'un champi-
gnon, couronne la colonnade, qui a souvent deux pieds
et demi ou trois pieds de hauteur. Le Ternie lucijugus
de Latreille habite les arbres . aux rameaux desquels il se
suspend.
ÂUCHlTECTLnE DES INSECTES.
Les espèces solitaires de Termites n'ont pas les mêmes
lalens; elles ne construisent pas d'édifices, mais se réfu-
gient clans des cavités de murs et de lambris. C'est une de
ces espèces , la termes pulsatorium de Linné, qui produit
ce tictac si redouté des femmes superstitieuses, et semblable
au bruit d'une horloge. En Angleterre, le peuple s'effraie
beaucoup de ce bruit et de cet insecte, d'ailleurs fort in-
nocent, auquel il donne le nom di'horloge de la mort
(death-M'atch).
Passons à d'autres races non moins curieuses. La cigale ,
leTETTtÇdes Grecs (cicada), est armée d'un instrument que
Ion nomme frtnère en français par une dénomination assez
inexacte, et que les naturalistes appellent avec beaucoup
de justesse ovipositor , instrument pour déposer les œufs.
Au centre de l'instrument, se trouve une lancette immo-
bile , triangulaire et légèrement courbée vers le bout , de
manière à suivre la courbe que décrit le corps de l insecte.
Deux autres pièces plus recourbées et armées de dents
très-aiguës , se rapprochent , s'éloignent à volonté de la
pièce du milieu. Le jeu de ce mécanisme est admirable
de facilité, de simplicité , et la construction de l'instru-
ment microscopique si parfaite, que l'ouvrier le plus ex-
pert ne pourrait Timiter qu'en augmentant considérable-
ment les proportions. C'est avec cet instrument que la
cigale charpentière enlève l'écorce des arbres , y creuse
un lit ovale pour sa famille et y dépose une nombreuse
couvée. Une autre espèce , ï ^ciida verrucwoj^a , est ar-
mée d'une double pelle ou cuiller , qui remplace \ ovipo-
sitor , et au moyen de laquelle elle laisse tomber ses œufs
dans un trou profond. C'est cette espèce que représente la
gravure qui se trouve à la tète du volume. Le Tentlircdo ,
que Réaumur a surnommé la mouche à scie , possède une
arme plus complète encore. Comme chez la cigale, l'oviposi-
1. 3
34 ABCHITKCTUr.F. DES INSECTES.
tor du Teiithredo est renfermé dans un élui de l'abdomen.
Si vous pressez le corps de l'insecte, vous en faites sorlir une
scie ronde, admirablement travaillée etbien plus compliquée
que celle de nos ouvriers. C'est à-la-fois une lime , une
scie et une râpe \ je ne pense pas que l'on ait jamais songé
à imiter ce mécanisme remarquable. C'est ordinairement
dans le tronc des rosiers que le Tentliredo pratique son
nid-, les œufs s'y trouvent déposés sur deux rangs, et oc-
cupent chacun une excavation assez profonde.
D'autres industries que nous ne pouvons pas exercer, et
que la sphère d'existence dans laquelle se meuvent les
insectes leur rend familières, ne sont pas moins dignes
d'attirer l'attention. Un grand nombre de chenilles s'oc-
cupent à rouler les feuilles des arbres et à les coudre , de
manière à s'y enfermer comme dans un ermitage. L'épi-
derme de la feuille intérieure sert de nourriture à l'in-
secte ; l'épiderme extérieur lui sert d'abri. C'est là pour
une chenille une œuvre délicate et difficile : ses outils sont
imparfaits et incommodes -, dans beaucoup d'espèces d'ar-
bres les feuilles sont cassantes et friables; presque toujours
leur élasticité les ramène au point d'où elles sont parties.
Il faut que le cornet fabriqué par la chenille conserve la
position et la courbure que l'insecte lui a données; il faut
que cette habitation si fragile résiste à tous les changemens
de température. En été, presque tous les arbres de nos
jardins portent des habitations de cette espèce , suspen-
dues à leurs rameaux. Ici la Lazotœnia ribeana replie
sur elle-même l'extrémité d'une feuille de lilas et lassu-
jétit au moyen de cinq ou six fils verticaux , semblables
aux points de l'aiguille : là , une autre chenille qui habile
le même arbre, tend ses petits câbles à l'intérieur, et non,
comme la précédente , à l'extérieur de la feuille ; elle la
roule , non par Textréraité , mais tout entière , de manière
AUCHITECTUUE DKS INSECTES. .^D
à former une boite dont la nervure centrale est le milit u
et le fond. La Tortrix 'viridana s'empare du chêne , dont
elle tortille et ramasse sur elle-même les feuilles charnues
et vigoureuses. La Lazotœnia rosana, léunit en faisceau
toutes les feuilles du rosier doFit elle peut disposer , les
entoure de ses ligamens glulineux , se nourrit des boutons
et des bourgeons, et arrête la circulation de la sève, qu'elle
fait servir à ses repas. Pendant des heures entières j'ai ob-
servé avec un vif intérêt les travaux d'un de ces archi-
tectes , dont la feuille de l'ortie était le logement. Étendu
sur la nervure centrale de la feuille , il redressait son
corps , portait sa tête en arrière , attachait ses câbles vis-
queux aux deux bords de la feuille , en portant tour-à-tour
vers la droite et vers la gauche sa tête ainsi renversée 5
ensuite , appuyant ses petites pattes sur les Hgamens , et les
forçant à suivre son corps qu'il ramenait en avant , il rap-
prochait ainsi les deux bouts de la feuille. Cette manœuvre,
continuée, recommencée , reproduite avec obstination pen-
dant une heure sur les divers points de la feuille de l'ortie
que l'insecte voulait attacher ensemble , finit par en faire
une boite élégante , à Fun des bouts de laquelle la chenille
creusa une issue : cette issue elle-même fut drapée par
l'ouvrière.
Ces insectes appartiennent tous à la clasàe des Trichop-
tères, ou insectes à quatre ailes. A l'aide de ces filamens
soyeux qui se dévident en tombant de leur sein , non-seu-
lement ils bâtissent leurs nids, mais ils échappent aux
poursuites des animaux qui leur donnent la chasse. Ce
câble glutineux , qui les attache à un arbre ou à une bran-
che , descend vers la terre avec rapidité -, la chenille , dès
qu'elle n'est plus poursuivie, peut remonter au moyen de
cette échelle , et reprendre possession de ses domaines. Un
oiseau introduit-il son bec dans une de ces feuilles roulées
36 ARCHlTECTUr.E DES INSECTES.
que la chenille transforme en habilalion ^ l'insecte se laisse
glisser de rexlrémité jusqu'à terre , et l'oiseau ne trouve
plus qu'un nid vide. Les six pattes de devant de la chenille,
armées de griffes crochues, saisissent le cordage, s'y cram-
ponnent, et donnent à l'animal toute facilité pour rega-
gner sa maison. Plus loin que ces pâlies crochues, se trou-
vent de fausses pattes creuses , qui , formant un vide sur les
objets, s'y attachent de manière à ce que la chenille puisse,
comme la mouche , marcher sur le verre et le dos renversé.
Elle est privée de cœur ; un long vaisseau dorsal , qui res-
semble à un tube, et dont les pulsations sont de vingt à
cent par minute, tient la place du cœur. Ses nerfs sont
unis par' des ganglions. Il n'y a pas de cerveau chez elle.
Dix-huit soupiraux, ouverts sur les côtés, composent son
appareil respiratoire ; car l'insecle ne respire pas par la
bouche. Les poches ou vaisseaux qui' renferment la soie
sont plus ou moins gros , plus ou moins larges, selon les
espèces ; ils dépassent presque toujours les dimensions de
la chenille elle-même , et forment dans l'intérieur de son
corps des anneaux et des cavités semblables à ceux que
forment les intestins. Dispersés à droite et à gauche des
intestins même , ces vaisseaux floltans viennent se réunir
auprès de la bouche , au-dessous de laquelle ils s'unissent
dans un petit tube , d'où le fil sort. Ce tube est taillé par
le bout à-peu-près comme une plume à écrire , et peut se
contracter ou s'élargir à volonté. Dès que le fil s'est échappé
de l'orifice, il durcit et conserve de l'élasticité tout en ac-
quérant de la force. Jamais la chenille ne tire de son corps
un fil dont la consistance ne soit pas en proportion avec
l'objet qu'il doit soutenir -, plus délicat et plus fin lorsqu'elle
veut en faire un cocon ^ plus solide et plus tenace quand
ce n'est pour elle qu'une échelle ou une balançoire. Placez
au fond d'un verre une araignée ou une chenille : inca-
ARCHITECTLinE DES INSECTES. 3^
nables de marcher facilement sur les parois du verre , ces
insectes, dont les pieds de devant (chez la chenille) et
toutes les pattes (chez l'araignée) sont armées de grififes
aiguës, disposeront de distance à distance des lignes de
soie horizontales et parallèles, au moyen desquelles elles
remonteront et s'échapperont de leur cachot.
Toutes les chenilles font de la soie, brune, blanche,
jaunâtre , noire , plus ou moins visqueuse , plus ou moins
solide. La seule qui , jusqu'à ce jour, ait servi aux véte-
mens de l'homme appartient au Bombyx mori, ou ver de
mûrier. Il file autour de lui de six cents à mille pieds de
soie en un seul fil non interrompu , et qui , roulé , replié
sur lui-même, forme le cocon. Ce fil est double , et équi-
vaut par conséquent à douze cents pieds ou deux mille pieds
de longueur : il ne pèse cependant que trois grains et demi.
Si l'on réfléchit à 1 immense quantité de soie que les hom-
mes ont employée, depuis l'origine de la civilisation ; si l'on
veut songer que , dans nos cités et dans nos villes , à peine
s€ trouve-t-il un individu qui n'ait en sa possession quel-
que article de soierie, on reconnaîtra que le nombre d'in-
sectes nécessaire pour produire celte masse de matériaux
étonne et confond limagination. Il faut dix mille cocons
pour produire cinq livres de soie -, et des millions d'élres
humains doivent leur existence à ce genre de manufacture?
Les entomologistes nouveaux ne classent pas parmi les
insectes , l'araignée, la plus connue de toutes les fileuses^
elle n'a ni antennes ni séparation entre la tête et les épaules :
son appareil respiratoire est placé sous son abdomen et non
autour de son corps : elle a huit yeux et huit pattes ^ caracr
tères qui l'isolent absolument des animaux dont nous ve-
nons de, nous occuper.
La liqueur qui , chez les araignées , se transforme en
filets transparens, est contenue dans quatre réservoirs
36 ARCHITECTURE DES INSECTES.
que la chenille transforme en habitation ; l'insecte se laisse
glisser de rextrémité jusqu'à terre , et l'oiseau ne trouve
plus qu'un nid vide. Les six pattes de devant de la chenille,
armées de griffes crochues, saisissent le cordage, s'y cram-
ponnent, et donnent à l'animal toute facilité pour rega-
gner sa maison. Plus loin que ces pattes crochues, se trou-
vent de fausses pattes creuses , qui , formant un vide sur les
objets, s'y attachent de manière à ce que la chenille puisse,
comme la mouche , marcher sur le verre et le dos renversé.
Elle est privée de cœur ; un long vaisseau dorsal , qui res-
semble à un tube, et dont les pulsations sont de vingt à
cent par minute, tient la place du cœur. Ses nerfs sont
unis par des ganglions. H n'y a pas de cerveau chez elle.
Dix-huit soupiraux, ouverts sur les côtés, composent son
appareil respiratoire : car l'insecte ne respire pas par la
bouche. Les poches ou vaisseaux qui' renferment la soie
sont plus ou moins gros , plus ou moins larges , selon les
espèces ; ils dépassent presque toujours les dimensions de
la chenille elle-même , et forment dans l'intérieur de son
corps des anneaux et des cavités semblables à ceux que
forment les intestins. Dispersés à droite et à gauche des
intestins même , ces vaisseaux flottans viennent se réunir
auprès de la bouche , au-dessous de laquelle ils s'unissent
dans un petit tube, d'où le fil sort. Ce tube est taillé par
le bout à-peu-près comme une plume à écrire , et peut se
contracter ou s'élargir à volonté. Dès que le fil s'est échappé
de l'orifice , il durcit et conserve de l'élasticité tout en ac-
quérant de la force. Jamais la chenille ne tire de son corps
un fil dont la consistance ne soit pas en proportion avec
l'objet qu'il doit soutenir \ plus délicat et plus fin lorsqu'elle
veut en faire un cocon ; plus solide et plus tenace quand
ce n'est pour elle qu'une échelle ou une balançoire. Placez
au fond d'un verre une araignée ou une chenille : inca-
AntHITECTCRE DES INSECTES. 3t
pables de marcher facilement sur les parois du verre , ces
insectes, dont les pieds de devant (chez la chenille) et
toutes les pattes (chez l'araignée) sont armées de griffes
aiguës, disposeront de distance à distance des lignes de
soie horizontales et parallèles, au moven desquelles elles
remonteront et s'échapperont de leur cachot.
Toutes les chenilles font de la soie, brune, blanche,
jaunâtre , noire , plus ou moins visqueuse , plus ou moins
solide. La seule qui, jusqu'à ce jour, ait servi aux véte-
mens de l'homme appartient au Bombyx rnori, ou ver de
mûrier. Il file autour de lui de six cents à mille pieds de
soie en un seul fil non interrompu , et qui , roulé , replié
sur lui-même, forme le cocon. Ce fil est double . et équi-
vaut par conséquent à douze cents pieds ou deux mille pieds
de longueur : il ne pèse cependant que trois grains et demi.
Si l'on réfléchit à l immense quantité de soie que les hom-
mes ont employée, depuis l'origine de la civilisation ; si l'on
veut songer que , dans nos cités et dans nos villes , à peine
se trouve-t-il un individu qui n'ait en sa possession quel-
que article de soierie, on reconnaîtra que le nombre d'in-
sectes nécessaire pour produire cette masse de matériaux
étonne et confond limagination. Il faut dix mille cocons
pour produire cinq livres de soie -, et des millions d'êtres
humains doivent leur existence à ce genre de manufacture î
Les entomologistes nouveaux ne classent pas parmi les
insectes , l'araignée, la plus connue de toutes les fileuses-,
elle n'a ni antennes ni séparation entre la tête et les épaules :
son appareil respiratoire est placé sous son abdomen et non
autour de son corps : elle a huit yeux et huit pattes ; caracT
tères qui lisolent absolument des animaux dont nous ve-
nons de nous occuper.
La liqueur qui , chez les araignées , se transforme en
filets transparens, est contenue dans quatre réservoirs
4o ARCHITECXtRK DES IRSECTES.
Louis de ce fil, dont rextrémité va s'attacher sur un autre
objet. C'est ce que j'ai remarqué en plaçant dans des verres
à patle, qui trempaient dans une cuvette remplie deau .
\ yj ranœa ohlo.clnx et la Tetragiiatha extensa. Leurs
ponts de soie ont tous été contruits de la même manière.
Elles n ont pu fabriquer leur soie qu'au moment ou je
favorisais leur travail en soufflant sur elles. D'autres arai-
gnées , ordinairement très-fécondes , mais que j ai placées
dans un bocal où ne se trouvait aucun courant d'air , n'ont
pas pu produire une seule ligne de leur soie.
Les filets que tendent les araignées ne suffisent pas à
la voracité de toutes les espèces. Les araignées chasseresses
aperçoivent de loin leur proie , et se glissent lentement jus-
qu'à un certain point de l'espace qui se trouveen ligne droite
avec leur proie. Alors, si la mouche ou l'insecte que la chas-
seresse convoite semble avoir deviné l'intention de son en-
nemie, l'araignée s'avance par degrés si imperceptibles, que
vous diriez laiguille avançant sur le cadran. Si, au con-
traire, la proie est facile et ne parait rien craindre, l'arai-
gnée , attachant au sol un câble élastique , s'élance sur l'a-
nimalqu elle dévore. L'élana-t-il été mal calculé, oui insecte
attaqué essaie-t-il de se défendre -, la chasseresse, au moyen
de son cable qui peut s'étendre à volonté, descend de l'ar-»
bre et échappe à son adversaire. Evelyn , qui dailleurs
était un écrivain trop pittoresque pour que 1 on ajoute à
sçs récits une foi^ implicite, prétend qu'il a vu ces araignées
apprendre à leurs enfans comment il fallait chasser, et
leur donner lexemple de cet exercice, Ce dernier fait pa-
rait peu probable \ quant au reste , le Salticus scenicus.
m'a souvent offert la preuve de la vérité complète de ces
singulières observations.
Qui ne connaît le réseau admirable , la galerie recour-^
bée, sinueuse, à longues arcades, de W-égclcna labjnit"
AUCHITECTURE DES INSECTES. /\l
thica? Tous les buissons, toutes les haies sont tapissées
de ce filet, horizontal à son entrée, vertical et aigu à son
extrémité. Qui n'a pas observé avec élonnementla régula-
rité géométrique du tissu formé par X Âranca domesiica?
Au lieu de livrer au souffle du vent le fil qu'elle a pro-
duit, elle commence par le fixer par un bout à Tun des
points auxquels elle veut Tattacher^ puis, saisissant l'autre
bout avec les griffes de l'une de ses pattes, elle le porte
elle-même au point diamétralement opposé. Elle répèle
cette manœuvre jusqu'à ce que tous ces fils, se réunissant
à leur point central, forment la trame de son étoffe. En-
suite elle s'occupe de fabriquer la chaîne. Pour donner de
la régularité à toutes les distances , elle se sert de son corps
comme d une mesure. Entre chacun des fils longitudinaux,
elle laisse un espace vide de la même étendue que son
corps ; et les fils concentriques du filet correspondent aux
articulations de ses pattes. De tems en tems , elle attache à
son réseau un fil vertical, au bout duquel elle se balance ,
pour s'assurer de la solidité du réseau. Elle réitère cette
épreuve sur tous les points de son œuvre , sur tous les
rayons de sa roue \ et elle n est satisfaite qu'au moment où
la complète solidité de sa charpente aérienne lui est prouvée
par de nombreux essais.
La Mygale çratiens et la Mygale nidulans, araignées
dont les pattes velues et le corps arrondi se font aisément
reconnaître , savent composer une soie plus forte , plus
adhérente , plus visqueuse, dont elles se font des nids élas-
tiques , faciles à ouvrir de Tintérieur, mais qui, à l'exté-
rieur , n'offrent aucune prise à la main. Je possède un nid
de la Mjgale çratiens ^ dont la charnière de soie, que j'ai
ouverte et refermée plus de cent fois , a conservé toute sa
solidité , tout son ressort. La Mygale cemenlaria et la
Mygale sauvage sii sont douées du même instinct et des
.^2 ARCHITECTLllE DES INSECTES.
mêmes facultés. Rien de plus curieux que les portes de
leurs galeries souterraines ; portes tapissées de soie , et re-
tenues par un excellent ressort de la même matière. Une
certaine espèce d'araignées réunit , au moyen de ses fila-
mens , les joncs qui flottent sur l'eau des ruisseaux ; ra-
deau léger qui la soutient, et d'où elle se jette sur les in-
sectes qui habitent les végétaux du rivage. Une autre ,
ï Argyroneta aquatica, s'entoure d'un globule d'air, qui
a sous les ondes l'apparence d'une boule de vif-argent. Par
intervalles, elle sort de leau, élève ses mamelles au-dessus
du niveau du ruisseau qui lui sert de patrie, et respire
librement. Elle fait ses œufs et son nid dans cette cage
sous-marine, où elle n soin d'enfermer la quantité d'air
dont elle a besoin.
Quant au préjugé universel auquel les araignées sont en
butte , il ne repose sur aucun fondement raisonnable.
Leurs pattes, armées de griffes crochues, sont cependant
occupées, dit l'abbé Pluche, à nétoyer tout leur corps;
et si vous placez sous le microscope une de ces araignées ,
qui inspiren\ aux femmes et aux enfans un dégoût si pro-
fond , vous serez étonné de la propreté qui les distingue.
Une ancienne toile d'araignée a-t-elle été souillée d'im-
mondices ou salie par la poussière ? l'araignée s'occupe
aussitôt de ramasser en petites boules les parties flétries
qu'elle rejette au loin , et qu'elle remplace par des fils nou-
veaux.
Sur les feuilles d'un grand nombre d'arbres, on voit
des excroissances charnues qui ressemblent à de petites
pommes 5 ce sont des nids d'insectes. Au centre de ces
fruits en miniature , un œuf ou une larve se tapissent ; les
sucs de la feuille lui servent de nourriture , et aucun en-
nemi ne peut les atteindre au fond de cette retraite. C'est
au moyen de l'ovipositor ou de la tarière , que la mère
AKCHlTECTt'KE PKS INSECTES. /(3
dépose sous l'épiderme de la feuille , ses petits qu elle pro-
tège ainsi contre les accidens. Le Oyjiips rosœ dépose au
bout d'une branche de rosier plusieurs œufs, qui arrêtent
la sève et la forcent à s'extravaser -, delà jaillissent une mul-
titude de petits filamens rougeàtres , qui forment autour du
nid une espèce de boule ou globe protecteur -, rempart très-
convenable et très-chaud , à Tabri duquel les insectes n'ont
rien à craindre des injures de l'air ni des attaques des oi-
seaux. Le Cjnips quercus gemmœ perce de sa tarière le bout
d'une branche de chêne j l'exsudation de la sève prend la
forme d'un petit artichaut ou d'une pomme de pin , qui
enveloppe les nids et qui est assez agréable à l'œil. Le Cy-
nips genistœ, produit par le même moyen , fait naître sur
le genêt de petites boules hérissées de feuilles inégales. Le
Cynips salicis a fort embarrassé les anciens botanistes,
qui, trouvant sur diverses espèces de saules, des pétales
de roses concentriquement disposées , à-peu-près comme
la fleur même du rosier , ont cru devoir créer une espèce
spéciale et intermédiaire entre les deux arbres dont nous
parlons ; mais cette prétendue rose du saule n'était que le
produit de l'insecte que nous venons de nommer , et qui ,
pratiquant dans un rameau l'excavation nécessaire au dé-
pôt et à la conservation de ses œufs , offre une issue à la
sève : ainsi se forme un amas de feuilles dont la couleur
est pourprée , et qui simulent , dans la forme qu'elles af-
fectent , l'arrangement des pétales de la rose.
Ces gales des arbres , tantôt se couvrent de laine , tantôt
forment des bulles pulpeuses, quelquefois garnissent d'une
matière spongieuse ies racines du chêne , ou réunissent
sous une couverture semblable à du parchemin , plusieurs
branches privées de leur sève-, souvent aussi elles s'empa-
rent des régimes de graines et les recouvrent d'une écorce
nouvelle. On les voit pendre en longs filamens , aux ra-
44 Architecture des insectes.
meaux supérieurs des arbres , ou se cacher au centre de
plusieurs feuilles. h'ErioTioma populi fait mieux encore.
Elle emporte avec elle dans les airs un tissu laineux quelle
emprunte aux feuilles du peuplier 5 c'est le débris de la
sinf[ulière habilation à Tabri de laquelle elle a grandi :
vous diriez une touffe de duvet que le vent enlève-, c'est
un insecte qui vole.
Enfin, les insectes ne creusent pas seulement des ca-
vernes et des palais pour eux et pour leurs petits dansl'é-
corce , dans les feuilles , dans la pulpe des arbres. Quel-
ques espèces introduisent leur oviposilor ou leur tarière
entre le cuir et la cbair des animaux. C'est là le berceau
de beaucoup d'insectes; entre aulre de Vvl^strus bo^'is ,
mouche à deux ailes qui ressemble beaucoup à l'abeille.
Sa tarière n'est pas, comme celle du Cynips, dont les
variétés font nailre les gales des feuilles, un ressort ar-
rondi que l'insecte peut lancer au loin et à son gré, pour
le faire rentrer ensuite dans une gaine qui suit la courbe
de son corps 5 mais bien un véritable télescope, dont les
tubes s'alongent et diminuent à volonté. Au bout de cet in-
strument singulier, qui rentre dans labdomen de lin-
secte, vous apercevez, à l'aide du microscope, deux pointes
et trois petits crochets ; l'œuf tombe du corps de l'insecte
dans le tube qu'il traverse-, les crochets le retiennent, et,
suivant Réaumur, les pointes servent à creuser le trou
dans lequel l'insecte le dépose. Bracey Clark , celui de
tous les entomologistes qui a donné les détails les plus
exacts sur ce genre d insectes , pense au contraire que la
mouche se contente d'attacher ses œufs aux poils de la
vache ou du bœuf sur lequel elle s'arrête 5 et qu'ensuite
la larve , venant à éclore , se fraie elle-même , un passage
sous la peau de l'animal. Un instinct singulier avertit les
troupeaux de la présence de cet ennemi redoutable : à
AnCHITECTURi: DES INSECTES. ^5
peine la mouche fatale se montre-t-elle , ils fuient, ils s'é-
lancent, la léle et le cou alongés, la queue droite et tendue
horizontalement-, une terreur invincible les possède et les
précipite. Les moutons, les chevaux, les rennes, sont pour-
suivis par ces adversaires ailés, si terribles malgré leur
petitesse. Les observateurs les plus modernes ont reconnu
que le Gasterophilus equi, ïvEstrus ovis , YyEstrus ta-
randi, le Gasterophilus liemorroïdalis, ne percent point
la peau des animaux qu'ils attaquent, mais que seulement
ils fixent leurs œufs sur une partie du corps de ces ani-
maux. Le Gasterophilus hemorroïdalis choisit pour
cette opération les lèvres du cheval \ ce qui cause une
souffrance insupportable à ce dernier. Il n'y échappe qu'en
se jetant dans l'eau où jamais le gasterophilus ne le pour-
suit.
Soit que la mouche éclose dans l'intérieur de la ca-
vité qui se forme entre cuir et chair , ou qu'elle se fraie
un {)assage après être éclose et se cache dans cet asile pra-
tiqué par elle , on la trouve chaudement et confortable-
ment logée dans une cellule protubérante sur le dos de
l'animal : j'ai vu jusqu'à trente ou quarante de ces protu-
bérances sur une seule vache : chacune d elles occupée
par un œuf et lui servant de retraite , de berceau, de gre-
nier d'abondance.
Ce n'est encore là qu'une faible partie des merveilles
offertes par le monde des insectes , monde microscopique
et infini, monde dont les détails les plu< vulgaires ou les
traits les plus imperceptibles portent un cachet d'ordre
systématique , de précision admirable , de sagacité pré-
voyante, que le doigt de Dieu peut seul imprimer.
( Lihrary of Entertaining Knowledge. )
' Mihdixu,
FEMMES GRECQUES.
ASPASIE. SAPIIO. Kni.NKA. MYRO. TELESILLA. MÏRTIS.
NOSSIS. ANYTA. PIIAXILI.A. CORINNE. AKAGALI.IÇ. ARÉta.
IIYrATHU. ELARA. — PAJirHILA. ANNE COMNIENE. ELDOCIA.
IRÈNE.
Depuis la prophétesse Miriam , jusqu'à mistress Trol-
lope, voici bientôt trois mille trois cents ans que les femmes,
devenues rivales de leurs maîtres , partagent avec nous les
dons de l'inspiration , de l'éloquence et de la poésie. Na-
guère , un savant de mes amis m'indiquait un catalogue
de cent quarante et un auteurs critiques dont l'érudition
galante a fait valoir ces titres du sexe faible à notre admi-
ration respectueuse. Boccace est le premier en date 5 l'al-
lemand Wolff , éditeur des fragmens de Sapho et de huit
autres femmes poètes , termine cette longue liste , dans la-
quelle vous ne trouvez qu'un seiil nom anglais. Notre ré-
putation de rudesse envers les femmes est-elle donc mé-
ritée -, et l'Europe qui nous regarde comme une nation peu
galante , nous a-t-elle méconnus ?
Quoi qu'il en soit , examiner les productions de l'intel-
ligence féminine , dans les différens âges et chez des peu-
ples divers , est une étude fort curieuse : il y a , selon nous,
un vif intérêt à retrouver dans les poésies de Sapho cette
énergie passionnée, cette exubérance de sensibilité, qui
caractérisent les œuvres de madame de Staël : à discerner
dans les fragmens laissés par toutes les femmes qui ont
FEMMES GRECQUES. 47
écrit, le cachet spécial de leur sexe. Oui , comme Ta Irès-
heureusement dit un écrivain français , le style et la pen-
sée ont un sexe; la distinclion des genres , consacrée par
la grammaire , sélend beaucoup au-delà de ses limites.
Que l'originalité, la rigueur de la logique, la concision,
la variété , la véhémence et l'audace manquent au génie
féminin ; nous l'admettrons sans peine. A peu d'exceptions
près, Démosthènes, Tacilc et Shakspeare sont pour elles
lettre close ^ une longue suite de raisonnemens fatigue
ces imaginations féminines dont le vol se soutient dans la
moyenne région, mais succombe à un élan plus audacieux.
En général , la femme choisit un sujet de son goût : elle
plane sur cet objet de son amour , tantôt le couvant mollement
d'une aile caressante , tantôt voltigeant avec grâce autour
de lui : la colombe n'a pas un vol plus doux et plus calme 5
elle revient sur la même idée : elle la développe avec bon-
heur et avec grâce ; elle se joue ou elle gémit dans un es-
pace étroit. Eloquente et naturellement éloquente, elle
doit ce talent à la sensibilité plutôt qu'à la passion ; douée
d'imagination , elle colore ses tableaux d une lumière plus
égale , plus suave que brûlante et profonde -, amoureuse
des ornemens et de toutes les grâces du langage, elle met
dans les atours de son style , la même coquetterie qu'elle
porte dans sa parure. Si nous exceptons ces femmes qui
n'ont plus de sexe , êtres du genre neutre , les Dacier , les
Duchâtelet , jamais femme n'échappa aux conditions de sa
propre nature -, jamais on ne put se méprendre sur l'œuvre
produite par elle. Considérées comme poètes , on trouve
chez les femmes peu de variété et d'étendue : comme
ces flûtes aux sons mélodieux et plaintifs, elles peuvent
sembler monotones dans l'expression de leurs plaisirs et
de leurs peines. Mais c'est une monotonie pleine de char-
mes; c'est la blancheur du lis, cest sa pâleur uniforme,
48 FEMMES GRECQUES.
son éclat admirable et son délicieux parfum. Méléagre ,
poète grec , dont l'épigramnie sert de préambule à l'Antho-
logie, semble avoir deviné ce symbole. Il demande à cha-
que poète une fleur; des roses au chantre de Théos, des
lauriers à Pindare; mais à la belle Anjta, des lis, à la
jeune Mjro^ la même fleur, à Nossis . autre femme poète,
un lis encore ; comme si l'emblème du génie poétique des
femmes s'était offert à lui sous celte forme unique.
Le développement complet de l'intelligence des femmes
n'a nu s'opérer que sous la loi chrétienne , chez les peuples
septentrionaux. Leur haute influence sur la littérature et
la poésie, date de cette époque où la Vierge Marie devint
le symbole divin de l'amour maternel et de la charité uni-
verselle. Parmi les nations antiques , nous ne trouverons
que de légères traces et de rares exemples de ce génie spé'-
cial, qui a marqué la carrière des femmes modernes dans
la poésie et surtout dans le roman. L'éducation des femmes
parvenue aujourd'hui à un degré de perfectionnement
qui n'a pas atteint ses dernières limites , a été longue et pé-
nible. Leur faiblesse les a , pendant des siècles, soumises à
l'esclavage , et leur lente émancipation est loin d'avoir con-
quis la moitié du monde.
En Grèce , la situation spéciale des femmes a subi plu-
sieurs révolutions que les savans, les historiens et spéciale-
ment le professeur Heeren (i) ont oublié de signaler. Avant
l'époque de la démocratie athénienne , les femmes étaient
les compagnes et non les esclaves de leurs maris. La femme
des tems héroïques était la conseillère et la compagne, non
la servante du guerrier. Voyez dans Homère, peintre fidèle
de ces mœurs oubliées , Junon rivale et égale de son mari \
(i) Auteur de plusieurs excellens ouvrages sur la civilisalion. le
commerce et les mœurs de rantitjuilé.
FEMMES GUECQLES. 4^^
Vénus , Pallas cl Thélls marcher de pair avec les autres
dieux; Agamèdc, femme qui exerçait la médecine, placée
sur le même rang que les héros ; Hélène même, toute cou-
pable qu'elle fût, exeixer l'empire de la beauté, sur les sol-
dats, sur les prêtres, sur les vieillards.
Toute constitution héroïque de la société semble entraî-
ner le respect et la déférence pour les femmes. Vous re-
trouvez ces caractères chez les Germains, dans la chevalerie
du moyen-àge, parmi les anciens Kchatryas ou guerriers de
rinde. Damayanti est une héroïne comme Geneviève de Bra-
banl. Pénélope est une femme magnanime et respectée. Le
guerrier , que les chances des combats menaçaient d'une
mort violente et imprévue, confie à sa femme l'empire de
sa famille; elle occupe dans la maison une place impor-
tante. Ce n'est pas cette vile .et obéissante esclave, à la-
quelle le chasseur, le nomade, l'agriculteur, le pêcheur
demandent des alimens. mais non des conseils, des soins
assidus , mais non l'activité ou la force de l'ame. Long-
tems les Doriens , qui conservèrent obstinément la trace et
les débris de la constitution héroïque , donnèrent à la
femme une liberté d action , une élévation de rang et de
pensée, que les nouvelles formes sociales empruntées à
l'Asie leur refusèrent ensuite avec dureté. Pindare parle
des femmes avec une sorte de vénération \ poète dorique ,
dernière expression des idées et des mœurs de ce peuple ,
il croit à la majesté de la beauté, à la noblesse de la femme.
La Thessalie, lÉolie, tout le nord de la Grèce, beaucoup
moins immédiatement soumis à l influence des Ioniens que
r Attique . accordaient aux femmes des droits , limités sans
doute , mais qui assuraient leur indépendance. A Sparte ,
elles furent maîtresses, Asfr-oîvat, dans le sens le plus absolu
de ce mot ; on essaya même d'y effacer l'inégalité naturelle
qui sépare le sexe faible du sexe fort, et de transformer eu
1- 4
5o FEMMES GKECQUES.
athlètes et en héros les Lacédémoniennes. La Pologne , qui
a conservé des mœurs héroïques et chevaleresques au sein
de notre nouvelle civilisation , place encore les femmes
au plus haut rang de l'échelle sociale. Même dans ses in-
térêts politiques, elles exercent une influence prépondé-
rante. « Surtout , monsieur l'archevêque , soignez les fem-
mes , » disait Napoléon à M. de Pradt , en l'envoyant en
ambassade à Varsovie.
Quand les vieilles coutumes pélasgiques s'effacèrent de-
vant la prépondérance ionienne , quand l'esclavage asiati-
que se confondit avec la démocratie d'Athènes, et produisit
cette société bizarre , où tous les hommes étaient rois , ri-
vaux, ennemis, et toutes les femmes asservies, le sort et
le génie du sexe faible changèrent complètement. Elles se
replongèrent alors dans la vie privée , d'où elles ne sor-
tirent plus.
Chez les Spartiates , elles avaient perdu leur caractère
féminin -, avec leur souplesse et leur grâce , avec leur be-
soin de protection et d appui, elles virent nécessairement
s'évanouir leur puissance. Chez les Athéniens, on les re-
garda comme les premières des esclaves , comme chargées
des soins administratifs, et forcées de rendre un compte
exact à leurs maîtres. Aristophane les insulta publique-
ment; Euripide fit de leurs vices le texte habituel de ses
déclamations. Plus on leur imposait de devoirs, plus on
les reléguait dans l'obscurité, plus aussi leur capacité in-
tellectuelle et leur influence morale diminuaient.
Alors s'éleva au sein de la société athénienne une bizarre
anomalie : les Hétaïres , ou esclaves affranchies , courti-
sanes de bon ton, s'emparèrent du sceptre de l'élégance,
([ue les femmes honnêtes avaient laissé tomber; à elles
seules appartint la culture des arts ; seules elles eurent le
droit de faire des vers , de charmer les loisirs des hommes
FEMMES GUECQX;ES. 5i
d état , et de mêler aux graves discours des philosophes ,
les vives saillies de l'imagination, les prestiges de la poésie,
de la musique et de la peinture. Classe singulière , qui se
rapproche beaucoup des prêtresses de la volu[)lê, connues
dans rinde sous le nom de hayadères. Klles laissaient aux
chastes matrones la rigidité des mœurs , l'ignorance et les
ennuis de la vie domestique ^ il leur suffisait de régner par
le génie et la grâce. Symboles de la beauté intellectuelle
comme de la beauté physique , les Hétaïres , que tous les
auteurs anciens représentent sous les traits les plus inté-
ressans , et dont Aspasie est le modèle , ne nous ont pas
laisïé un seul fragment authentique que les savans puis-
sent leur attribuer sans controverse. Athénée a recueilli
quelques vers (i) qui portent le nom d Aspasie; mais rien
ne prouve qu elle en soit lauteur. Cicéron a conservé un
petit dialogue en prose, que Ion dit lui appartenir (2).
Plutarquc affirme que les harangues de Périclès renferment
plus dune phrase dictée par elle. Le Ménexène de Platon
lui assigne un rôle très-brillant ; et Plutarque , tout en di-
sant que Platon seul a embelli ce traité de la magie de son
style, avoue que le fond de la pensée et le système philo-
sophique du Ménexène , sont précisément les théories mo-
rales et esthétiques que cette femme célèbre se plaisait à
répandre.
Mais comment, d après ces légers vestiges, traces à
demi effacées , juger le talent de celte femme, qui devint
un pouvoir au milieu de la démocratie athénienne? Que
ne donnerait-on pas pour retrouver dans un manuscrit
antique la révélation de cette intelligence rare et merveil-
leuse , qui brilla entre Socrate et Périclès et les inspira Tun
et l'autre ? Maîtresse du maître de l'Altique , régnant en
(1) L. V. pag. 219. — (2) De Inventione. fj. i. c. 3i.
5^ FEMMES GUECQUES.
souveraine sur l'homme qui avait dompté le peuple sou-
verain de l'Agora , quelle femme , quel prodige que la
courtisane de Milet! Une femme pour qui Périclès eût ré-
pudié avec joie sa femme légitime, du même sang que lui,
au risque de ruiner sa fortune -, celle qui donnait à cet am-
bitieux des leçons de politique , a Socrale des leçons d'élo-
quence -, celle aux dangers de laquelle son mari philosophe
donnait des larmes qu'il ne versa jamais dans ses propres
périls 5 dont le sourire était un bienfait ; qui faisait la paix
ou la guerre; dont les traits et la beauté servaient de type
à tous les artistes , dans la patrie même de la beauté; chez
qui le poète venait chercher le secret du succès , et la ma-
trone vertubuse le secret de plaire -, la femme qui , déjà sur
le retour , s'empara de Lysiclès , homme sans éducation
et sans talent , le frappa de sa baguette de fée , le força de
suivre son char, et transforma ce marchand de bœufs en
orateur, cette ignoble et brutale conquête en puissance
politique ; Aspasiequi étendit la sphère des jouissances déli-
cates et desraffinemens voluptueux chez le peuple le plus
recherché clans ses jouissances et le plus raffiné dans ses
voluptés : que n'eût-elle pas accompli ; née à Sparte, elle
eût asservi les rois, soumis les sénateurs, séduit les épho-
res , et détruit la constitution draconienne.
De toutes les femmes d'Athènes , la seule qui ail acquis
une célébrité intellectuelle, dont la postérité ait gardé la
mémoire; c'est Aspasie, Le tems a effacé les noms des
Hétaïres, qui brillèrent avant et après elle. Aucune femme
de ciloven n'a prétendu à la gloire littéraire. Un scoliaste
ancien attribue, on ne sait pourquoi, le huitième livre
des Annales de Thucydide à sa fille : conte ridicule que
nous ne daignons pas même réfuter.
Le catalogue des femmes poètes de la Grèce serait très-
long . >i nous voulions adopter sans examen toutes les
FEMMES GRECQLES. 53
assertions des commentateurs. Mais si vous appliquez à ces
célébrités équivoques les règles d'une critique un peu sé-
vère , vous êtes fort étonné de voir ces prétendues poètes
disparaître et s évanouir. Giraldi de Ferrare , Tiraquelli
et ceux qui les ont copiés, font 1 éloge d'une certaine -dga-
clè , poète célèbre de son époque. Cette Agaclé n'est qu'un
accusatif et une épitliète -, on a pris pour un nom pro-
pre l'adjectif AyaxL-a (à l'accusatif), épithète qui apparte-
nait à quelque personnage moins chimérique que celui-ci.
Un seul nom propre {^Nôssis^^ accentué et orthographié
de diverses manières , est devenu père de plusieurs célé-
brités différentes : Nyssis, Nôsis , Noùssis, etc. La seule
Nôssis a droit à nos hommages. C'est ainsi que la légende
catholique, si sévèrement épurée par Baillet, présente une
foule de doubles emplois ; des saints qui n'ont jamais existé
ailleurs que dans le calendrier, des saintes qui doivent leur
naissance à des fautes d'orthographe, et d'autres qui ne sont
que des noms de villes ou de provinces ^ idoles ancien-
nes , rivières ou forets, métamorphosées en hommes.
Que de déceptions de ce genre au milieu de nos souvenirs
classiques! Que de faux saints parmi les gloires les plus
révérées! Que de fau.\ grands hommes parmi nos grands
Iiommes !
Un de ces Grecs du siècle d'Auguste , qui rédigeaient
en vers pentamètres et hexamètres tout ce qui frappait
leur esprit, souvenirs, images, épigrammesetcalembourgs,
Antipaler de Thessalie , a scandé, en vers assez élégans,
non le catalogue complet des soixante-seize prétendantes à
la palme poétique , mais une liste beaucoup plus succincte,
et qui contient les noms des neuf plus illustres entre elles.
Yoici ces vers (i) :
(l) Taî^£ Ôtov/ojjffo-j; É/.sxùï J^6p£\i'£ •/■varxa;
Tfjivoîç, xal Maxc^uv H'.tpfa; axoiïE/o:, K. T. A.
54 FEMMES GRECOLES.
Vieux boîs de l'Hélicon , sous vos ombres sacrées ,
Neuf femmes ont reçu le jour,
Des mortels et des dieux ces muses révérées
Ont consacré leurs lyres inspirées
Au\ combats , à la gloire , aux regrets , à l'amour:
C'est l'astre de Lesbos, phare de poésie.
L'énergique et tendre hapLo ;
C'est Erinna la belle et la belle Myro :
Telesilla, qui chanta la pairie:
Myrlis aux doux accens, Kôssis dont la langueur
Se répand de ses vers au fond de votre creur ;
Anyta , rivale d'Homère .
La vive Praxilla , Corinne la guerrière ,
Celle qui célébra l'égide dont Pallas
Couvre son sein de vierge au milieu des combats ;
Toutes sublimes ouvrières
De plaisirs éternels , de voluptés sévères (i).
De chants qui ne périront pas.
De Sapho à Myro, cesl-à-dire de rannée 610 avant
Tère chrétienne , jusqu'à Tannée 280 avant cette ère, trois
cent trente années se sont écoulées : beaucoup de femmes
ont écrit pendant ce laps de tems-, à peine quelques pages
nous restent-elles de toute cette gloire. La première en
date est aussi la plus digne d'admiration : c'est Sapho.
Arrêtons-nous devant ce portrait curieux , que les siècles
ont effacé sans ternir l'éclat singulier qui en jaillissait,
Comme femme, comme poète , comme victime de l'amour^
elle mérite toute notre attention.
Commençons par dégager ce nom célèbre de toutes les
fictions dont on l'environne. L'amour d'Anacréon pour
elle , est une de ces légendes dont on voit les nuages co-
lorés s accumuler, pour ainsi dire, autour de toutes les
(l) nacra; àivy.<aj tpyaTtôaî stÀiàiov.
FEMMES GRECQUES. 55
célébrilés : légendes qui prouvent lu gloire el qui l'obscur-
cissent^ rêves qui ne manquent pas de grâce et qui ont
du charme pour l'imagination , mais qui donnent aux per-
sonnages célèbres je ne sais quelle teinte mythologique ,
fatale à l'intérêt que nous leur portons. Tels sont le combat
d'Hésiode avec Homère , et les amours de Sapho et d'A-
nacréon. Hésiode est né long-tems après Homère ^ et le
texte du dialogue qui leur est attribué , tissu d'énigmes ,
de logogryphes et de pauvretés , est l'ouvrage de quelque
rhéteur d'Alexandrie, né mille ans après Hésiode 5 puéri-
lité misérable , qui ne méritait pas la critique dont on l'a
jugée digne. Telle est la lettre de Jésus-Christ à la Vierge
Marie : tel est l'Évangile de Marie mère du Christ , œu-
vres apocrvphes émanées d'une loi enfantine, aveugle et
fort pardonnable, mais nulle sous le rapport de l'art.
Une fantaisie romanesque , un caprice de gracieuse ima-
gination ontsuppoïédes rapportsqui n'ont jamais pu exister
entre Anacréon et Sapho. Hermesianax , poète qui nous
a laissé des fragmens remarquables , s'est plu à repré-
senter le vieillard de Théos , entouré des filles lesbiennes ,
couronné de fleurs par l'amante de Phaon , et mêlant aux
accens passionnés de la fille de l'Eolie , ses chants légers
et nonchalans. Cette fiction, qu'il a résument- en peu de
vers, rapportés par Athénée (1), est devenue la base
de tout un roman. On n'a pas voulu reléguer dans le
domaine des chimères un tableau heureusement inventé 5
la création d'Hermesianax s'est perpétuée. On a toujours
vu sur la plage de Lesbos, aux vignes pourprées, Anacréon
se promener avec Sapho. Un autre poète, Caméléon
d'Héraclée, a donné la continuation du roman-, il a fabri-
qué des vers agréables dont il a composé un petit dialogue,
(1) L. I. c. 10.
56 FEMMI'.S GKECQUES.
attribué aux deux prétendus amans. La plupart des édi-
tions d'Anacréon contiennent le premier de ces deux mor-
ceaux, évidemment apocryphe, et la réponse tout aussi peu
authentique de la Lesbienne. On ne cherchera pas dans
l'imitation suivante , la magie , la mélodie , le coloris , la
moelleuse suavité de l'idiome hellénique , le plus volup-
tueux de tous les idiomes connus.
L'enfnut Eros , dans les aiis balancé.
Plane sur le front du poète :
I^c globe aérien que sa main a lancé.
Jouet de pourpre et d'cr, esl tombé sur ma téleî
« Anacréon , viens aTec moi ;
» Aux rives de Lesbos SapLo n'attend que toi.»
J'ai suivi de l'enfant la route aérienne :
Hélas! la jeune Lesbienne,
Sur mes clieveux que le tems a blanchis.
Laisse tomber un coup-d'œil de mépris:
« Vieillard , que me veux-tu? je garde mon sourire
» Et les caresses de ma lyre ,
» Pour de plus jrunes favoris (i) ! »
Il faut lire dans l'original celle petite ode. La réponse
attribuée à Sapho est tout aussi gracieuse. Sapho re-
mercie la muse lyrique, maîtresse et inspiratrice du barde
de Théos et qui a dicté au vieillard illustre Tode qui doit
immortaliser le nom de Sapho. Malheureusement , à l'é-
poque où l'on suppose que ce commerce de complimens
poétiques eut lieu entre Anacréon et Sapho, Anacréon
avait trois ans, et Sapho un peu moins de cinquante,
comme nous allons le démontrer.
[i] Zfcnîp'fi StZte p£ TToptpvpv;. K. '1". A.
FEMMES GRECQUES. 5^
Adressons-nous aux dates : ce sont d'excellens com-
menlateurs. D'après Strabon , Athénée, Suidas et les
marbres de Parcs , Sapbo jouissait de toute sa gloire en
l'an 6io avant Jésus-Christ 5 elle alla en Sicile, Tan 692
avant J.-C. , peu de tems avant de mourir. Ce fut trente
années au moins après ce voyage de Sicile qu'Anacréon
devint célèbre ( 559 ^^^ avant J.-C. ). L'an 5^5 avant
J.-C. , il vint habiter Athènes, où il eut pour protecteur
et pour patron Hipparque, qui mourut l'an 5i4 avant
J.-C. L'an 592 avant J.-C, Anacréon avait donc à-peu-près
trois ans -, et la Lesbienne Sapho quarante-huit ans sonnés.
Réconciliez ces deux dates comme il vous plaira. Herme-
sianax et Caméléon , nés tous deux trois siècles après leur
héroïne , se sont joués de notre crédulité-, les poètes grecs
n'en faisaient pas d'autres. Tout leur était permis pourvu
que leurs vers fussent agréables. Le poète comique Di-
philus , contemporain de Ménandre , osa bien amener sur
la scène Sapho, environnée de prétendus amans, d'Ar-
chiloque, qui avait fleuri quatre-vingts ans plus tôt, et
d'Hipponax , né un demi-siècle après elle. Voyez un peu
dans quelle perplexité se trouverait un commentateur qui
prendrait à la lettre les fictions de l'auteur comique !
On ne peut pas douter que le poète Alcée, ce transfuge
et ce traître qui a si bien chanté l'héroïsme et le patrio-
tisme , n'ait été contemporain de Sapho. Aristote rapporte
un petit quatrain dont il atteste l'authenticité et qui prou-
verait même que les avances du poète lyrique ont été re-
poussées par sa rivale en poésie. Alcée dit à Sapho qu il
tremble, soupire et n'ose parler devant elle 5 Sapho lui
répond fièrement que s'il n'a rien de mal à dire , cette
crainte est puérile. On voit que la pensée de ce dialogue
n'est pas très-forte , et que les deux poètes ne se sont pas
mis en frais d'imagination. Tout le mérite de cette baga-
58 FEMMES GRECQUES.
telle est dans Texpresslon , dans le souvenir qu'elle con-
serve et dans les noms qui s'y trouvent attachés.
Saplîû , qui s'avisa d aimer à cinquante ans , et qui , si
elle dédaigna le célèbre Alcée , fut dédaignée par Phaon ,
était-elle jolie ? La question est controversée. Selon Alcée,
Platon, Julien, Plutarque, Athénée, Thémistius , Anne
Comnène , Damocharis l'épigrammatiste , et Galien le mé-
decin , elle était belle : y.a.ln. Horace fait d'elle une virago;
Ovide lui refuse la beauté de la taille et du teint. Maxime
de Tyr la représente vieille, laide, et, ce qui est pis,
amoureuse. Pope a suivi ces données et a consacré chez les
lecteurs modernes, l'idée et l'image dune Sapho pleine
de génie, brûlante d'amour, mais affreuse à voir. Ainsi
le témoin le plus complètement défavorable, le plus nui-
sible à la réputation de Sapho , c'est un Anglais , séparé par
deux mille quatre cents années de la femme dont il parle!
Ovide est né six siècles après Sapho , et Maxime de Tyr ^
un siècle plus tard. Comment ajouter foi à de telles asser-
tions ? Deux vers de Sapho , rapportés par Galien , sont le
seul témoignage indirect dont on pourrait s'armer contre
elle avec quelque vraisemblance \ et nul commentateur ne
s'en est avisé. Sapho , dans ce distique , déprécie la beauté
extérieure, cl sacrifie cette grâce et ce charme physique
à la beauté morale, à la vertu. Lieu-commun qui peut se
traduire par ces mots connus de toutes les mères : « On
est toujours beau , mon cher enfant , quand on est bien
sage. » Quel indice au surplus peut-on tirer de ce distique
contre la beauté de Sapho ? M"* de Staël , que la nature
avait peu favorisée , était enthousiaste de la beauté : Char-
lotte Corday , belle comme un ange , pensait comme
Sapho.
Qu'elle ail été grosse, courte cl très-noire , comme le
prétend Ovide -, ou que son sourire ait été divin comme le
FEMMES GRECQUES. 5g
veut Alcée son amant , et sa chevelure brillante comme
Tébène , ainsi que ce dernier Taffirme : nous ne saurions
le décider. Il paraît indubitable qu'elle était très- brune et
petite de taille. Damocharis s'adresse en ces termes au por-
trait de Sapho. Nous traduisons en prose ses vers grecs ,
dont nous respectons le sens littéral :
« Qu'elle est belle! et quel Teu d'imagination étincelle
» dans son regard ! Quelles proportions exactes et quelle
» beauté de caractère ! Tant de flamme et de douceur
» confondues et mêlées par la nature , modèle de l'artiste ,
» font , de la nymphe de Lesbos , Vénus et une Muse à-la-
» fois. »
Ce n'est pas ainsi que Ton parle d'une femme sans
beauté. Parmi les nombreux camées , pierres gravées ,
bustes et médailles, qui représentent Sapho, et qui tous
diffèrent l'un de l'autre, une seule médaille répond à l'idée
que nous nous faisons d'elle. C'est celle que Wolff a em-
pruntée au trésor de Gronovius. Ce contour mâle, hardi,
la saillie audacieuse de ce front qui exprime tant de pas-
sion et de véhémence dans la pensée , ces lèvres un peu
épaisses , mais bien dessinées , et prêtes à lancer le trait de
l'éloquence -, cet œil ardent et ouvert , à fleur de tête ,
animé d'une inexprimable énergie : voilà Sapho ; c'est bien
cette femme douée d une ame virile et de sens impétueux ,
vouée au génie et au malheur , aux désastres et à l'éclat ,
à une gloire fatale qui survit à ses œuvres. Devant ce por-
trait on est tenté de s'écrier avec Plutarque , dont les
paroles sont d'ailleurs un peu emphatiques. « Je reconnais
le volcan d'où se sont échappés des pensées de flamme et
des hymnes ardens. »
S'il était même vrai qu'elle ait eu les vices odieux dont
on la gratifie -, s'il fallait croire sur parole Maxime de Tyr,
qui lui attribue des travers semblables à ceux que l'anti-
6p FEMMES GRECQUES.
quité impudique attribuait à Socrate , et lui pardonnait
aisément ; nous ne nous en étonnerions pas. Il y a dans
la physionomie que nous examinons plus d élan et d'ar-
deur, une énergie plus sensuelle, plus de virilité auda-
cieuse et d'abandon aux voluptés que de moralité , de re-
tenue et de chasteté. Comme Burns, Bvron, Lucain, Tasse
et Rousseau , elle a trouvé son génie dans la puissance de
ses émotions , et Ton n'ignore pas que ces émotions sont de
funestes guides. Aussi répudions-nous comme apocryphes
tous les portraits de Sapho , excepté le portrait admirable
que nous venons de citer. Il conviendrait aussi bien à l'une
des criminelles héroïnes de Bvron ou d'Eschyle , qu'à
1 amante de Phaon. Il porte le caractère ineffaçable de nette
organisation qui dévore la vie , et qui livre une femme à
toute la fureur des passions , à tous les remords , à toutes
les douleurs qu'elles entraînent.
Pensive et ardente fille de Lesbos , à quoi se réduit ta
gloire ? Sur neuf livres d'odes et une grande quantité d'au-
tres poésies, hymnes, élégies, épithalames, que les anciens
admiraient, il ne nous reste que des débris mutiles-, à
peine cent soixante vers en tout. Pas un de ces fragmens
qui ne révèle son origine. La saveur de la poésie saphi-
qiïe imprègne encore ces ruines ; dans un vers isolé ,
dans un distique, vous retrouvez l'ardeur d'enthousiasme,
la soif des voluptés dont s enivrait Sapho.
Vous la voyez , assise au banquet des philosophes , lors-
que l'étoile du soir brille et ramène la joie du festin -, par-
tageant leur ivresse , se mêlant à leurs bacchanales, et de-
venue, pour quelques momens , une Thyade échevelée.
Mais l'ivresse causée par Bacchus ne lui suffit pas ; elle
appelle Vénus 5 elle montre à la déesse la coupe d'or rem-
plie de nectar^ elle la prie d'y semer les rosis qui la cou-
ronnent ^ elle admire ces feuilles pourpres , nageant dans
FEMMES GRECQUES. 6l
les flots plus rouges encore de la liqueur qui pétille 5 elle
chante alors sa joie , son bonheur, son délire : trouvez une
chanson à boire comparable à celle-là.
Un autre jour, les yeux fixés sur le soleil qui se cou-
che à l'horizon, elle pense aux délices de la nuit, aux
amoureuses veilles , aux longues orgies qu'elle ne dédai-
gnait pas d'embellir de sa présence , et sa joie éclate en
accens lyriques : « Salut, belle étoile ! salut le plus brillant
des astres! tu donnes tout aux mortels 5 tu ramènes la paix
chez l'homme, la brebis dans le bercail, la bergère au lo-
gis et les heures du plaisir. Salut! salut! »
Telle est la vraie poésie lyrique, toute d'impulsion ^
d'instinct, de passion ; une simplicité véhémente, un élan
vif et naïf en constituent la beauté. Burns et Béranger ont
réuni ces caractères. Le peu qui nous reste de Sapho est
admirablement lyrique. Témoin cette ode si mal traduite
par Boileau en français , et en anglais par Phillips , pein-
ture éloquente , mais précise , l'analyse la plus complète-
ment exacte des symptômes extérieurs de l'amour. Je ne
m étonne pas qu'un médecin, comme le rapporte Plu-
tarque, ail copié les vers de Sapho pour les classer parmi
ses diagnostics. Jamais poésie ne fut aussi positive-, jamais
vigueur plus intense et plus concentrée n'a respiré dans
une page de prose ou de vers. Le rhéteur qui a écrit le
Traité du Sublime , et que l'on connaît sous le pseudo-
nyme deLongin, a rendu un service éminent àl'histoire lit-
téraire, en conservant ce fragment unique, résumé de tous
les romans et de tous les traités auxquels la passion de
l'amour a servi de base. Que de pages affectées, que de
froides images, que de plaintes vagues, que de descrip-
tions sans caractère ont été prodiguées par les écrivains
qui se sont occupés de ce sujet fécond! Êtes-vous las de
ces affectations et de ces folies , de ces couleurs indécises
62 FEMMES GRECQUES.
et de ces traits effacés ? Relisez Saplio. Ce n esl pas , comme
le dit Blair assez ridiculement, une poésie seulement élé-
gante que la sienne ; c'est la plus énergique de toutes les
poésies. Le rhythme lui-même palpite j il tremlile. il chan-
celé , il frissonne. Le vers se brise de moment en moment ^
pas une épilhèle , pas une métaphore , pas un ornement :
c'est la passion succombant à sa violence. Vous ne trouvez
là ni les doux transports et les douces langueurs de
M. Boileau Despréaux, ni lame éperdue , ni le voile sur
la vue , introduits par ce traducteur incapable de com-
prendre et de reproduire l'original . Vous n y trouvez pas
davantage la mollesse mélancolique du traducteur anglais,
John Phillips. Tous deux ont fait plusieurs contre-sens,
ou du moins plusieurs extra-sens , ce qui est absolument
la même chose. Sapho ne dit pas , comme Boileau et Phil-
lips :
Heureux l'amant qui prêt de toi soupire!
Êva-jTioç 7ot veut dire en face de toi; face à face avec
toi! Quant aux soupirs, ce sont des inventions toutes mo-
dernes. Catulle est le seul qui ait rendu avec talent et fidé-
lité le tableau peint par la ieune Grecque. Il est vrai que
la langue dont il se servait, la langue latine, fille de
l'idiome employé par Sapho , se prêle merveilleusement
à cette imitation, et reproduit avec exactitude l'énergie et
la simplicité expressive du dialecte éolien :
<i II est rival des dieux , le jeune homme qui , assis de-
vant toi, contemplant ton visage, entend ta douce voix
résonner à son oreille !
w Tu souris , et mon sein se soulève , et mon cœur dé-
faille , et la force me manque. Je te regarde , et mes lèvres
qui frémissent, restent muettes.
FF.MMKS GUECQl'ES. 63
» Ma langue s'allache à mon palais. Une subite flamme
vibre à travers tout mon corps ému. Mes yeux fixes se cou-
vrent d'un nuage. Des bruits confus murmurent et bour-
donnent autour de moi.
» Une froide sueur tombe de mes membres et couvre
mon front pâlissant 5 ils frissonnent, agités d'une convul-
sion subite ; et pâle et inanimé , sans couleur , sans souf-
fle , sans vie , je tombe , je me meurs ! »
Que la femme qui a écrit ce modèle de Tode erotique ,
ait gravi le promontoire de Leucade, et terminé sa vie pour
trouver dans la mort un asile contre Tégaremenl de son
cœur : c'est ce qui! est facile de croire. Athénée , utile
conservateur d'une multitude de trésors anciens , a inséré
dans ses Deipnosophistes , une autre ode beaucoup moins
connue que la précédente , mais digne d'être étudiée. Sapho
la composa lorsque Phaon , moins sensible aux prestiges
de la poésie qu'aux charmes d'une jeune beauté, eut aban-
donné la Lesbienne. Byron et Burns ont trouvé dans le
même sujet des inspirations remarquables.
Ne livre pas mon cœur à d'éternels supplices,
lleine des amoureux caprices ,
Immortelle Vénus, fille du roi des dieux,
Vénus, épargne- moi! tes cruels artifices
Ont fait couler trop de pleurs de mes veux !
Tu sais quelles douleurs cuisantes ,
Que de crwels dégoûts, de peines dévorantes.
Ont déchiré ce cœur brûlé de trop de feux.
Jadis tu m'écoutais! A ma voix suppliante
Tu quittais un instant, déesse bien^'aisante ,
Les parvis d'or du roi des dieux :
Et tu me demandais quel était le barbare
Prodigue de froideurs et de tendresse avare ,
64 FEMMES GRECQUES.
(Jiii trompait mon jeune désir !
Ah ! combien j'aimais à t'enteudre ,
Quand tu me promettais que d'un amour trop tendre
Bientôt je saurais me guérir.
Tu me disais : « 11 fuit : cl ta douleur amère ,
D Sans attendrir ton cœur, irrite sa colère.
» Sèche tes pleurs; bientôt il reviendra.
1. Ces baisers qu'il dédaigne , il les demandera.
0 Tu le verras briguer un regard , un sourire ,
» Un chant émané de ta lyre ;
» Ton mépris les refusera.
» Tu fermeras l'oreille à son humble prière ;
B Arrogante, insensible, altière ,
>. Tu le verras, soumis, suppliant : à ton tour
« Tu le dédaigneras , Sapho !... tel est l'amour. »
Ah ! reviens, ah ! reviens, à ma vois qui t'implore
Verser l'espoir dans un cœur malheureux ;
Vénus ! fais plus encore ;
Uends-moile mortel que j'adore
Celui qui me dédaigne et qu'appellent mes vœux!
Certes, Horace avait raison de dire que lame ardente de
Sapho respire encore et jaillit des cordes de sa lyre :
Vivunt commissi calores
Eoliac fidibus pueilaî.
La fin de cette vie , sacrifiée sur Fautel de la déesse que
la femme poète invoquait , fut le dénoûment naturel d'un
drame si passionné. Qui ne connaît pas Thisloire de l'in-
fidèle et fugitif Phaon et du promontoire de Leucade? C'est
un rocher blanc et décharné, l un des rochers les plus
affreux de l'Acarnanie. Il fait la pointe de l'ile Sainte-
Maure -, et quand on navigue sur la mer Ionienne , on
l'aperçoit de fort loin à l'horizon. Ce promontoire des
amans ( a).ua twv epwvrwv ) a donné lieu à une foule d'histo-
FEMMES GUECQUES. 65
riettes que Photius a recueillies, et qui sont aussi romanes-
ques qu'amusantes. Les flots de Leucade ont, s'il faut
en croire les historiens , englouti beaucoup plus d'hommes
que de femmes^ Sapho est la première qui ait usé de ce
violent remède contre l'amour.
Sapho eut une amie : cette amie était sa rivale. Erinna,
célèbre par ses vers héroïques et par le laconisme de sa
poésie , ne nous a laissé que deux ou trois fragmens , ou
plutôt quelques mois épars dans les œuvres des gram-
mairiens et des scholiastes. On la surnommait nauposTrjjç,
avare de paroles. Elle était de Lesbos comme Sapho. On
lui attribue une mauvaise ode intitulée Rome , dont Gro-
tins a voulu faire une ode au Courage. Le style et la poésie
de ce morceau appartiennent à une époque tout-à-fait
postérieure. L'Anthologie, quia conservé quelques épi-
grammes de celte femme poète , la compare à Homère et à
Pindare. Suidas lui prodigue les éloges. A dix-huit ans
elle était célèbre. Tels sont les souvenirs et les faibles do-
cumens que l'histoire nous donne sur son compte. C'est un
nom ^ ce n'est rien de plus pour nous.
Un siècle plus tard , la fameuse Telesilla naquit dans
Argos. C'est là que Pausanias a contemplé sa statue , qu'il
décrit avec talent. Il la montre debout, le casque à la main
prête à couvrir sa tète du casque , et les yeux fixés sur
les volumes de ses poésies épars à ses pieds. Cette femme
émule de Tyrlée, n'était pas seulement une oui^rière de
poésie, mais une héroïne guerrière et religieuse, la Jeanne
d'Arc de son tems. MuUer, Milford, ont beau révoquer
en doute ses exploits; nous les aimons, et nous nous atta-
chons à une croyance qui nous plait. Lorsque le féroce
Cléomène, à la tète de ses bourreaux lacédémoniens eut
répandu le sang des citoyens d'Argos dans les rues de la
ville , Telesilla . dit-on , anima les femmes à la vengeance
i- 5
66 FEMMES GRECQUES.
de la patrie, et l'on vit les meurtriers fuir devant celle foule
d'esclaves, de faibles femmes, de vieillards. Les peuples
ne doivent jamais abroger 1 autorité de ces belles tradi-
tions. Quant à deux ou trois auteurs allemands qui ont
attaqué rauthenticité de cette narration , leur critique n a
rien qui nous efifraie. Les Allemands ont pour règle gé-
nérale de ne penser comme personne et d'établir un scep-
ticisme universel. Ils cherchent la vérité au fond du puits
([ui la renferme ; mais ils la cherchent si loin , ils creusent
avec tant d'obstination et de persévérance ces profondeurs
ténébreuses, qu'elle leur échappe presque toujours. Dans
leur dédain pour les opinions vulgaires, ils embrassent des
idées bizarres , insolites, extravagantes , qu'ils appuient de
toute l'autorité de la métaphysique, conjurée avec l'éru-
dition. Leur refuser tout mérite serait injuste j s'aban-
donner implicitement à leurs théories , serait dangereux.
Liées intimement à l'histoire de Pindare, Mjrtis , qui
lui enseigna l'art des vers, et Corinne, rivale victorieuse
du chantre thébain, n'ont laissé toutes deux que leur gloire
après elles- La célébrité de Pindare déplut àMyrtis, dont
la jalousie contre un élève qui la surpassait éclata dans
quelques satires aujourd'hui perdues.
Corinne , grâce à son dialecte éolien, à sa beauté, à son
style (telles sont les paroles de Pausanias) , remporta sept
fois la victoire sur Pindare, qui ne lui pardonna jamais
ces triomphes répétés. Ce Dorien rustique , dit Elien , s'é-
cria : sûv hilu. Corinne avait de lembonpoint. Dans sa
sixième Olympique, Pindare récidive, et s emporte en
invectives contre sa rivale. Les commentateurs ont tort de
s'étonner de ces outrages , et de déclamer contre l'impoli-
tesse qui régnait à Tlïèbes. L'amour-propre des poètes ,
impitoyable dans tous les tems, a dicté à lélégant Voltaire ,
au poète des cours, au favori des palais, au type du dix-
FEMMES GKECQUES. 6^
huitième siècle, au représentant de la France, précisément
la même invective , qui ne s'adressait pas alors à une ri-
vale, mais bien à une femme aimée (i). Pindare aurait dû
se rappeler cependant que Corinne avait , de concert avec
Myrlis, guidé ses premiers pas dans la carrière poétique.
Elle lui avait, selon Athénée et Plutarque, recommandé
spécialement de ne pas oublier Vepyov , la fable, Taclion , la
pensée principale du poème : il paraît qu elle ne se con-
tentait pas de mots sonores et de déclamations dithyram-
biques.
Trois vers et un proverbe composent le bagage poétique
de Praxilla, fille de Sicyone. Ces légers fragmens sem-
blent attester une imagination riante ; en les lisant , on
n'est pas surpris que la Sicyonienne ait composé, comme
nous l apprend Athénée, des rondes, des chansons à boire,
et ce que les Grecs nommaient des scolies. C'était l'ampli-
fication badine d'une pensée déjà employée par un autre
poète. Les Orientaux, les Italiens modernes et les Espa-
gnols ont connu ce genre de poésie 5 on pourrait remplir
plusieurs volumes des Gloses espagnoles , qui ne sont que
des scolies grecques.
Nous descendons le cours des âges. La sève poétique
s'affaiblit : on n'écrit plus que des épigrammes et des dis-
tiques. Anyta et Nôssis brillent au nombre de ces poètes
secondaires, qui, trois siècles avant Jésus-Christ , jouaient
en Grèce à-peu-près le même rôle que les rimeurs de son-
nets ont joué en Italie. Nous possédons plus de vingt com-
positions d'Anyta. Elles ne se distinguent pas, comme le
prétend son contemporain Antipaler, par la force homé-
rique, mais par une douce et charmante naïveté. Une in-
scription gravée à Ventrée d'une grotte , et composée par
(1) M»' Duchâtelct.
68 FEMMES GRECQUES.
Anyta , en quatre vers pentamètres et hexamètres, nous
semble un modèle de ce genre.
(i Etranger , que tes membres fatigués s'étendent ici.
De doux murmures agitent les feuillages : une source vive
bruit à tes pieds pendant 1 ardeur du jour. Etanche ta
soif, 6 voyageur , et goûte le repos jusqu au coucher du
soleil. »
Nôssis , la Locrienne, excellait, s'il faut en croire les
éloges de Méléagre , dans le genre élégiaque et erotique.
Nous ne pouvons la juger que sur quelques mauvaises épi-
grammes privées de sel, d'éclat et de force, que l'Antho-
logie a confondues avec une multitude d'autres billevesées
élégantes ou niaises.
Myro , née à Byzance , et qui termine ce catalogue de
célébrités , est auteur d'un certain nombre dépigrammes ,
et d'un poème héroïque intitulé Mnèmos^ ne ou la Mé-
moire. Il ne nous en reste que le souvenir. Elle a joui ,
pendant sa vie , d'une portion de gloire -, et son fils , Ho-
mère-le- Jeune , un des membres de cette pléiade tragique,
dont la constellation nébuleuse éclaira le trône des Ptolé-
mées, continua la renommée maternelle. Astres obscurs
qui se lèvent dans les littératures en décadence, que l'on
entoure d'une factice et passagère auréole , que l'on adore
et qui s'évanouissent.
La poésie féminine des Grecs, que les ravages du tems
ont respectée , se réduit à peu de chose -, les fragmens de
prose écrits par les femmes auteurs de la Grèce ne sont
guère plus considérables. L Allemand Christian Wolff,
qui a recueilli toute cette prose, et qui, armé de la pa-
tience laborieuse qui dislingue sa nation, a fait entrer dans
son recueil jusqu'aux testamens et donations faites aux
couvens et aux moines par les dames romaiques , n'a pas
pu composer, avec ces faibles débris, un petit in-quarto,
FEMMES GRECQUES. Hp
garni de notes, chargé de commentaires , enflé de notices
et bardé de variantes. Be<iucoup de femmes grecques
avaient cependant écrit en prose : Athénée et Suidas van-
tent Anagallis de Corcyre, la commentatrice, la M"" Dacier
de l'antiquité. Aréta de Cyrène, fille d'Aristippe, continua
l'école de philosophie, instituée par son père, écrivit qua-
rante volumes et forma cent dix élèves : armée considérable
de philosophes , mais dont le nombre n'a rien de merveil-
leux , comparé à la vie d' Aréta, qui mourut à soixante-dix-
huit ans.
Hypatia, née dans Alexandrie, et qui s'entoura d'une
célébrité semblable à celle dont M"^ de Staël a joui parmi
nous , inspire un intérêt plus vif que ces femmes savantes.
Non-seulement elle était astronome , géomètre , érudite ,
poète et théologienne, mais elle était jeune, belle, aima-
ble et courageuse. Elle a péri victime de son Iplent, de sa
gloire et de la haine ecclésiasiique, la plus cruelle de toutes
les haines. Le clergé d'Alexandrie, guidé par Cyrille, que
Ton a nommé Saint, et qui était un fort beau génie et
un très-méchant homme , souleva contre elle la populace
fanatique^ Hypathia fut mise en lambeaux dans l'église,
au moment où elle prêchait la vertu et la philosophie. Les
débris de son cadavre furent traînés dans les rues de la
ville , par cette foule de bétes féroces à figure humaine.
De toutes les canailles, la plus sanguinaire est celle des
capitales, où les sophistes régnent, où la volupté est en
honneur, et où une civilisation élégante se modèle sur les
préceptes des rhéteurs.
Les écrits d'Hypatia furent brûlés par l inquisition de
son époque. Le peu qui nous reste des autres écrivains en
prose du même sexe , est même assez peu authentique.
Quelques femmes , disciples de Pythagore , de Platon et
de Photius , ont rédigé et analysé les principes de leurs
70 FEMMES GRECQUES.
mailles. Nous avons un fragment très-aride sur la Nature
humaine, par Elara, pythagoricienne, qui se servait du
dialecte dorique dans toute sa sévérité 5 un petit chapitre
de Péiyctione, intitulé la Femme., un sermon sur la né-
cessité de la modération chez les femmes , par Phjntis ;
les Lettres de Tliéano^ lettres apocryphes; et l'Epitre
adressée à Phyllis, par Mjia, sur l'allaitement des enfans.
Le style de ces compositions a de la douceur, de la grâce ,
et ne déshonore point les auteurs auxquels on les attribue 5
mais leur authenticité n'est pas bien prouvée. Benstlej, qui
faisait la chasse aux réputations, et découvrait partout des
apocryphes , n'a pas épargné ces pauvres femmes auteurs.
Il a déshérité Péiyctione de sa gloire , et détruit les pré-
tentions de Mya.
Une prétendue lettre d'Hypatia à Cyrille , a été aussi
reconnue apocryphe. Trois siècles avant elle , une Epidau-
rienne nommée Pampldla, femme du célèbre Socratides ,
un des érudits de son époque, recueillit en trente-trois
livres tous les fragmens littéraires et poétiques qui lui tom-
bèrent sous la main. Son goût n'était pas bien pur; ou
plutôt on doit croire qu'elle s'embarrassait peu du choix
des morceaux et de leur valeur. Il lui suffisait de com-
piler au hasard et de placer dans sa collection tout ce
qui se présentait. Le patriarche Photius trouve dis charme
dans cetie confusion. Diogène Laërce nous a conservé des
énigmes, des logogryphes et des devises que l'Epidaurienne
avait entassés dans son Encyclopédie : c'était un véritable
Chiffonnier littéraire , le modèle de tous les albums.
Onze siècles après Jésus-Christ , une femme Byzantine,
née dans la pourpre et fière de son rang , de son savoir,
de sa beauté , prétendit à la palme historique. V ^ lexiade
d Anne Comnène , est le seul ouvrage complet , écrit par
uuefemmegrecquequisoitparvenu jusqu'à nous. « L'His-
FEMMES GRECQt'ES. '^ !
toireRvzHiitinea son défaul, dit Vigneul Marville(i), et un
défaut très-incommode au lecteur; lequel consiste en ce
que plus de la moitié des auteurs de ce vaste recueil ne
méritent pas d' être lus . L'excessive médiocrité de Zonaras,
de Socrate et des autres , prête du relief à la prose d'Anne
Comnène, Mais lisez ses pages à côté de celles de Platon
ou de Thucvdide ; leur laborieuse affectation , leur pédan-
tisme raffiné, ne peuvent que vous déplaire. Jamais de
simplicité , aucune narration sans faste ; tout est sacrifié
aux apprêts du discours , à la longue évolution des mé-
taphores, x^nne Comnène savait cependant , quand la cir-
constance l'exigeait , s exprimer avec une franchise brutale.
Ou sait que mécontente de la froideur et de la lâcheté fé-
minine de son mari, INicéphore Bryennius , elle lui re-
procha ce défaut d'énergie en termes si naifs et si nets ,
que nous rougirions de les rapporter (2).
La seule partie remarquable du dernier roman que
Walter Scott a écrit (3), cestle portrait d'Anne Comnène :
vaniteuse, prétentieuse , élevée à l école des rhéteurs asiati-
tiques, et mêlant à la subtilité des théologiens grecs, la
pompeuse et métaphorique éloquence des Asiatiques. C'est
le vrai symbole de Byzance , de cette Byzance parleuse
et stérile, oisive et occupée de riens. Pour exprimer la moi-
tié d'une idée , Anne Comnène déroule en plus de trois
pages ses incommensurables périodes. Il est curieux de
(Comparer les fragmens de Sapho, tout mutilés qu'ils soient,
avec les annales verbeuses tracées par la princesse Byzan-
tine ; annales que le tems , dans sa clémence étourdie , a
respectées tout entières. Quelle différence entre la posi-
(1) Mélanges d'Histoire et de Littérature, m, 56.
(a) Annales de Nicétas. L. m.
(3) Le Comte de Paris.
^2 FEMMES GRECQUES.
tion , les mœurs, les idées, le slyle de ces deux femmes,
qui parlaient le même langage ? Vous vous représentez ,
en les lisant, Tune, à demi nue, couronnée de fleurs, la
tunique flottante , ses longs cheveux noirs épars . entourée
de jeunes gens et de jeunes filles ivres de sa gloire et qui
répètent ses chants : l'autre , au fond d'un palais oriental,
mollement étendue sur des coussins de pourpre , entourée
d'eunuques, d esclaves et de servantes , dictant ses phrases
d'amplification à un secrétaire qui les recueille à genoux.
Le même contraste se trouve dans leur style. L'une a
pour muse la passion ; l'autre , la rhétorique et l'amour-
propre. Chez l'une , la phrase est toujours l'expression
d une pensée vive et claire 5 chez l'autre, la tyrannie des
mots sur les idées est telle, que ces dernières disparais^
sent sous les longs repiis des autres. L'une enfin , marque
le point culminant de la littérature grecque , son tems d'é-
clat et de grandeur-, l'autre , son dernier période et son
extrême décrépitude.
Deux autres femmes de Byzance , Eudocia , femme de
Théodore , et Eudocia la jeune mariée à Constantin-
Ducas, puisa Romain-Diogène en secondes noces, ont écrit
l'une , des poésies chrétiennes d'une insipidité remarqua-
ble , l'autre un recueil bizarre , intitulé la Plate-bande
de Violettes- Cette plate-bande contient 1028 sujets, om,
chapitres; Villoison les a publiés et le monde littéraire
n'y a rien gagné. Les éditeurs de glossaires ont pu y
glaner quelques mots du Bas-Empire, quelques fragmens
de coutumes oubliées •, mais le lecteur appréciera le mé-
rite et l'utilité de louvrage, en lisant les titres de quel-
ques uns de ces chapitres :
Comment Minerve a enfanté le Dragon.
Bacchus était-il androgyne ou hermaphrodite ?
Homère était Egyptien. De sa mort en Arcadie.^ elc.
FEMMES GUECQUES. 7 3
Tel était le degré de puérilité où les occupations de
l'esprit étaient tombées.
Enfin , sous le règne d'Audronic , la fille de Théodoros ,
grand logothète de Tempire, s'est occupée de poésie, de
métaphysique et de philosophie. Nicéphore-Gregoros , qui
a conservé ou plutôt enseveli dans son histoire, un frag-
ment des élucubrations d Irène (elle se nommait ainsi), la
compare à Platon et à Pythagore. « Son génie, dit Gre-
goros, versait des flots de lumière sur les questions les
plus obscures. Son style était chaste et altique comme celui
des matrones même d'Athènes. » Le lecteur va juger de
celte chasteté et de cet atticisme ; il conviendra que Nice-
phore a été pour son élève un critique très-indulgent, et
que sans doute il s'est laissé éblouir par le titre de Pnn-
hjpej^sebasta qu'elle portait, et qui la rendait digne d'une
vénération entière et exaltée , si du moins ce beau mot
grec signifie quelque chose. La Panhjper'sebasta s'a-
dresse à son père, qui rentre chez lui pensif et affligé.
« Peut-être sera-ce à vos yeux une marque d'audace
déplacée et d'inconvenance juvénile, j'oserais même dire
de témérité enfantine , ô mon père, si une fille adolescente
parle avec liberté à l'auteur de ses jours, si celle dont la
langue est à peine déliée, fixe un regard impudent sur
l'Olympe de votre sagesse. Mais le trouble de votre physio-
nomie, la paralysie de votre discours et la fixité de vos
yeux, dénotent que le zénith de la douleur est dans votre
ame ; que l acropole de votre cœur est en proie au cha-
grin ( 1 ). . . ^) Ainsi de suite , pendant trois pages chargées des
métaphores les plus longuement dévidées, les plus absur-
dement contournées. Si les beautés byzantines avaient cou-
tume d'employer ce mode d'éloquence dans la vie privée ,
(.0 Annales Byzant. Niceph. Gregor. 1. u.
^4 FEMMES GRECQUES.
nous ne pouvons que plaindre leurs pères , leurs fifs et
leurs époux.
Quoi qu'il en soil , ces fragmens , ridicules ou dénués
de valeur intrinsèque et apparente , sont caractéristi-
ques des tems qui les ont vu naître. Il est à regretter qu à
toutes les époques, chez tous les peuples, les fenimes
n aient pas consigné leurs souvenirs et leurs observations,
ou écrit leurs Mémoires. Mille nuances , mille délicatesses
de pensée qui nous échappent, eussent été saisies et éter-
nisées par elles. L'histoire ne s'est complétée, les annales
humaines n'ont acquis leur entier développement que de-
puis l'émancipation des femmes parle christianisme. Avant
l'ère chrétienne , elles n'osaient pas se montrer sur la scène
et proclamer leur génie, à moins d'ahandonner toute retenue
et de proclamer en même tems , comme Sapho et Aspasie ,
le dédain de la pudeur et Tidolàtrie des voluptés. Au lieu
de lancer dans l'avenir quelques accens sublimes de délire
et d'amour, que le naufrage des siècles a dispersés et
perdus; Sapho, soumise à la civilisation moderne, nous
eût donné l'histoire intime et détaillée de cette vie pas-
sionnée qui animait son cœur. Elle eût peint dans un ta-
bleau vaste ses contemporains et elle-même : et qui ne
conserverait précieusement de telles révélations, si Ton
pouvait les arracher à 1 abime de l'antiquité ? qui ne don-
nerait en échange toutes les scolies et tous les commen-
taires, toutes les anthologies et les recueils d épigrammes ?
Si nous pouvions retrouver les confessions d' Aspasie, ou
le journal tenu par Corinne , faudrait-il regretter la perte
des oraisons sophistiques d'Isocrate ou des rêveries d'He-
raclite sur la formation du globe ?
( Edinburgh Review. )
No V.
JOHN FLAXMAN.
Quatre frères du nom de Flaxman combattaient, si l on
en croit une tradition de famille, à Naseby, dans les rangs
des parlementaires. Jacques eut les deux bras cassés à la
poursuite du roi ^ François mourut sur le champ de ba-
taille. Le troisième, dont le nom n'a pas été conservé ,
arriva en Irlande avec l'armée victorieuse. Jean , le plus
jeune des quatre, renonça au métier des armes, el s'éta-
blit comme fermier, d'autres disent comme voiturier, dans
le Buckiughamshire ; ce fut le bisaïeul du grand sculpteur
dont nous voulons faire connaître la vie et les ouvrages.
Le père de cet illustre artiste, qui portait comme lui et
comme son bisaïeul le nom de Jean , était un pauvre mou-
leur de figures, qui manquant de ressources à Londres ,
avait coutume de courir le pays , avec sa femme , pour y
trouver le débit de sa marchandise. Ce fut pendant le
cours d'un de ces pèlerinages que Jean Flaxman naquit à
York, le 6 juillet 17 55. Il vint au monde si chétif et si
faible qu'on désespéra de sa vie. A six mois , son père
l'amena à Londres avec un frère aîné du nom de William ,
qui devait se distinguer comme graveur sur bois. Le vieux
Flaxman , indépendamment du travail qu'il faisait pour les
(1) Voyez les Numéros 18 , 19 , 22 et 24 <ie la seconde série.
76 JOHN FLAXMAN.
sculpteurs, avait établi clans Ncw-Streel, pour la venle
des figures de plâtre, une petite boutique, qu'il transporta
plus tard dans le Strand. C'est dans cette écboppe que se
développa le goût du jeune Flaxman pour les beaux-arts.
Dès son enfance Flaxman annonça un tempérament
calme et une ame enthousiaste. Comme la faiblesse de son
corps l'cmpècliait de se livrer aux jeux animés de l'en-
fance , il sut se créer des arausemens solitaires. Assis dans
un petit fauteuil assez élevé pour qu'il put jouir de la
vue du dehors^ en face d'une petite table couverte de li-
vres , de papiers et de pinceaux , il passait sa journée entre
la lecture et l'esquisse de quelques dessins de fantaisie. On
voyait souvent, dans la boutique, le père et la mère de
ce frêle enfant occupés de sa santé et de son éducation. La
gravité et pourtant la grâce de son maintien, la passion
qu'il manifestait pour l'étude et son goût pour le dessin ,
attirèrent bientôt l'attention des chalans^ et comme les
amateurs qui fréquentent les magasins de bosses ne man^
quent en général ni d'instruction ni de goût , ils s aperçu-
rent que le pauvre petit invalide n'était pas un enfant vul-;
gaire. Ils prenaient plaisir h examiner les produits de sa
jeune imagination , à l'entendre rendre compte de ses lec-
tures , et surtout à voir de quel air il écoutait leurs récits
lorsqu'ils venaient à lui parler de poètes , de sculpteurs et
de héros célèbres. On a remarqué dans ces premiers essais
de l artiste enfant quelques scènes tirées d'Homère , qui fu^
rent comme un prélude à 1 un de ses chefs-d'œuvre. Il parait
cependant que ces esquisses ne décelaient pas encore un
génie supérieur , s'il est vrai , comme on le répète dans les
ateliers, que le sculpteur Roubiliac, qui lui donna, dit-
on , les premières leçons de son art , déclara tout net qu'il
ne voyait en lui aucun des symptômes du talent. Au reste,
crtli' anecdote est fort suspecte , puisque Flaxman avait
JOHM FLAXMAK. 'j'J
à peine sepl ans lorsque Roubiliac mourut, el que la fai-
blesse de sa constitution le confinait clans la boutique de
son père. Ce ne serait d'ailleurs qu'une de ces prophéties
malheureuses , assez familières aux vieux artistes comme
aux vieux poètes , qui semblent vouloir fermer la carrière
à ceux qui doivent s'y |)ousser plus avant.
Parmi ces connaisseurs bienveillans qui devinèrent le
génie du jeune Flaxman , il faut citer en première ligne le
ministre jVIathew, homme de goût, doué au plus haut degré
du sentiment des arts. Un jour qu il se trouvait dans la
boutique du vieux Flaxman , auquel il venait apporter un
buste à restaurer, il remarqua un jeune enfant assis sur
une petite chaise, et lisant avec beaucoup d'attention un
livre placé devaut lui sur une chaise plus élevée qui lui ser-
vait de table. Frappé de 1 heureuse physionomie de cet
enfant , il lui demanda quel livre il lisait. Le jeune Flax-
man se levant alors sur ses crosses , le salua en rougissant
avec modestie , et lui répondit que c'était un livre latin
qu'il s'étudiait à comprendre. « C'est à merveille, reprit
JMathew ; vous êtes un aimable enfant , mais ce livre ne
vous convient pas; demain , je vous en apporterai un au-
tre. )) Mathew tint parole , et le jeune élève se soumit avec
empressement à la nouvelle direction donnée à ses études.
Cette rencontre fortuite fut le principe d'une inaltérable
amitié. Dans cette entrevue, Flaxman montrait déjà le
caractère qui l'a distingué pendant sa longue carrière 5 car
l'enfance contient en germe toutes les qualités qui se déve-
loppent dans la virilité. L'extrême courtoisie et la défé-
rence de ce grand artiste aux avis des hommes de goût .
n'étaient pas des qualités d'emprunt, mais l'expression
naïve d'un cœur bienveillant et d'un esprit docile dans sa
supériorité. Aussi, quoique guidé par l'instinct de son
génie, il obéit, dans presque tous ses travaux, à Timpul-
^8 JOHiV FLAXMAN.
sion que lui donnaient les amateurs qui lui servaient de
conseils ou de patrons.
A dix ans une heureuse révolution s'opéra dans la santé
du jeune Flaxman. Jusqu'à cette époque , son tempéra-
ment faible et maladif l'avait souvent forcé d'interrompre
ses études , et la nécessité de soutenir sur des crosses son
corps languissant, ne lui avait point permis de prendre part
aux divertissemens de son âge. Mais bientôt la force lui vint
avec la santé ; il rejeta pour ne plus les reprendre ses
tristes béquilles : un esprit nouveau s'empara de son être;
et cet enfant, qui naguère ne sortait de son fauteuil
que pour passer dans un lit , où le retenaient souvent de
longues douleurs , ne songeait à rien moins qu'à marcher
sur les traces des héros de roman , et cherchait partout un
théâtre pour y déployer sa générosité, son courage et ses
forces. La lecture du Don Quichotte avait jeté son imagi-
nation dans la carrière des aventures ; pénétré des devoirs
de la chevalerie errante , il se mit en mesure d entrer en
campagne et d'aller, sur les traces du chevalier de la Man-
che, redresser les torts à travers champs. En conséquence,
il partit un jour de grand malin , sans faire part à personne
de son héroïque entreprise, seul et sans écuyer, ayant
pour toute armure une petite épée française , qui devait
faire merveille en ses mains contre la félonie , et assurer
le triomphe de l'innocence opprimée. Ainsi équipé , il erra
tout le jour dans les environs de Hyde-Park , mais son hé-
roïsme ne trouva pas à s'exercer^ désespéré de n'avoir
trouvé ni enchanteur à combattre, ni demoiselle à déli-
vrer, pressé d'ailleurs par la faim, il rentra chez lui un
peu confus de sa mésaventure. C est ainsi que Bernardin
de Saint-Pierre, la tête exaltée par la lecture de la Fie
des Saints , échappa un matin à la surveillance de ses pa-
reus , et chorcba dan? le? environs du Havre un ermitage
JOHN FLAX.MAN. "^g
OÙ il piil se morliûer à son aise el devenir le rival des
saints anachorèles donl il était l'admirateur ; mais la faim
mit ordre à sa sainteté comme à l héroïsme de Flaxman.
Cependant le ciievalier de Hyde-Park conserva toujours
pour le modèle de son enfance une vive admiration. C'est
qu en réalité les vrais artistes sont tous de la famille de
Don Quichotte, amans désintéressés du vrai et du beau,
et partant quelque peu déplacés dans une société prosaïque
où les principes de Sancho comptent en leur faveur une
imposante majorité. Celte légende de famille donne quel-
que vraisemblance à une autre anecdote qu on raconte ici
sans la garantir. Flaxman , dit-on , décrivait un jour une
statue remarquable par la vérité des proportions, et sur-
tout par un caractère de beauté héroïque , qu'il avait vue
quelque part en Italie 5 comme la parole ne suffisait pas
pour rendre clairement sa pensée , il prit la pose du chef-
d œuvre qu'il décrivait, leva la main et tendit le bras
droit en disant à ses auditeurs : « regardez-moi. » Dans
son exaltation d'artiste, le bon Flaxman oubliait l'exiguité
de sa stature et les inégalités de sa taille , comme autre-
fois il s'était fait illusion sur la vigueur de son bras et
l'intrépidité de son cœur. C'est, comme dit Montaigne,
une grande piperesse que l'imagination, mais elle est la
mère des beaux-arts.
Flaxman , rendu à la santé, poursuivit ses études avec une
nouvelle activité. La boutique de son père était son atelier et
son académie. Les modèles antiques qu'il avait sous les yeux
répondaient, par leur noblesse et leur sérénité, à l'élévation
et à la pureté de son imagination \ il ne se lassait pas de
les contempler et de les reproduire , tantôt avec le crayon,
tantôt avec la cire, qui prenait toutes les formes sous ses
doigts intelligens. S il est vrai que Roubiliac ne reconnut
aucune trace de génie dans les essais de sa première en-
8o JOHN FLAXMAN.
fance , il ne fut pas mieux traité alors par un autre artiste
auquel il présentait Tesquisse d'un œil humain : « NVst-ce
pas une huitre , » demanda Mortimer, Cette méchante
plaisanterie fit sur l ame sensible de Flaxman une pro-
fonde impression , mais elle ne le découragea point , seu-
lement il résolut de ne pas livrer à l'avenir ses essais aux
railleries des pédans qui pensent faire preuve d'habileté
en humiliant Tenfance. La conscience de son talent était à
l'épreuve de quelques mots piquans ; elle le soutenait dans
ses travaux , et l'ironie indiscrète d'un mauvais plaisant
n'ébranla pas l'espoir d'immortalité qu'il avait conçu lors-
que , jeune enfant , il passait son tems à la lecture des
poètes , en présence des héros dont il admirait les exploits
et les nobles images.
La maison de M. Mathew était ouverte au jeune Flax-
man, et la femme de ce respectable ministre se plaisait
elle-même à s'entretenir d'objets propres à éveiller l'ima-
gination du jeune artiste. On raconte que , pendant que
mislress Mathew lisait Homère , en commentant les beautés
pittoresques du père de la poésie , Flaxman se tenait près
d'elle , réalisant par des traits rapides les scènes qui le
frappaient le plus vivement. Ces essais de sa jeunesse ont
été conservés-, ils sont empreints de ce charme tranquille
et de cette énergie calme qui caractérisent les lignes cé-
lèbres qu'il tira plus tard du même poète. Le goût qu'il
déploya dans ces premiers travaux engagea M. Crutchely
de Sunning-Hill-Park à lui demander une suite de des-
sins au crayon noir, d'une hauteur de vingt-quatre pouces,
sur des sujets empruntés à l'antiquité. C'est un OEdipe
aveugle conduit par sa fille Antigone au temple des
Furies , Diomède et Uljsse surprenant l'espion Dolon ;
les Troyennes gémissant sur le corps d Hector ; Alexart-
dre prenant la coupe des mains de son médecin Philippe j
JOHN FI.A\MA>'. 8l
yilceste quittant ses enfans et sacir^ant sa vie pour
sauver celle de son époux ,• enfin , Hercule ramenant
Alccste des enjers. Les éloges accordés à ces essais encore
imparfaits encouragèrent kur auteur ; des amis plus bien-
veillans et plus sages dans leurs critiques que le railleur
Mortimer annonçaient dès-lors sa grandeur future \ mais
ils eurent soin de lui faire comprendre que la renommée
est au prix d'études sérieuses , et qu'il lui fallait diriger
ses études dans la voie que lui traçait son gwiie, méditer
long-tems les modèles d'hérelsme et de grâce , pour im-
primer à ses œuvres ce caractère de beauté absolue qui
frappe tous les peuples et tous les siècles.
A quinze ans , Flaxman entra comme élève à l'Académie
Royale. Ce fut en 1770 qu'il exposa une figure de iVe/;-
fMTzeencire, et, en 1827, il exposa la statue de John
Kemhle en marbre, son premier et son dernier ouvrages.
Entre les deux , il s'écoula une période de cinquante-sept
années consacrées entièrement à l'étude de la sculpture.
A vingt ans , il n'avait encore envoyé que dix ouvrages à
l'Académie 5 mais, à celte époque, le dessin faisait sa prin-
cipale étude. On n'accorde pas de grands éloges à ses pre-
miers travaux de sculpteur , cependant ils sont loin d'être
sans valeur; car son propre buste, demi-nature, qu'il
exécuta à vingt-trois ans, est un chef-d'œuvre de force et
de naturel. Une de ces figures représentait la Comédie
grecque , une autre une T^estale , le reste se composait de
bustes d'amis.
11 se fit bientôt remarquer à 1 Académie par son ardeur
enthousiaste et son assiduité. Sa petite taille élancée , ses
regards graves et pensifs , son invariable application , ia
rapidité de ses progrès, lui gagnèrent les cœurs de ses
maitres , et l'on commença à parler de lui comme de quel-
qu'un de qui on pouvait attendre beaucoup. Ses princi-
I. 6
8a JOHTV FLAXMAK.
paux camarades furent Rlackc; el Slolhard. Dans les com-
positions sauvages du premier , il vit plus d'élévation
poétique ; et , dans celles du second , celle grâce féminine
et cette simplicité qui lui donnent une place si élevée parmi
les maîtres de l'art. Avec Blacke , surtout , il aimait à
penser el à méditer \ et ils se plaisaient ensemble à donner
la forme et quelquefois la couleur aux rapides créations de
leur fantaisie. J'ai parlé de couleur, car pendant cette
période de ses études, il fit quelques essais de peinture à
l'huile si heureux , qu'un de ses tableaux , OEdipe et
Antigone , fut échangé contre un Bélisaire du Domini-
quin. On sait que beaucoup de peintres ont l'habitude de
modeler leurs figures avant de les peindre , et il n'est pas
étonnant que Flaxraan ait voulu peindre ses esquisses
avant de les modeler , selon la tradition des artistes grecs.
« Il me semble , dit Wilkie dans une lettre écrite durant
son dernier voyage à Rome, que les artistes de l'anti-
quité apprenaient d'abord à peindre et ensuite à sculpter.
L'art parait en effet si libre dans le travail du marbre , que
l'aspect de ces sculptures me rappelle ce que nous appelons
surface en peinture, et l'on y retrouve une si grande en-
tente de la lumière et des ombres, qu'il semble que le
pinceau du Corrége lui-même ne les aurait pas distribuées
avec plus d'habileté. De nos jours la sculpture et la pein-
ture sont moins étroitement liées qu'elles ne l'étaient chez
les Grecs, alors que les statues et les bas-reliefs étaient
peints ou exécutés en marbre de plusieurs couleurs, et
que les peintures privées de perspective n'étaient guère
que des bas-reliefs colorés. y> Personne ne comprenait mieux
que Flaxman la vérité de celte théorie, mais il ne porta
jamais son admiration pour lantique au point d'exécuter
ses statues en marbre de plusieurs couleurs , ou de les
peindre et de les dorer à limllation des Grecs el des ar-
JOHN FLATMAN. 83
listes du moven-iige. Il voulait que le marbre s'expliquât
lui-mèrae, et il riait des artifices de Canova, qui donnait
une teinte jaune à ses statues pour imiter les effets du tems,
et colorait de rose les joues de son Hébé.
Flaxman qui, à quinze ans, avait obtenu à TAcadémie
la médaille d'argent, concourut pour la médaille d'or, lors-
qu il eut atteint 1 âge fixé pour ce nouveau concours. Flax-
man avait pour concurrent Engleheart , artiste laborieux
mais sans originalité, ce qui n'est jamais un titre de dé-
faveur auprès des académies. Lorsque l Académie se réunit
pour proclamer le vainqueur, tous les élèves que l'œuvre
de Flaxman avait frappés d'admiration lui décernaient
d avance le prix par des acclamations bruyantes 5 son nom
retentissait dans toute la salle , lorsque Josué Reynolds
proclama celui de son rival. Cet échec affligea vivement
Flaxman , mais larrét des académiciens était cassé d'a-
vance par le suffrage unanime dt s élèves. Engleheart de-
vait son succès aux préjugés si naturels aux vieux artistes
qui n'ont d'admiration que pour leurs imitateurs. Cette
malheureuse disposition de l'esprit humain détourne les
corps savans du but de leur institution , puisque fondés
pour assurer le progrès des arts et des sciences , ils en re-
tardent au moins la marche , quand ils ne l'arrêtent pas.
On impute souvent ces décisions qui scandalisent les gens
de goût , à la faveur ou à l'envie ; mais ces sentimens y
sont presque toujours étrangers, leur principe est dans
Tesprit de routine qui nait naturellement de la paresse et
de l'amour-propre. Il est si commode d'avoir dans l'esprit
un type invariable , un critérium de beauté, qui sert de
base à tous les jugemens, et si doux de le trouver dans ses
propres œuvres!
La mortification que Flaxman avait éprouvée , loin d'a-
battre son courage , fut un nouvel aiguillon pour son
84 JOHN FLAXAIAN.
génie -, mais les ressources de son père étant trop modi-
ques pour le soutenir pendant le long noviciat qui ouvre
la carrière des arts, il fut obligé, pour vivre , de se livrer
à des travaux d'un ordre inférieur. Les hommes de génie
qui ne meurent pas à la peine pendant ces épreuves aux-
quelles la misère les condamne , sont heureux de les avoir
subies. Leur ame en sort merveilleusement trempée. Ben
Johnson fut ouvrier en briques , Burns conduisit la char-
rue , Gifford fit des souliers -, et pas un d'eux n'y perdit
son génie. Au reste ces métiers grossiers étaient bien au-
trement étrangers à la poésie que ne Tétaient à la sculp-
ture les modèles que Flaxman composa pour la fabrique
des Wedgwoods. Les travaux qu il exécuta pour cette fa-
brique de poterie , le laissaient dans la voie de ses pre-
mières études. C'était pour la plupart des petits groupes
en relief de peu de saillie sur des sujets empruntés à l'his-
toire et à la poésie. Flaxman, qui respectait son génie,
même dans des travaux mercenaires , imprima à ses com-
positions un caractère de beauté et de simplicité qui les
plaça très-haut dans l'estime des coivnaisseurs. Après sa
mort ces modèles de poterie furent très-recherchés et payés
fort cher.
C est ainsi que Flaxman passa une dixaine d années ,
pendant lesquelles il exposa néanmoins un certain nom-
bre d'ouvrages à l'Académie royale. On cite parmi ses œu-
vres le modèle d'un monument à l'infortuné Chatterton ,
cette victime du génie et de la protection dédaigneuse d'un
Mécène ignorant. La plupart de ces travaux étaient exé-
cutés en terre cuite ou en plâtre de Paris, et dans de pe-
tites dimensions , ce qui prouve que les débuts de notre
artiste furent peu encouragés ^ car s il eût trouvé de riches
protecteurs, il aurait sculpté en marbre quelques-uns de
«es modèles. Au reste , les difficultés de sa position ne l'ar-
JOHN FLAXMAW. 85
Fêlèrent point dans sa carrière; il sut, à force de travail
et de tempérance , se rendre indépendant. En 1782, il
quitta la demeure de son père pour prendre , dans War-
dour-Street, une petite maison et un atelier. A la même
époque, il épousa Anne Denman, qu'il aimait depuis
long-tems , et qui semblait créée pour s unir à lui. Outre
les qualités du cœur, elle avait du goût et de l'instruction ;
elle parlait l'italien et le français , et , comme son mari ,
elle n'était pas étrangère à la langue d'Homère. Ce qui va-
lait mieux encore , c'est qu'elle était remplie d enthousiasme
pour le génie de Flaxman , dont elle raffermissait le cœur
dans ses heures de découragement, et qu elle soulageait de
tous ces soins domestiques que les artistes ne savent pas
prendre , et qu'ils ne négligent pas impunément. Ces deux
époux étaient bien la même chair et le même sang, suivant
une expression plus biblique que parlementaire. Flaxman
goûtait avec délices ce bonheur domestique , sans y sacri-
fier ses espérances de gloire, quand il rencontra par hasard,
sir Josué Reynolds. « J'entends dire que vous êtes marié,
lui dit brusquement le président de l'Académie ; si cela est
vrai, vous êtes coulé comme artiste. » Flaxman, de retour
chez lui , s'asseyant auprès de sa femme et lui prenant la
main : « Je suis coulé comme artiste , lui dit-il avec un
sourire mêlé de tristesse et d'enjouement. — Comment cela
s'est-il fait, et quelle en est la cause? — Cela s'est fait à
léglise , par l'entremise d'Anne Denman ; je le tiens de sir
Josué Reynolds , qui vient de me l'apprendre. »
Cet arrêt brutal troubla un peu Flaxman , et lui donna
à penser sur son avenir d'artiste. Pour donner plus sûre-
ment un démenti à la sinistre prédiction de Revnolds, il
se décida dès-lors à faire un voyage en Italie ; mais afin de
réaliser ce projet , qu'il voulut exécuter sans recourir aux
largesses de l'Académie , il thésaurisa secrètement pendant
86 JOHN Fl.AXMAK.
cinq longues années. Cet intervalle ne fut pas perdu pour
sa gloire. Ce fut à cette époque qu'il composa , pour la
cathédrale de Chichester , le monument de Collins , qu il
représente assis et lisant la Bible , le seul livre que ce poète
eût ouvert pendant sa vie. Sa lyre et ses œuvres poétiques
gisent à terre , confusément éparses , en signe de mépris.
Un autre monument , d'un style plus élevé , est celui de
mistress Morley , dans la cathédrale de Glocester. Cette
malheureuse mère, qui avait péri avec sa fille dans un nau-
frage , est représentée s'élevant au-dessus des vagues , et
répondant à l'appel des anges qui lui montrent sa place
dans le ciel. Ces deux compositions sont empreintes de
cette sérénité simple et majestueuse qui s'accorde avec la
sainteté des pensées. On ne sait pas pourquoi Flaxman
préférait à ces deux monumens un groupe de Vénus et de
Cupidon , qu'il composa à la même époque pour son ami
M. Knight de Portland-Place. Lorsque Flaxman se vit en
possession du petit trésor qui devait assurer son existence,
pendant son séjour en Italie , il s'empressa de s'acheminer
vers cette terre classique des beaux-arts. Les journaux du
tems annoncent ainsi son départ. « Nous apprenons que
Flaxman , le sculpteur , va quitter son modeste atelier do
Wardour-Street pour se rendre à Rome. »
Dans cette capitale du monde chrétien , Flaxman fut
comme ébloui par les restes magnifiques de l'art antique
et par la splendeur de l'art moderne. Il reconnut que les
grands artistes de l'Italie étaient de véritables poètes qui
se servaient du marbre et de la couleur pour exprimer les
plus hautes pensées. La critique ne les forçait point à re-
plier les ailes de leur génie -, le goût et la nature étaient
leurs seuls maîtres ^ et leur inspiration , échauffée par les
suffrages d'un peuple qui juge par le sentiment les œuvres
de l'imagination , enfantait sans efforts les mei veilles de
JOHM Fl.AXMAIS. 8^
sculpture cl de peinture qui décorent les murs et les cou-
poles de toutes les églises. La condition des artistes, en
Angleterre et en France, est mortelle à l inspiration. L'es-
prit critique qui tourmente les prétendus connaisseurs ,
au-delà et en-deçà de la Manche, impose aux artistes un
long travail de réflexion qui glace 1 imagination, et répand
sa froideur sur les œuvres savantes des plus beaux génies.
Aussi, pendant que l'Italie se couvie de chefs-d'œuvre ra-
pidement conçus et plus rapidement exécutés, ks artistes
Irauçais et anglais consument de longues années dans ce
double travail. C'est qu ils savent que les œuvres vont
tomber aux mains de la critique , monstre sans en-
trailles, parce qu'il est impuissant. Depuis cette époque,
la race de ces jugeurs de profession a pris sur la direc-
tion des beaux -arts un emjrtre vraiment désastreux ;
et si les artistes ne savent pas se liguer pour secouer un
joug qui leur pèse et qui les humilie , l'art ne survivra pas
long-tems à l'indépendance du génie. C'est vraiment pitié
de voir que de nos jours le renom des artistes soit à la
merci de quelques fats, auxquels on ne confierait ni une
brosse ni un ciseau-, et cela, parce que, de leur autorité
privée, ces nouveaux Winkelman se sont donné des di-
plômes d'hommes de goût. Le malheur est que ce pédan-
tisme impertinent devienne pour quelques-uns un métier
lucratif, dans notre siècle d industrie et de fausse science.
Flaxman contempla les chefs-dœuvre quil avait sous
les yeux en sculpteur et en chrétien. Il vit que les artistes
de l'Italie avaient mis leur génie au service de l'église ;
qu'ils en étaient les véritables prêtres, et que leurs travaux
popularisaient , plus sûrement que les reliques et les ima-
ges, les traditions qui entretiennent les erreurs et la su-
perstition du vulgaire. En voyant ainsi l'art servir d'auxi-
liaire à Terreur , il conçut la pensée de l'appeler au secours
88 JOHJN FJ.AXMAN.
de la vérité , et de rendre sensibles par la sculpture toutes
les beautés poétiques et morales des Saintes-Écritures. Les
innombrables dessins qu'il a laissés sur des sujets religieux,
et un grand nombre de mûnumens de sculpture sacrée ,
ne permettent pas de douter qu'il n'ait donné à ses travaux
une direction religieuse. Mais c'était une œuvre surhu-
maine que de pousser le protestantisme à la poésie.
Ces compositions bibliques n'empêchèrent pas Flaxman
de se livrer à d'autres travaux. Ce fut à Rome qu'il exécuta
ses Illustrations d Homère , d'Eschyle et de Dante. Il
parait que pour ses premiers dessins homériques, il em-
prunta aux vases grecs la plupart de ses figures ; mais bien-
tôt, moins défiant envers son génie, il osa créer, au lieu
de se borner modestement au rôle de copiste. Au reste, il
admirait beaucoup les bas-reliefs des vases et des sarco-
phages antiques, et il pensait que l'artiste moderne ne
pouvait pas puiser à meilleure source la science et linspi-
ration. d La contemplation de ces modèles, dit-il dans ses
Leçons sur la Sculpture , en donnant à Tame de nobles
habitudes de pensée , la porte naturellement à saisir en
toutes choses la beauté, Télégance et la grandeur, et lui
inspire le dégoût de tout ce qui est bas et vulgaire. » C'est
dans cet esprit de libre imitation qu'il composa son Ho-
mère. U Iliade contient trente-neuf dessins, qui offrent
tous, à l'exception de deux, des figures de femme. Il a
jeté beaucoup de variété et d'harmonie dans ces compo-
sitions, qui se distinguent par un caractère de beauté
grave, sévère et simple. La forme y est subordonnée et
ïiou sacrifiée à l'expression -, la vigueur des héros n'y dégé-
nère pas en brutalité , ni la grâce des femmes en mollesse.
L' Odyssée , qui ne comprend que trente-quatre illustra-
tions , se fait remarquer par les mêmes qualités, et plus spé-
cialement par une sorte de dignité domestique, en harmonie
JOHN FLAXMAN. 89
parfaite avec le caractère de noble simplicité du second
chef-d'œuvre d'Homère. I! est fâcheux que dans quelques-
uns de ces dessins si purs , Flaxman ait cru devoir intro-
duire certaines figures colossales, telles que Briarée, Olus
et Éphialte, Polyphème, le roi et la reine des Lestrigons,
hors de proportion avec les personnages qui les entourent.
Il n'y a d'ailleurs rien de plus repoussant que le laid déve-
loppé sur une grande échelle ; la beauté la plus régulière
peut à peine supporter celte expansion démesurée. Ces
colosses difformes ne peuvent pas être mis en rapport avec
Ihomme. Poussin , dans un sujet de même nature , a fait
preuve d'un sens exquis. Son Poljpïième aueugle n'a
d'autre mesure que la montagne à laquelle il s'appuie et
les vastes plaines qui s'étendent à ses pieds. Son troupeau
et tous les petits objets sont dans l'éloignement. Grâce à cet
artifice , ce grand peintre n'a pas manqué à l'analogie , qui
est la suprême loi des beaux-arts.
Ces dessins furent faits pour mistress HareNayler au prix
de quinze schelings la pièce. Ce faible salaire suffisait au
désintéressement et à la modestie de Flaxman , mais le
succès le paya au-delà de ses vœux. La célébrité lui attira
de nouveaux patrons plus généreux. A cette époque il
exécuta en marbre , pour Thomas Hope , un groupe de
Céphale et ï Aurore , qui est un des plus beaux morceaux
de la magnifique collection de ce riche amateur. La com-
tesse Spencer le chargea d'illustrer Eschyle après Homère ,
et il entra avec autant de bonheur dans l'esprit de ce grand
poète aussi majestueux et plus énergique que le chantre
d'Achille. Un patronage moins heureux pour notre artiste
fut celui de l'excentrique Frédéric, quatrième comte de
Bristol, évéque de Derry. Il s'engagea à représenter dans
un groupe de quatre figures héroïques, la Fureur d^A-^
ïA«ma5 d'après les Métamorphoses dX)vide, moyennant six
go JOHK FLAXMAN.
cents liv. st. Un pareil ouvrage valait deux mille livres.
Flaxman y mit du sien, sans compter le tems que lui coula
ce grand morceau de sculpture , qui orne aujourd'hui le
château du Comte-Èvêque , à Ickworlh , dans le comté
de Sufifolk.
Flaxman entreprit alors de restaurer le magnifique
torse du Vatican , que l'on considère généralement comme
le fragment d'un Hercule. Il se livra à ce travail ingrat et
difficile avec son ardeur accoutumée. Loi'squ il ouvrit son
atelier il ofifrit aux connaisseurs deux figures au lieu d'une
seule, Hercule et Omphale. On ne pouvait pas nier que le
jeu des muscles et la pose du torse ne se prélassent à celle
combinaison , mais ils convenaient aussi à beaucoup d'au-
tres, et comme chaque spectateur apportait avec lui une
théorie de restauration toute faite , il arriva que l'œuvre de
Flaxman, qui ne répondait à aucune de ces préoccupations ,
rallia peu de suffrages, quoiqu'elle décelât l'ame d'un poète
et le vrai sentiment de l'antiquité. Il faut cependant avouer
que dans ce groupe , les formes plus que viriles d'Hercule
formaient uncontraste un peu heurté avec la grâce féminine
de la reine de Lydie. Quelque tems avans sa mort, Flax-
man fit détruire ce plâtre qui lui rappelait une grande
témérité et un médiocre succès 5 nous ne cacherons pas
que les connaisseurs gémissent peu de ce sacrifice.
C'est au patronage de l'auteur à'Athanase^i) que nous
devons la troisième grande série des dessins ou lignes de
Flaxman , les Illustrations de Dante. Dans celles d'Ho-
(1) Note dc Tb. M. TLooias Hope , amalcur passionné et fort
riche des produclions des arts du dessin. Sa collection d'antiquités
est une des plus belles de l'Europe. Aihanase est un voyage dans la
Grèce moderne et dans les autres parties de l'empire ottoman , fait
sur la première donnée du Jeune Anacharsis ; mais dont l'exécution
est bien plus vive et bien plus spirituelle.
JOHN FLAXMAN. g\
mère , l'artiste avait pour guide , outre les vers du poète ,
les monumens de l'antiquité. Pour Dante, il n'avait point
les mêmes ressources ; le marbre n'avait ni arrêté ni popu-
larisé le Ivpe de ses héros , cl le modèle antique ne pou-
vait pas s'appliquer convenablement aux princes , aux
poètes et aux guerriers du moyen-âge. Malgré ces diffi-
cultés, Flaxman a montré dans son Dante une plus grande
originalité que dans Homère , et si celte œuvre a moins
de célébrité , on doit s'en prendre à linfériorité relative du
poème, dont les beautés ne sont goûtées que par un petit
nombre d'esprits excellens, et non au crayon de l'artiste,
car lesjugescompétens en matière d'antiquité et de moyen-
âge reconnaissent que, dans celte double lutte du dessin
et de la poésie , Flaxman a atteint de plus près le poète du
Florence.
Pendant un séjour de sept années à Rome, Flaxman se
familiarisa avec tous les procédés de son art, et mit à
profit la complaisance des modèles qui ne cachent pas aux
artistes la vue des trésors dont la nature a été si pro-
digue en Italie. La pruderie anglaise met chez nous un
obstacle insurmontable à l'étude de la nature vivante,
comme les scrupules religieux en opposent à celle de la
nature morte. En Italie, les femmes, grâce à la chaleur
du soleil, n'ont pas même le seul souci qui occupât la
princesse Pauline, lorsqu'elle posait devant Canova (i).
Cette facilité , qui ne dépose pas contre les mœurs du pays,
est singulièrement favorable à l'art. Avant son départ ,
Flaxman avait été reçu membre des Académies de Florence
et de Carrare. L'homme du destin venait de frapper cn-
(i) Ou connaît le mot de la princesse Pauline , sœur de Bouaparlc.
Une Anglaise lui demandait comment elle avait pu rester nue devant
le sculpteur. » Oh ! ma chère , répondit-elle , il y avait bon feu. »
9^ JOHN FLA.XMiN.
deçà des Alpes quelques-uns de ces terribles coups qui
faisaient trembler les rois sur leurs trônes. Flaxman , quoi-
que tranquille dans son atelier, ne voulut pas attendre à
Rome le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Dans sa vieillesse
il se plaisait à raconter que , deux ou trois jours avant son
départ, dans une soirée diplomatique, 1 ambassadeur de
France montrait avec orgueil une médaille de Bonaparte :
« Voilà , disait-il , le héros qui ébranle les trônes de la
terre et qui consolide la république. » Alors , jetant les
yeux sur la médaille : « Votre citoyen Bonaparte , dit-il ,
ressemble fort à César-Auguste (i). — A un tyran! s'é-
cria le Français , n'en crovez-rien ^ je vous dis que c'est un
tout autre homme ; c'est un jeune héros enthousiaste qui
ne songe qu'à la liberté et à l'égalité ! » Prophète candide 1
A son retour en Angleterre , Flaxman trouva Banks ,
Bacon et Nollekens , en possession de la faveur publique.
Toutefois, pendant son absence, sa réputation avait grandi,
et il y mit le sceau par le monument du comte de Mans-
field , qui lui avait été commandé à Rome. Dans cette magni-
fique composition , le sculpteur a représenté le juge assis
en costume avec la Sagesse d'un côté et la Justice de l'autre ,
à ses pieds est étendu le corps d'un jeune homme qui passe
dans quelques descriptions pour une image de la mort ,
mais qui n'est réellement qu'un coupable livré par la Sa-
gesse aux mains de la Justice. Mansfield est calme, simple
et sévère -, il est assis , solitaire , sans pompe , sans passion
et sans orgueil , son regard , calme et pénétrant , rassure
l'innocence et jette l'effroi dans le cœur du criminel. La
figure du condamné est une heureuse conception; l'espé-
(i) Note du Tb. La figure de Bonaparte est réelleineot dans le tjpe
romain. On peut voir au cabinet des médailles un Tibère et surtout
un Germanicus , qu'on serait tenté de prendre pour des portraits de.
Napoléon.
JOHN FLAXMAIV. 93
rance l'a quitté , et ses oreilles sont remplies du bruit de la
multitude qui se presse pour le voir lancer dans Téternité.
Ce monument fut payé î>,,5oo liv. st. (62,600 fr. ). A la
vue de ce chef-d'œuvre , le sculpteur Banks s'écria : « Ce
petit homme nous dépasse tous de la tète. »
Pendant que Flaxman travaillait à ce grand ouvrage, il
s'occupait aussi d'un travail de fantaisie destiné à témoigner
à la compagne de sa vie la reconnaissance que lui inspirait
son dévoûment et sa tendresse. Il fit faire un album in-
quarto dont il remplit les feuilles avec des dessins à la
plume et au pinceau. Le frontispice offre , sous une allé-
gorie ingénieuse , l'image de son bonheur domestique 5 les
dessins qui suivent, au nombre de quarante, représentent
dans les Apentures d'un Chevalier errant , les Epreuves
de la Vertu et les Combats que le Vice livre à lame
de l'homme , et se terminent par le Triomphe du héros
quis^unit à la Foi, à V Espérance et à la Charité. Il y a
beaucoup de dignité poétique dans l'invention et surtout
dans l'exécution de ce petit poème pittoresque. Ce serait
rendre aux arts un service important que de publier cette
belle allégorie.
Les succès de Flaxman firent comprendre à l'Académie
que le rival malheureux d'Engleheart , déclaré mort poé-
tiquement pour fait de mariage par Reynolds, pourrait
bien , malgré ces antécédens, répandre quelque éclat sur
l'illustre compagnie. Il fallut quelques démarches assez
actives pour déterminer Flaxman à s'inscrire sur la liste
des candidats au titre de membre associé -, mais l'empres-
sement avec lequel il fut nommé prouva combien on lui
sut gré d'avoir oublié l'échec qu'il avait éprouvé. Ceci
se passait en 1797 , dans l'année même où il exposa trois
projets de bas-reliefs , tirés du Nouveau-Testament , en
même tems que le monument de WiUiam Jones, qui figure
g4 TOHN FLAXMAK.
maintenant dans la chapelle du colléf;e d Oxford. C'est un
bas- relief dans lequel ce grand orientaliste est représenté
avec quelques vénérables brahmines occupé à mettre en
ordre le Code hindou. Flaxman était loin d'exceller dans les
ouvrages de ce genre \ son ciseau ne savait donner de
grâce ni aux costumes ni à la physionomie modernes.
Flaxman était âgé de quarante-cinq ans lorsqu'il fut nommé
membre titulaire de l'Académie royale. Les lois de ce corps
obligent tout récipiendaire à offrir à la collection quelque
morceau sorti de ses mains. Cet usage contribue à enri-
chir la galerie de tableaux et de statues qui appartient à
l'Académie. Flaxman fit hommage d'un groupe représen-
tant Apollon et Marpesse , dont la disposition est fort heu-
reuse ; quant à l'exécution matérielle , Flaxman n'excella
jamais à manier le ciseau.
L'idéal était la véritable vocation du génie de Flaxman.
Lorsqu'il fut question d'élever une colonne navale à
l'occasion des victoires de Nelson , Flaxman mit en avant
le projet d'une statue de la Grande-Bretagne, de deux
cents pieds de haut , qui devait être placée sur la hauteur
de Greenwich. Il publia même , à l'appui de son projet,
un mémoire dans lequel il prouvait par des exemples em-
pruntés à l'antiquité et à l'histoire moderne , l'importance
nationale d'un pareil monument 5 il y joignait l'esquisse
du colosse qu il méditait. Mais tous les travaux qui ne pré-
sentent pas quelque avantage matériel, quelque profil bien
clair, sont accueillis parmi nous comme des rêves de
visionnaire. Le comité s'assembla pour délibérer sur la
proposition de Flaxman , fit un diner copieux selon l'usage
des comités, et rejeta le plan de l'artiste, tout en re-
connaissant combien l'exécution en serait honorable au
sculpteur et au pays. Flaxman essuya à cette occasion beau-
coup de plaisanteries qui l'affectèrent peu , d'autant qu'elles
JOHN FLAXMAN. ^5
roulaient en général sur rcxi{Tuité do sa taille, à laquelle il
ne pouvait rien , et que d'ailleurs il ne voyait pas bien
clairement pourquoi il serait défendu à un petit homme
d avoir de grandes idées. Au reste, ce projet, dans son exa-
gération de grandeur, est beaucoup moins plaisant que
celui de cet utilitaire qui proposait chez nos voisins une
tonte petite colonne de mille liv. st. environ , pour perpé-
tuer le souvenir d'un des plus grandsévénemens de l'histoire
moderne. Celle motion burlesque d'un homme de bien ,
indique ce que deviendraient les beaux-arts sous l'empire
de l'intérêt bien entendu.
Lorsque la paix d'Amiens ouvrit la France à tous les
voyageurs , Flaxman visita Paris et parcourut avec la foule
de ses concitoyens l'immense galerie du Louvre , qui ren-
fermait alors les plus riches trésors de la sculpture et de
la peinture. Flaxman , qui voyait dans le consul Bonaparte
l'irréconciliable ennemi de l'Angleterre , tout en répondant
avec courtoisie aux avances qui lui furent faites , refusa
d'élre présenté au futur empereur. Les politesses du pein-
tre David l'embarrassèrent davantage. Régicide et athée,
à ce double titre l'artiste jacobin devait inspirer une vive an-
tipathie au sculpteur. Flaxman, religieux jusqu'au mysti-
cisme, sensible jusqu'à la mollesse, voyait avec une sorte
d'effroi le peintre pour qui la mort de Marat (i) fut l'occa-
sion d'un chef-d'œuvre. La vue de Paris, à cette époque de
gloire, d'incrédulité et de mauvaises mœurs, blessa notre
voyageur dans ses sentimens de patriotisme, de religion
(i) Note du Tr. Ce tableau , qui est pout-êlre le plus bel ouvrage
du pinceau de l)a\id , ne figure point au Louvre où on pourrait l'ex-
poser aujourd'liui saus crainte de paraître rendre hommage à un
homme qui inspire un dégoût universel. On dit qu'il est devenu la
propriété d'un lieutenant-colonel de notre armée, M. Ilusson , ama-
teur éclairé des beaux-arts.
96 JOHN FLAXMAN.
et de pureté morale. Il emporta à Londres une impression
peu favorable, et la conviction qu'il ne s'était pas trompé
en comparant Bonaparte au premier despote romain.
Le mysticisme religieux engendre souvent la mélan-
colie et pousse au mépris de la vie ceux qui s'enivrent de
ses visions décevantes. Flaxman , quoique porté par la
tendresse de son ame à se ranger parmi les partisans de
Swedenborg, ne se laissa pas aller à dédaigner la terre par
amour du ciel. Il était gai et plaisant dans le commerce
de sa vie. Ses soirées d hiver se passaient en famille à com-
poser, pour le plaisir de sa femme, de petites histoires en
prose ou en vers , avec des dessins au trait, sérieux ou bur-
lesques. Ces bagatelles donnaient carrière à son imagina-
tion , et c'était plaisir de voir avec quelle verve de gaité et
de bouffonnerie il se délassait des travaux sérieux et des
hautes pensées de la journée. La plupart de ces plaisan-
teries ne survivaient pas aux circonstances qui les avaient
fait naître -^ mais l'une d'elles , the Casket , s'est conservée
et donne une idée de ces curieuses compositions. C'est une
épopée badine composée à l'occasion d'une boite chinoise
que Flaxman avait achetée pour sa femme et sa sœur. Ce
petit poème héroi-comique se compose d'une dixaine de
dessins , où sont représentés la généalogie et les aventures
de cette boite merveilleuse qui émeut toutes les puissances
du ciel et de l'enfer, avant d'arriver en Angleterre où le
génie de la Grande-Bretagne l'accueille avec un sourire.
Flaxman disait avec Horace :
Dulce est desipere in loco.
A cette époque , Flaxman composa un grand nombre
d'ouvrages qui augmentèrent sa réputation et sa fortune.
Les sujets qu'il traitait avec le plus de plaisir étaient em-
pruntés à la Bible , et il ne manquait aucune occasion
30HW FLAXMAN. y^
de travailler pour les églises , qui payaient peu généreuse-
ment ses chefs-d'œuvre 5 nuiis l'argent n'était pas son but.
Toutefois la lorlune lui vint sans i^u'il l'eût recherchée.
L'Inde , 1 Italie , l'Ecosse , 1 Irlande et les deux Amériques ,
lui demandèrent des statues et des bas-reliefs. Le royaume
de Tanjore rendit hommage à son génie. Le rajah lui fit
faire sa statue et un monument en l'honneur du mission-
naire Schwartz (1). Ces deux morceaux sont arrivés à leur
destination , et l'évéque HéLer en parle avec éloge dans
ses intéressans Mémoires. Il fit aussi }X)ur la Compagnie des
Indes deux monumens en l'honneur de lord Cornwallis,
un buste de AVarren Hastings et une statue du marquis
Haslings. Il paraît que ces travaux ne tombèrent pas à la
charge de l'artiste comme la Fureur d'^thamaSjCar Flax-
man aimait à parler des nobles .procédés de la Compagnie ,
et à reconnaître la libéralité et la courtoisie de ces mar-
chands-législateurs et conquérans. On doit rapporter à cette
époque les statues de Reynolds , de Sir John Moore et de
Pitt.
En 18 10, l'Académie royale institua, après y avoir iong-
tems pensé, et non sans opposition, un cours de sculpture
dont elle chargea Flaxman. Elle affecta une somme peu
considérable pour six leçons par an ; le professeur n'en mit
pas moins de zèle à s'acquitter de son devoir. Sa première
leçon, qui eut lieu en 1811, attira en masse les académi-
ciens, les élèves et les amateurs des beaux-arts. A son en-
trée , il fut salué par de nombreux applaudissemens. Ses
ouvrages et sa réputation de savoir et de conscience com-
mandaient une attention respectueuse, pendant que la
(1^ Voyez , dans la première série de noire ncueil , uue uotico cu-
rieuse sur le rajah de Taujore , qui couiiaîl les arls et une partie des
].( ligues de l'Europe.
qS JOHIS FI.AXMAiS.
simplicité de son débit, la gravité de ses manières et la
douceur de sa voix, exerçaient une sorte de séduction sur
son nombreux auditoire. 11 parait cependant, par une plai-
santerie de Fuseli, que ce célèbre artiste comptait peu sur
le succès de son collègue. On raconte qu'à un diner damis,
il se leva brusquement, après s'être recueilli un instant,
et que, d'une voix gravement comique, il s'écria : « Adieu,
amis -, adieu, bons vins ; adieu, saillies spirituelles ^ je vous
quitte pour aller entendre le premier sermon prêché par
le révérend John Flaxman. » Ces leçons, au nombre
de dix , traitent les sujets suivans : sculpture anglaise \
sculpture égyptienne \ sculpture grecque ; science -, beauté ;
composition \ style ; draperie j art antique ; art moderne.
Comme compositions littéraires , ces leçons contiennent un
exposé clair et complet de l'histoire et des procédés de
l'art chez les anciens et chez les modernes ; elles abondent
en idées saines, en remarques judicieuses et en préceptes
que la pratique de l'art peut seule faire découvrir. Le style
en est un peu lourd , et on ne peut pas dissimuler qu'on
y chercherait en vain de l éloquence et du mouvement ;
mais elles étaient plutôt destinées à instruire qu'à échauffer
ceux qui venaient les entendre. Le poète Campbell loue
fort la sobriété du style de Flaxman , et le trouve parfai-
tement approjirié aux sujets didactiques. Il ajoute que ,
pour les ouvrages légués par les grands hommes, l'imagi-
nation est déçue comme une héritière avide, parce que le
legs est toujours au-dessous des espérances dont elle s'est
bercée. Flaxman a laissé, outre ces leçons, un assez grand
nombre d'écrits, la plupart anonymes, qui portent tous
l'empreinte de son talent simple, facile et consciencieux.
On lui doit une appréciation des ouvrages deRomney, in-
sérée dans la Vie de ce peintre , par Hayley ; les articles
Armure, Bas-relief, Beauté, Bronze, Buste, Composition,
TOHN FI.AXMAN. 99
Jet et Cérès, dans VFnnclopêdie de Rees. L'élude appro-
fondie de la sculpture gothique lui fut fort utile pour
traiter avec supériorité la question de l'armure. D'autres
critiques l'ont surpassé par la richesse du langage , la cha-
leur et l'éclat de lexpresslon , mais nul n'a porté aussi loin
que lui le sentiment de la dignité austère et chaste de l'art.
Si on peut reprocher quelque froideur à la plume de
Flaxman , on ne peut pas en dire autant de son pinceau
ni de son ciseau. Toutes ses esquisses et ses dessins témoi-
gnent d'une richesse et d une activité d'imagination pro-
digieuses. L'énumération de ces dessins remplirait plu-
sieurs pages , et il ne faudrait pas moins d'un volume pour
en offrir une description fort succincte. Parmi ses Illus-
trations (lu Pilgrim s Progress , il y en a quelques-unes
qui égalent en simplicité les plus nobles pages de ce roman
religieux, et qui les surpassent de beaucoup par la grâce.
On peut dire la même chose des dessins qu'il composa
pour la traduction d Obéron par Solheby -, mais c'est sur-
tout dans son Hésiode qu'il a déployé toutes les ressources
de son imagination. Il aimait à vivre par la pensée dans
ces jours d'innocence où les philosophes , si philosophes
il y avait , mai chaient pieds nus , où les rois guidaient la
charrue , les princesses lavaient leur linge , et les poètes ,
comme les ménestrels du Nord , chantaient pour obtenir
un morceau de pain. Cet œuvre se compose de trente-six
vignettes qui , pour la simplicité , le charme et la grâce ,
le disputent à tous ses autres dessins. Elles représentent
l'Histoire de Pandore et les effets de sa présence sur la
terre. L'une d elles avait une telle valeur aux yeux de l'ar-
tiste , qu'il l'a modelée en relief : c'est Mercure conduisant
Pandore du ciel sur la terre , et traversant les airs avec son
gracieux fardeau.
Flaxman avait alors soixante-six ans. et jouissait d'une
lOa. JONH FLAXMAN.
réputation plus qu'européenne. I^es commandes lui arri-
vaient de toutes parts , et son activité ne pouvait y suffire.
Les plus importantes furent un saint Michel vainqueur
de Satan et un Bouclier cT Achille. La première fut faite
par lord Egremofit, zélé prolecteur des beaux-arts, et la
seconde par Rundell et Bridge, orfèvres distingués : ce
dernier ouvrage passe pour l'un des chefs-d'œuvre de
Flaxman. L'intention du poète n'était rien moins que de
représenter Tunivers sur la surface de ce bouclier. Il com-
mence par nous montrer le système général du monde j
les cieux qui s'étendent , les astres suspendus à la voûte
des cieux; la terre immobile au-dessous, et les mers qui
l'entourent comme une ceinture. Ensuite il fait voir la
terre sous un point de vue spécial; les villes heureuses
dans la paix ou terribles dans la guerre ; les travaux des
champs, et le résultat de ces travaux dans la moisson et la
vendange ; la vie pastorale avec ses douceurs et ses dan-
gers-, en un mot, tous les travaux qui occupent et toutes
les ambitions qui divisent le monde. Pope, dans la distri-
bution de ces différentes scènes et la mesure probable du
bouclier, a suivi le plan de M. Boivin (i), qui a classé
tous les élémens donnés par le poète avec une précision
mathématique. Mais dans sa passion pour les lignes droites,
le savant académicien a fait du poétique bouclier d'Homère
une roue de chariot , dont les rayons encadrent symétri-
quement douze scènes de grandeur uniforme , coupées en
outre par neuf cercles ou même davantage , qui détruisent
toute rharmonie de l'ouvrage par d'innombrables inter-
sections. Flaxman a sagemerit réduit de moitié le nombre
de ces cercles , et il a remplacé les ligues droites par des
(i) Voir la collection des Mémoires de rAcadémie de? iiiscriplions
«l Bellps-Lcttros.
JOH^ FLAXMA^. loi
courbes ouduleuses qui séparent les ditVérens groupes sans
otïenser la vue.
Sur la lisière du bouclier , l'artiste a représenté l'Océan,
dont les flots doucement agités se soulèvent comme les loi-
sons d'un troupeau. Au centre, Apollon ou le soleil,
monté sur son char, verse la lumière sur le monde. Ce
cercle central n'a guère qu'un pied de diamètre (tout le
bouclier en a trois) -, et cependant, dans cet espace élroil ,
l artiste a représenté :
La terre et la mer el les cieux.
Le soleil qui reparu! il'infatigahles leux,
La luue tout entière el la vaste couronne
Des astres éclaians dont l'Olympe rayonne ,
Les Pléiades en chœur . le paissant Orion .
Et l'Ourse , qui du Cliar accejiianl le suruon» ,
Fidèle au tour jirescnt , vers Orion penchée,
Seule dans l'Océan ne s'esl jamais couchée (i)
Dans les douze tableaux qui remplissent l intervalle qui
sépare la bordure du cercle central que nous venons de
décrire, Flaxman a montré toute la science d'un érudit et
Tinspiralion d un poète. Les figures ont environ six pouces
de hauteur, et quelquefois un demi-pouce de relief. Le
fover de la surface convexe nest pas placé à plus de six
pouces au-dessus du plan du bouclier , et cependant plus
de cent figures d'hommes se détachent de ce fond si peu
étendu. Flaxman s'enorgueillissait à juste titre de ce ma-
gnifique ouvrage; les dessins et le modèle furent pavés
620 liv. st. (i 5,000 fr.). La première épreuve en argent
(1) Ces vers sont tirés d'une traduction d'Homère par M. Bignan ,
ouvrage fort remarquable qui aurait donné une célébrité méritée à
ce poète, auprès d'une génération moins distraite par les graves in-
térêts de la politique.
102 JOH3X FLAXAIAK,
doré, au prix de 2,000 guinées (48,000 fr.), fut placée
par le roi sur son buffet; une seconde, du même métal et
du même prix , fut offerte par le roi au duc d'York. Lord
Lonsdale et le duc de ÏNorthumberland en firent tirer cha-
cun une de la même valeur. Les propriétaires du moule
en firent couh r deux en bronze pour eux-mêmes , et trois
en plâtre pour 1 Académie rovale, pour Thomas Lawrence
et pour Flaxman.
Quelques-uns des plus beaux ouvrais de Flaxman ap-
partiennent à cette dernière époque de sa vie , entre autres
sa Psjché, son j^pollon Berger, et les statues de Ra-
phaël ^\ de Michel-^ nge , ainsi que le groupe de saint
Michel et de Satan. La Psyché et Y Apollon Pasteur
annoncent bien le génie de l'illustrateur d'Homère. Le
Michel- Ange et le Raphaël sont poétiques, et pourtant
réels, héroïques et familiers; leur costume est pittores-
que sans cesser d'être historique. Les statues de Bums et
de Kemble ne méritent pas les mêmes éloges. L'acteur ,
qui est représenté dans le rôle de Coriolan, est un peu
lourd, et la mise du poète qui médite, une marguerite à
la main , est par trop négligée. Le groupe de V Archange
Michel et de Satan est un morceau du premier ordre ; la
conception en est vraiment épique , la disposition gran-
diose et faction divine. L'archange triomphant foule aux
pieds son ennemi , et l'agonie résignée du vaincu montre
bien qu'il a été touché par la lance d'un demi-dieu. Les
artistes qui veulent se faire un nom dans le genre histori-
(lue ou poétique devraient bien étudier ce chef-d'œuvre ,
où tout est marqué d'un caractère de grandeur sans exa-
gération, qui jette l'effroi et non le dégoût dans Tame.
Qu'on le compare avec le Prométhée de Salvator Piosa.
Dans ce tableau , la victime est étendue sur le flanc \ le
JOHN Fl.AXMAK. Io3
vautour lui déchire le foie; et ses ailes, violemment agi-
tées, font y)leuvoir le sang autour de lui : c'est une scène
de carnage et non de terreur.
Les ouvrages de Flaxman se divisent naturellement en
quatre classes, selon la nature des sujets qu'il a traités :
religieux, poétiques, classiques et historiques. 11 a laissé
dans ces genres divers des morceaux d'un mérite distin-
gué-, mais il n'a pas atteint dans tous la même supério-
rité. Dans le genre historique, il triomphe rarement des
difficultés du costume , et dans le genre classique , son gé-
nie est asservi à la forme antique ; mais dans les sujets
poétiques et religieux , il s'est placé au-dessus de tous les
sculpteurs modernes par la pureté et la simplicité du stvle.
Ses compositions religieuses sont des groupes ou des figu-
res, dans lesquels il réalise poétiquement les plus beaux
passages de l'Ecriture. Ce sont en général des morceaux
de petite dimension , sculptés en marbre ou coulés en plâ-
tre , sans parler des dessins qui ornent un grand nombre
d'albums. Ces dessins au pinceau sont conservés par sa
sœur , et les murs de son atelier sont encore couverts d'un
grand nombre de bas-reliefs de cette espèce. Presque toutes
les églises possèdent en outre quelque sculpture de ce
grand artiste ; il est fâcheux que ces compositions r;'aient
pas été faites sur une plus grande échelle, elles auraient
produit un effet plus imposant , quoiqu'elles n'v eussent
rien gagné en vigueur de sentiment.
Flaxman était, comme on l'a déjà dit, d'v\ne petite sta-
ture-, sa démarche était sans grâce et sa figure un peu
commune. Mais lorsqu'il parlait , sa physionomie révélait
aussitôt la supériorité de son esprit. Ses grands yeux s'ani-
maient , et jetaient un vif éclat -, la douceur inexprimable
de son sourire tempérait ce qu'il y avait de fier dans l'e^r
T04 JOHÎf FLAXMAK.
pression habituelle de sa bouche ; son Iront élevé, emblème
du génie, se perdait sous ses cheveux longs el noirs, qui
retombaient négligemment des deux côtés de sa tête. Sa
mise était simple , mais assez soignée. Devenu riche , il
ne prit ni voiture, ni laquais , ni livrée. Il se considérait
plutôt comme le compagnon que comme le maître des
ouvriers qu'il employait. Deux fois l'an, il les conduisait
à la campagne, et présidait gaîmcnt au repas qu'il leur
donnait. Dans les circonstances extraordinaires, par exem-
ple, dans les diners d Académie, il faisait placer à sa
droite John Burgc , son polisseur de marbre. Il traitait
comme des membres de sa famille les douze ou quinze
ouvriers qu'il occupait dans son atelier -, il les faisait soi-
gner et les payait pendant leurs maladies-, et s'il leur arri-
vait de tomber dans la gêne, il savait les tirer d'embarras
sans les humilier. Aussi était-il généralement aimé; et sa
bonté était tellement connue, que les hommes du peuple
qu'on interrogeait sur son compte répondaient aussitôt
dans leur langage naïf: « C'est le meilleur maître que Dieu
ait jamais fait. » Son genre de vie était sobre et régulier \
renfermé dans le cercle étroit de ses affections, il se tenait
prudemment loin d'un monde dont il ne voulait être ni le
courtisan ni le détracteur. Il mettait ainsi en sûreté sa di-
gnité et son génie. L'auteur de cet essai interrogeait un
académicien pour en obtenir quelques rcnseignemens sur
son illustre collègue. « Je ne puis rien vous dire , répondit
celui-ci-, Flaxman vivait comme s'il n'eût pas été de ce
monde \ ses allures ne ressemblaient pas aux nôtres : c'était
un homme de l'ancien tems. Il s'habillait vous savez com-
ment; il dinait à une heure, travaillait après diner : ce
que nous nous gardons bien de faire ; il prenait le thé à
six heures; le soir, on ne le rencontrait jamais dans les
JOH>' FLAXMA^. lOD
cercles des riches ni des nobles : il élait heureux chez lui ,
el il V rcsliiit. De tous les membres de l Académie, celui
que je connaissais le moins, c'est Flaxman. m
Dans les dernières années de sa vie , Flaxman. au mi-
lieu de sa gloire et de sa prospérité . reçut plusieurs coups
qui allérèreut son bonheur. En 1820, il perdit sa compa-
gne , et cette séparation répandit l'amertume et !e deuil
sur le rtste de ses jours. Il ne lui restait plus qu un pclil
nombre damis. Havley , qu'il estimait comme homme,
avait cessé de vivre, ainsi que Banks, son ami et son rival ,
et Romney, le seul des peintres anglais dont il fut vraiment
épris. Il avait conservé Thomas Hope et Samuel Rogers ,
qu il chérissait pour leur génie et la beauté de leur ame ;
il avait aussi de l'estime pour le peintre Howard et de l a-
mitié pour Holhard. Le commerce de ces hommes distin-
gués et les soins de deux femmes , sa sœur et celle d Anne
Denman , répandaient encore du charme sur ses derniers
jours. Sa santé , quoique affaiblie , était loin de faire crain-
dre une catastrophe procbaine, lorsqu au commencement
de l'hiver de 1826, il reçut un matin la visite d'un étran-
ger qui vint le surprendre au moment de son lever. « Mon-
sieur , lui dit le visiteur, en présentant un livre , voici un
ouvrage que l'auteur , artiste italien , m'a envové pour
vous l offrir, et en même tems pour en justifier l'étrange
dédicace. Le bruit de votre mort s était répandu dans toute
l'Italie. Mon ami voulant montrer au monde l estime qu il
faisait de votre génie , n a pas hésité à placer louvragc
qu'il allait publier sous votre invocation. C est pourquoi
il a écrit en tète de son livre .«Al Ombre de Flaxman. »
Le livre était à peine publié que la nouvelle de votre mort
fut démentie. L'auteur se félicite de sa méprise, et il espère
que vous voudrez bien accueillir son ouvrage ci son apo-
logie. 1) P^axman sourit . n çul le volume avec sa modestie
Io6 JOHN FI AXMAN.
accoutumée 5 et le soir, d'un air indifférent, il raconta le
fait à ses amis et à sa famille comme une curieuse aventure.
Cette scène se passait le samedi matin , 2 décembre.
Tout le jour , Flaxman fut de belle liumeur et de bonne
santé ; le lendemain , il alla , selon son usage , à l'église. Il
y gagna un refroidissement subit, qui le força de se mettre
au lit en rentrant chez lui. Il ne voulut pas cependant
qu'on appelât son médecin. Le lundi, il se leva en disant
à sa sœur qu'il se trouvait assez bien pour recevoir quel-
ques amis qu'il avait invités. Ses convives , en arrivant ,
furent frappés de l'altération de ses traits ; mais renjoû-
ment de leur hôte, pendant le repas, les rassura complè-
tement. Le lendemain , le rhume dégénéra en inflamma-
tion du poumon. Le mal fit de rapides progrès; tous les
efforts de l'art ne parvinrent pas à l'arrêter ^ et le jeudi
matin , 7 décembre 1 826 , le plus grand sculpteur de l'An-
gleterre rendit son ame à Dieu. Le i5 du même mois, le
président et le conseil de l'Académie rovale conduisirent ,
à la tête d'un nombreux cortège, sa dépouille mortelle au
cimetière de Saint-Giles-des-Champs , et on plaça sur sa
tombe l'inscription suivante : « John Flaxman, R. A. P. S.,
dont la vie mortelle fut une préparation constante à Tim-
raortalité des saints; son ame angélique est retournée à
son divin auteur, le 7 décembre 1826, après avoir sé-
journé soixante-douze ans sur la terre. »
( Repository of Ans. )
'WD
(S.
TROIS JOURS A L'ILE D'ELBE.
L'île d'Elbe , veuve , depuis dix-huil uns , du grand
homme qui Ta rendue célèbre dans les fastes des révolu-
tions humaines, conserve encore un intérêt qui grandit
sans cesse , à mesure que la gloire de Napoléon se dégage ,
plus imposante et plus pure, des ténèbres épaissies au-
tour d'elle, par les rivalités nationales et les haines des
partis. En i8i4, on ne s'y rendait que pour voir le mo-
narque déchu, assister à sa lutte contre l'infortune, re-
cueillir , quand on était assez heureux pour fapprocher ,
ces paroles grandes comme son génie, ces jugemens rapides
sur les hommes et les choses , qui ne sont pas les maté-
riaux les moins précieux de son histoire (i). Depuis que
les cendres de Napoléon reposent sous les saules de Sainte-
Hélène , et que sa grande ombre semble planer partout où
le bonheur éprouva sa modération , et fadversité son cou-
rage , l'intérêt public s'est partagé entre sa dernière prison
et les derniers états que lui abandonna la dérisoire modéra-
tion des puissances coalisées. L importance de l'ile d'Elbe
s'accroît des souvenirs que Napoléon y a laissés \ et souvent,
après l'avoir visitée pour ces souvenirs, comme les monu-
mens en ruines de Rome et d'Athènes, on se surprend à
(i) Voyez , dans le iS* Numéro de la première géric , les Conversa-
tions dt l'ile d'Elbe, par lord Ebringlon.
Io8 TROIS JOURS A L ILE D ELBE.
laitiier pour elle-même , cl on Texplore avec une avide
curiosité.
Il ne sera donc pas sans intérêt, pour les Français sur-
tout , de visiter l'ile dElbe , sur les traces , non d'un
touriste de profession , mais de trois Anglais échappes de
Florence , à Tépoque où Varrière-saison laisse désertes les
rives de TArno , interrompt ses fêtes et les délassemens de
son Casino.
Nous laisserons parler l'un de nos voyageurs.
« Arrivés à Livourne , notre premier soin fut de nous
recommander à notre hôte et à Notre-Dame de Montenera,
patrone du port, afin d obtenir passage sur une felou(juc
dont le capitaine consentirait à prendre, moyennant une
modeste rétribution, une cargaison d'hérétiques. Notre
homme fit choix de la Bella-Rosa , capitaine Pietro.
Nous n'avions pour compagnons de traversée que deux
Juifs qui se rendaient à l'île d'Elbe pour je ne sais quel
objet. Nous doublâmes d'abord l'ile de la Gorgone , où Ton
pêche les meilleurs anchois de la Méditerranée 5 et bientôt
la Corse, l ile deCajnaia, lile d'Elbe et le cap de Piom-
bino , se dessinèrent à Ihorizon. Dès que la nuit eut jeté
ses ombres sur ce délicieux tableau , je me couchai dans
une vieille toile à voile , tandis que mes compagnons cher-
chèrent le repos sur devix matelas détestables dont noire
hôte les avait pourvus. La brise qui suivit le coucher du
soleil poussa rapidement notre felouque vers Porto-Fer-
raïo , où nous arrivâmes à deux heures et demie du matin,
après quatorze heures d'une traversée qui, par un bon
vent , n'en exige que six.
» La lune prodiguait les reflets de son disque argenté
sur les fortifications de la ville, pour se jouer sans doute
de la lumière vacillante de qucbjues misérables chandelles
juchées au sommet d'une tourelle décorée du nom. de
TROtS JOURS A L ILE U ELBE. 1 OC)
pliare , et bùlie en face cl un récif dangereux pour les pelils
navires. A la poinle du jour, la ville se déploya à nos re-
gards. Elle est située à la gorge et sur les flancs de deux
monticules couronnés par deux forts , qui se lient aux re-
doutes bastionnées dont la mer baigne le pied. Dans le
fond, et sur un plateau assez élevé, on aperçoit la rési-
dence d'iiiver de Napoléon. Le capitaine, en nous la fai-
sant remarquer , s'extasiait sur les bienfaits dont ce grand
bomme avait comblé l ile d Elbe. On sait qu'autrefois Porto-
Ferraïo et ses environs appartenaient à la Toscane, et le
reste de l ile à la principauté de Piombino qui n en est
éloignée que de dix-sept milles ; que maintenant elle appar-
tient tout entière à la Toscane. Mailre Pietronous donnait
gravement cette leçon d'histoire, et il nous menaçait d'une
statistique complète du pays, lorsqu'un mandat de com-
parution au bureau sanitaire mit fin à son bavardage. Nous
nous Y présentâmes, après avoir abandonné la lélouque à
des myriades de moucherons. On exam.ina notre bulletin
de santé , nos passeports , et on prit nos sigualemens dans
un gros registre tenu à cet effet. Pour donner une idée de
leur exactitude , il me sufiSra de citer celui qu on prêta
fort gratuitement à mon compagnon de voyage, M. S***,
et que voici : Grand, gros , œil noir, che^^eux idem.
D'abord , M. S*** n"a jamais été surpris en flagrant délit
d'obésité; il en a une telle horreur, qu'il vivrait déponges
et de vinaigre plutôt que de ne pas rester à l'aise dans sa
veste de chasse. Quant au reste de son signalement, qu'on
se représente deux joues vermeilles, ombragées de boucle:-
de cheveux gris de lin: au-dessous, deux petits veux d'un
bleu tendre. Peut-on défigurer à ce point un honnête
homme? Après tout, notre pauvre garde-notes du bureau
sanitaire était excusable ; opérant à cinq heures du matin ,
il faut croire qu'il n'était pas bien éveillé.
1 lO TROIS JOL'TIS A l. ILE D ELBE.
» Nous primes gite à rhôlrl des Quatre-Nation^ ; et après
avoir donné quelques minutes à une toilette indispensa-
ble, et une heure à un excellent déjeûner, nous courûmes,
sans perdre un instant , aux mines de fer , comme si nous
n'avions eu que quelques heures à passer à Porto-Fer raïo.
Notre hôte nous avait conseillé, pour abréger notre route,
d'aller tout droit , en traversant la baie , au village de
Saint Jean; mais nous préférâmes faire un détour, et
cheminer à pied. Nous y gagnâmes , avec un peu plus de
fatigue , Tavantage de parcourir une partie de la ville,
La rue principale, bien pavée, conduit, par une mon-
tée assez rude , à une ligne de fortifications redoutables ,
qui lie entre eux deux fortins, dont Tun est baigné par
la mer et l'autre assis sur la crête de l'un des monti-
cules (le troisième est silué sur le mamelon opposé). L'un
d'eux a été construit par l'ordre et sur les plans de Napo-
léon : il porte le nom de Saint-Cloud; l'autre a été bâti
par les Anglais , ainsi que l'indique son nom. Après avoir
longé une partie des remparts, nous passâmes auprès d'une
saline dont les travaux employaient beaucoup d'ouvriers ,
et dont les produits sont une des principales branches du
commerce de Porto-Ferraïo.
» La maison de plaisance de l'empereur , située à mi-
côte et dans un site riant , fixa ensuite notre attention.
Elle a deux étages , six croisées de face à contrevents
rouges, et une toiture en tuiles. Elle est bâtie sur une ter-
rasse tapissée de vignes et d espaliers. A côté, l'on aper-
çoit un bâtiment détaché qui servait de théâtre. Ce fut le
seul où nous entrâmes 5 l'absence du gouverneur de l'île ,
dont l'autorisation nous était nécessaire, nous empêcha de
pénétrer dans les appartemens. Nous arrivâmes enfin à
Saint Jean , où nous primes un guide. Tandis qu'il nous
cherchait des chevaux, nous interrogeâmes un vieillard, à
TROIS JOl US A L ILE U ELBE. 1 1 I
qui le souvenir de Napoléon arrachait encore des larmes.
Il nous raconta longuement tout le bien que Tempereur
avait fait^ les magnifiques routes qu'il avait tracées au sein
de montagnes jusque-là inaccessibles , et dont plusieurs ,
depuis son départ, sont restées inachevées. Sa femme nous
fit remarquer, à quelques pas du village, la meilleure
source de l'ile. Elle n'abreuve, à Porto-Ferraio , que les
gens riches-, le reste de la ville ne consomme que leau de
mauvaises citernes , recueillie dans des tonneaux , et dont
la disette se fait souvent sentir.
» Notre guide arriva bientôt avec trois chevaux à longs
poils , assez semblables aux poneys de la Haute-Ecosse , et
nous nous mimes en marche vers les mines de fer, situées
aux environs de Rio, à six milles de Saint-Jean, sur la
côte occidentale. La route que nous suivîmes , ouverte par
1 ordre de Napoléon , est fort belle, quoique plus longue
que l'ancienne : elle nous servit, sur quelques points , de
chemin de traverse. Elle offre, le long de la côte, d'ad-
mirables points de vue. Le sol de l'ile est partout mon-
tueux , à l'exception de la ])laine du Campo, dont l'étendue
n'est que d'un raille carré. Les pics les plus hauts s'élèvent
à l'ouest et surtout à Test, où le Monte-Capanne , la Mon-
tagne et le Monte-Giove, dominent majestueusement le
reste de la chaîne.
» L'ile a soixante milles de tour (20 lieues environ), et
environ trois milles de large -, la pointe où elle est le plus res-
serrée s'étend de Porto-Ferraio à Porto-Longone. Le long de
la côte règne une succession de golfes défendus par des pro-
montoires escarpés qui, vus des hauteurs , offrent un coup-
d'œil magnifique. Nous eûmes l'occasion d en juger en gra-
vissant lentement une montagne dont la crête est couronnée
d'un vieux château qui servait de forteresse dans les guerres
du moyen-âge, et de vigie durant les guerres plus récentes.
I 12 TKOIS JOURS A 1. ILE D ELBE.
C'eût élé un séjour digne d'une des héroïnes de Mrs. Rad-
cliffe , à cela près que la belle opprimée y aurait trouvé
une consolation fort peu romantique, dans l aspect de
quelques vignobles et champs de blé , que j ai remarqués
dans ces gorges pompeusement appelées vallons. Partout
ailleurs le sol reste inculte. Il n'a point de forêts ; mais le
versant des montagnes offre une collection d'arbustes verts
et un luxe de floraison que je n'ai rencontré nulle part.
On V distingue de belles variétés de lauriers roses (Lau-
rustina phillerea)^ quelques lièges, des bruyères odo-
rantes, des cactus roses, blancs et jaunes, des giroflées
annuelles, des lis blancs, des étoiles de Bethléem, des
squilles blanches, des campanules, des orchis de mille
nuances, des vesoerons à fleurs bleues, jaunes et panachées,
des roses blanches , du jasmin sauvage, du chèvre-feuille,
du serpolet, de la pimprenelle, des baguenaudiers , de
superbes aloës , surtout des poiriers épineux. Ignorant les
noms que la botanique donne à la plupart de ces plantes ,
je ne les désigne ici que sous leur dénomination vulgaire ,
pour donner une idée des teintes variées qui émaillaient
sur notre route la pente des montagnes. Quel trésor se-
raient pour nos parcs les plus pittoresques , pour ceux de
Lee et de Kennedy , par exemple, quelques acres de ce
tapis de verdure et de fleurs , transportés en Angleterre tel
qu il s'offrait à nos veux. Sans doute il aurait trouvé à
file d'Elbe un tableau digne de fixer son attention , ce ci-
toyen de Genève qui se plaignait un jour devant moi de la
monotonie des voyages, en disant : « Toutes les villes sont
M les mêmes. ^ ous avez des maisons à droite, des maisons
« à gauche et la rue au milieu : c'est toujours la même
» chose. »
» Napoléon chercha à utiliser laloës , croyant que les
fdïres soyeuses qui entrent dans la contexlure de ses feuilles
TROIS JOURS A l'île d'eLBE. 1i3
pourraient remplacer la soie 5 il en fit recueillir une assez
grande quantité pour en fabriquer une paire de bas; mais
ce travail fut si difficile et si coûteux, qu il renonça à pous-
ser plus loin Texpérience. S il avait de préférence fait arra-
cher tous les poiriers épineux dont le sol est hérissé, il
aurait épargné au pauvre M. S*** une épreuve fort dou-
loureuse. Pour explorer de plus près cette plante, notre
ami grimpa sur un rocher où il y en avait plusieurs , et
porta une main téméraire sur son fruit. A l'instant, malgré
l'épaisseur de ses gants de chamois, il se sentit déchiré
par les mille aiguilles presque imperceptibles dont il est
enveloppé. Ce funeste contact produisit les mêmes svmp-
tômes que celui des orties ; inflammation , cloches , sup-
puration , etc. Les Elbois , qui connaissent parfaitement les
propriétés offensives de cet arbuste , en forment des haies
pour défendre leurs champs de l'approche des bestiaux.
)) De l'un des points les plus élevés de la route, nous
découvrîmes les îles de Palmajola et de Corboli, que ren-
daient plus apparentes leurs montagnes de craie , s'élevant
du sein d'une mer d'azur, sur laquelle glissaient , dans le
calme d'une belle journée , d'innombrables felouques ,
dont une brise légère gonflait la gracieuse et coquette voi-
lure. Nous distinguâmes aussi la ville de Piombino et la
côte bleuâtre de l'Italie. Bientôt nous aperçûmes le sol
rougeâtre des mines, non loin des ruines d'un vieux fort.
Nous touchions au village de Rio , situé à quelque dis-
tance de la marina de ce nom. On appelle à lile d'Elbe
marina une sorte de faubourg ou de poste avancé qui
touche à la mer, et sert de port aux felouques, bateaux
pécheurs, etc., qui est parfois éloigné d'un ou deux milles
du bourg principal, ce qui désappointe le voyageur, dont
les guides ne tiennent jamais compte de ce supplément de
distance.
I. 8
Il4 TROIS JOUKS A LILE d'eLBE.
» Arrivés à Rio, comme rien ne nous invitait à visiter sa
marina, nous fîmes un repas frugal, arrosé d un petit
vin doux du pays, et nous montâmes vers la hauteur où
sont situées les mines. Au moment où nous mettions pied
à terre, les deux cent neuf mineurs , et les soixante ma-
nœuvres qu'on y emploie , finissaient leur journée. Le
nombre de ces ouvriers est toujours le même , et ils ex-
traient une quantité incroyable de minerai. Le sol en était
couvert , et, à l'éclat de leurs facettes, on eût dit uu champ
de diamans créés comme dans les contes arabes, par la
magique puissance d'un génie. Ce minerai est de très-
bonne qualité, et il fournit des cristallisations magnifiques,
dont les échantillons les plus précieux décorent les cabi-
nets de minéralogie européens. Nous chargeâmes nos po-
ches de tous ceux qui, pris, laissés et repris, tentèrent
définitivement notre curiosité.
La mine , située presque à fleur de terre , est exploitée
à l'aide de la poudre , et ses produits bruts s'exportent par
la marine de Rio ^ le grand-duc de Toscane la concédée à
une compagnie , composée d'un Anglais , d'un Français
et d'un Italien, et s'en est réservé le cinquième. L'absence
des directeurs ne nous permit pas de savoir quel était le
prix annuel de la concession. Au reste , les mineurs ont un
air honnête et prévenant -, la couleur des terrains qu ils
fouillent donne à leurs vétemens une teinte rouge uni-
forme. La nature du sol est partout la même, sauf sur un
espace étroit où l'aspect blanchâtre du terrain , mêlé de
sable et de marne , repose doucement la vue. On y voit
un pavillon que Napoléon y fit construire, et où il venait
souvent déjeûner. A quelques pas de là , on a découvert ,
il y a trente-cinq ans , une grande excavation , ouvrage
des Romains , et qui sert de dépôt au minerai à mesure
qu'on l'extrait.
Tuois Jotrns A i/ilf, d'cf-be. Il5
Pour retourner ;"i S:iiiU-Jcan , nous suivîmes m partie
un cliemin de traverse , le long duquel nous enrichîmes
notre collection minéralogique de quelques agathes d'une
belle qualité , détachées de roches de même nature. Joseph,
enchanté de notre ardeur à ramasser ces précieux frag-
mens, nous dit que les pécheurs recueillaient sur la côte
des cailloutages très-curieux , mais très-peu de coquillages
et point de coraux.
En tournant un petit cap , nous traversâmes des ruines
que les paysans nomment les Grottes ,• ce sont quelques
salles voûtées , construites dans le système de l'architec-
ture romaine , ce qui ferait supposer qu'elles remontent à
une haute antiquité ; ce sont , m'a t-on dit, les seuls mo-
numens qui attestent l'occupation de Tile par les Romains.
Nous laissâmes nos chevaux à Saint Jean, et nous pri-
mes un bateau et deux rameurs pour traverser la baie jus-
qu'à Porlo-Ferraio \ nous stimulions vivement leur zèle ,
dans la crainte d'arriver après la fermeture des portes ,
qui a lieu à neuf heures du soir; mais , avec leur aide et
celui de Saint- Antoine , à qui notre guide nous avait spé-
cialement recommandés, nous arrivâmes assez à tems pour
entrer sans difficulté , et nous trouvâmes à l'hôtel un fort
bon souper.
C'est là que nous apprîmes qu'on avait découvert tout
récemment un complot tendant à révolutionner l'île d'Elbe
et à en faire une république indépendante. On devait égor-
ger le gouverneur et mettre en liberté tous les prisonniers ;
les troupes étaient gagnées à la cause de l'insurrection. Heu-
reusement pour k grand-duc , la veille de l'exéculion , le
frère d'un garçon restaurateur de Livourne , qui comptait
parmi ses amis un des soldats de la garnison , arriva à Porto-
Ferraïo. Dès sa première visite , ce militaire , ne doutant pas
qu'il ne prit part au complot, le mit dans la confidence ;
tl6 TROIS .TOURS A l'iLE d'eLBE.
celui-ci la révéla à son tour à un de ses amis d'un autre
régiment , qui se hdta de le dénoncer au gouvernement.
Les troupes furent à l instant envoyées en garnison dans les
marais pestilentiels de Grosseto , dont les habitans ne vi-
vent pas au-delà de trente-cinq ans , et où tout étranger
succombe au bout de trois années de séjour : quant au
dénonciateur, il fut promu au grade d'officier.
Notre seconde journée à l'ile d'Elbe commença sous les
auspices d'un ciel sans nuages. Munis d'un premier dé-
jeûner, nous descendîmes au rivage, où nous attendait le
bateau que nous avions pris la veille , et nous revînmes à
Saint-Jean rejoindre notre guide et nos cbevaux. Pour la
première fois , la résidence d'hiver de l'empereur , vue de
la baie , fixa notre attention. C'est lui qui la fit bâtir 5 avant
1814, l'emplacement était occupé par deux moulins à
vent , qui figurent à la place de cette jolie habitation sur
une vieille gravure décorant la salle à manger de l'hôtel
des Quatre-Nations.
Joseph , notre guide , était à son poste avec ses poneys ,
suivi d'un jeune homme , qui sollicita par son organe l hon-
neur de braver en noire compagnie une chaleur de 3o de-
grés. Après avoir accueilli sa demande , nous primes la
route mon tueuse de Porto -Longone, moins pittoresque
que celle de Rio , mais plus agréable pour nos bétes qui ,
déchargées du poids de notre collection mlnéralogique ,
nous menèrent cette fois grand train. La distance de Saint-
Jean à Porto-Longone est de cinq milles ou lieues du
pays. On rencontre de ce côté quelques maigres oliviers ,
des aloës et des poiriers épineux à foison. Au moment où
la route nous paraissait la moins intéressante, une échap-
pée de vue étala à nos yeux l'île de Monte-Cristo 5 c'est
une masse de rochers en pain de sucre, jadis occupée par
les Turcs , et qui n'a aujourd hui pour habitans que des
iKOlS JOtRS A L ILE U ELBE. J \J
troupeaux de chèvres. Plus loin, à quelque dislance de
la roule , sur une haute montagne , est perché le village
de Capoliveri, ou Capoline. C'élail autrefois une colonie
corse dépendante de Bastia. Ses hahitans se distinguent
du reste de Tile par leur humeur sauvage et leur haine
contre les Français. Lorsque ces derniers occupaient Tilc
d'Elbe , ils égorgèrent un détachement envoyé pour tenir
garnison dans le village. Ccttç anecdote nous fut racontée
par un vieillard du voisinage. Joseph ajouta sérieusement
qu'au-dessous de Capoliveri se trouve une grotle dont
les sinuosités renferment d'immenses trésors en or , en
argent et en pierres précieuses , sous la garde d'un dragon
terrible qui en défend l'approche. Pour nous convaincre
de la réalité de ce merveilleux . dépôt , André , son jeune
camarade, ajouta que si l'on tentait dy pénétrer avec un
flambeau , il s'éteignait à quelques pas de l'orifice. Cette
circonstance nous explique la cause de la tradition popu-
laire dont ils étaient les échos. Nous eûmes un instant l'i-
dée , pour nous en assurer , d'essayer sur le chien de notre
guide l'expérience qu'on fait tous les jours, près de Na-
ples, à l'entrée de la fameuse grotte du Chien(i).
Dans les environs de la marine de Porlo-Longone, le sol
est fertile en blé , en vins , et l'on y remarque quantité de •
figuiers. La ville de Longone , plus petite que Porto-Fer-
ralo, et située sur une montagne qui domine la marine de
ce nom , a une enceinte de fortifications qui en fait une
place redoutable. Le port est le plus commerçant de l'ile ,
et c'est là que résident les consuls d'Angleterre , de France,
de Naples, de Sardaigne. Il se développe en forme de
croissant autour d'une baie profonde , dont l'entrée est dé-
fendue à gauche par le fort de Longone , et à droite par
(i) Voyez noire dernier JNuméro.
Il8 TROIS JOURS A l'île DELBE.
celui de Forcado. Sur le premier plan , des baleaux pé-
cheurs et les rochers de la cote ; sur le second , un ilôt et
l'azur des flots qui viennent mollement caresser se s pitto-
resques abords ^ dans le lointain, les côtes d'Italie fuyant à
riiorizon et se perdant dans les vapeurs de l'atmosphère ,
à travers mille nuances , depuis le pourpre jusqu'au bleu
pâle ^ tel fut le sujet d'un croquis dont notre ami M. H***
enrichit son album , pendant le repas frugal que nous fîmes
en plein air.
Ne voulant pas nous en retourner par le même chemin,
nous primes conseil de quelques habilans qui nous enga-
gèrent à passer par 1 ermitage de Notre Dame-de- la- Grâce,
et à traverser ensuite le mont Serrata; mais Joseph essaya
de nous en dissuader , sous le prétexte que celte route,
qu il n'avait jamais suivie , était inaccessible aux chevaux.
La curiosité l'emporta sur ses prières et sur notre indif-
férence pour le culte de la Madone ; et après nous être
assurés qu il y avait un sentier dans ces montagnes, nous
partîmes emportant les bénédictions et les vœux des Lon-
gonais. Jusqu'à l'ermitage le chemin fut assez bon ^ dès
que l'ermite nous eut aperçus il vint à notre rencontre, nous
montra l'intérieur de sa modeste chapelle, et nous con-
duisit ensuite jusqu'au sentier du mont Serrata. Le pas-
sage facile au début de la montée se rétrécit bientôt au
milieu des rochers, au point que, nous croyant égarés,
nous songeâmes un instant à revenir sur nos pas ; mais le
site était trop pittoresque pour l'abandonner. Les rochers
suspendus sur nos têtes , les teintes variées de la verdure
et des fleurs qui se jouaient dans leurs aspérités 5 à nos
pieds l'azur de l'océan , offrirent un tableau dont [aspect
imposant compensait nos fatigues. Elles étaient rudes;
nous suivions un sentier si escarpé et si étroit , que la Irace
en disparassait par intervalles: nos cheNaux, <|ue nous le-
TROIS JOIJIIS A L il.E D ELBE. I IQ
nions en laisse et cjui s'cflaronrhaietit aisément sur un sol
inconnu , rendaient le passage plus dangereux encore -, sans
compter l'embarras que nous causait la pollronerie de nos
guides, et leurs lamentations qui duraient encore quand
la route n'offrait plus rien de périlleux. A ce sujit je me
rappelai la maxime de La Rochefoucauld ; Il ny a guère
de poltrons qui connaissent toujours toute leur peur.
Enfin nous arrivâmes sains et saufs au sommet de la mon-
tagne. De ce point on découvre Capoliveri, Porto-Lon-
gone et une grande étendue de mer. En suivant les con-
tours de cette crête, le point de vue est admirable. On
plane, à vue d'oiseau, sur toute la partie orientale de Tile^
on a devant soi les monts Capanne , di Giore et la Mon-
tagna , à droite , une partie de la Corse et 1 ile Capraïa ;
plus près , l'ilot de Coglieto, et , en face , Porto-Ferraïo
avec sa jolie baie que borne d'une manière très-pittoresque
le cap délia Grotta-, à gauche , deux golfes qui s'avancent
profondément dans les terres \ à l'horizon une partie de
la Corse, et devant elle lile de Pianosa. La vue de ce ta-
bleau valait bien toutes les fatigues qu'elle nous avait
coûtées.
Nos guides ignoraient comme nous la route de Monte-
Serrata à Saint-Jean. N'y voyant pas de fondrières , ils
passèrent d un excès de terreur à un excès de confiance,
et hâtèrent notre départ avant le coucher du soleil \ mais
leur zèle fut inutile; car après une demi-heure de mar-
che, nous nous égarâmes au milieu de broussailles qui
nous masquaient complètement la vue. Heureus(^ment une
voix humaine retentit près de nous, et en jetant les yeux
du côté d'où elle semblait partir , nous aperçûmes , juché
au haut d'un rocher, un jeune homme, qu'au bruit des
clochettes qui résonnaient dans le lointain , nous primes
pour un chevrier. Sans se déplacer il essaya , dans son
120 TKOIS JOURS A L ILE I* ELBE.
jargon el à grand renfort de gestes , de nous remettre sur
lavoi»^ el, après nous avoir souhaité un bonne nuit, il
disparut sans répondre à l'appel que nous lui fimes pour
rengager à nous servir de guide et pour lui offrir un té-
moignage de reconnaissance. Celte inditférence me sur-
prit beaucoup, car lllalie esl la terre classique de la men-
dicité. Tout le monde s'en mêle, depuis le pauvre aveugle
du Monte-Pincio , à Rome , et les hardis solliciteurs qui j
sur la route de Naples , tendent la main à la portière des
diligences , jusqu'au poète qui vient le lendemain de votre
arrivée à Florence, déposer à votre hôtel, un joli volume
dans un étui de satin moiré , recouvert de papier bleu ou
noir , à fleurs d'argent , accompagné de la pièce suivante :
« Hommages et félicitations au très-distingué et très-illustre
)> seigneur *** Anglais , et cowpagnie , sur son heui'euse
» arrivée à Florence. L'académicien et poète , Angel Scian-
» tarelli, en témoignage des respects qui vous sont dus,
» vous présente, monsieur (ou monseigneur) , ses com-
» positions poétiques , espérant , monsieur ( ou monsei-
)) gneur), que vous daignerez les placer sous votre puis-
» sanle protection , et il ose espéi'er que cet essai de ses
)) modestes lalens , appellera sur lui, monsieur (ou mon-
>) seigneur), un témoignage de la générosité qui vous
» caractérise. »
A la descente de Monte-Serrata , nous aperçûmes des
traces de culture et quelques chaumières le long delà val-
lée. Au bas de la côte , nous rencontrâmes un paysan qui
nous invita affectueusement à venir chez lui , partager son
repas du soir , en nous faisant observer que nous serions
arrivés à Porlo-Ferraio avant la fermeture des portes.
Nous le suivîmes^ à notre arrivée , sa femme s'empressa
de traire sa vache et nous offrit du lait chaud, du pain
bis et un bouquet. Ces bonnes gens ne pouvaient revenir
TROIS JOURS A L ILE D ELBE. 121
de leur surprise de ce que nous avions préféré passer le
Monte-Serrata , au lieu de suivre la bonne roule. Ils ne
voulurent rien accepter pour prix de leur hospitalité.
Après une halte de quelques minutes nous nous remîmes
en route , en nous recommandant à la Madone , pour ar-
river à tems aux portes de la ville j c'est ce que nous finies
au moment même où l'heure fatale sonnait.
Le troisième jour de notre visite à Vile d'Elbe devait être
consacré à parcourir la partie orientale de l'île. Notre
rendez-vous était toujours à Saint- Jean , où nous arri-
vâmes à sept heures du matin. Ce petit village est le point
de départ de toutes les routes du pays-, le chemin neuf que
nous suivîmes côtoie une montagne, dite des Anes , on
ne sait pourquoi , car ces animaux n'ont jamais paru dans
ce pays -, il se dirige ensuite le long de la mer à travers les
nombreuses sinuosités de la côte.
A la sortie du village de Spartaja, Joseph nous proposa,
pour éviter un détour, de descendre vers le rivage \ le pas
était bien plus dangereux que celui de Monte-Serrata-,
mais tel est l'empire de l'imagination , que Joseph s'en-
gagea de sang-froid dans un étroit sentier , semé de fon-
drières et plongeant à pic sur la mer où le moindre faux
pas pouvait nous précipiter. Arrivés sur la grève , nous y
trouvâmes quelques callloutages curieux , entre autres un
fossile , le seul fragment de ce genre que nous ayions dé-
couvert : il a dû y être déposé par le flot.
Sur cette partie de la côte , on ne rencontre presque
pas de terres arables -, l'intervalle des rochers est planté en
vignes ou couvert de buissons. En côtoyant une baie ,
nous aperçûmes sur le rivage , la maison d'un pêcheur ou
plutôt d'un entrepreneur de pêcheries. Celle du thon ou
madrague est un grand objet de spéculation sur celte
partie du littoral. Des hommes occupés à raccommoder
122 TROIS JOLRS A L ILE D ELBE.
leurs filets , nous donnèrent des détails assez vagues sur
celte branche d'industrie. On place en travers de la gorge
de la baie quelques bateaux sur leurs ancres ; on tend de
Tun à Tautre d'énormes filets, retenus jusqu'au fond par
des ancres et des câbles ; on ne laisse entre eux qu'une
seule ouverture du côté par où le poisson doit arriver (ce
côté varie suivant les saisons ). Les pêcheurs épient son
passage, et quand il en est arrivé une certaine quantité,
ils resserrent l'ouverture, enlèvent le poisson et le jettent
dans des réservoirs où l'eau se renouvelle. On paie au
grand-duc une taxe proportionnée à l'importance de la
pèche. C'est dans cette baie , s'il faut en croire les gens du
pays , que l'on prend les thons les plus gros de la Méditer-
ranée ; il y en a qui ont de six à sept pieds de longueur.
En remontant la côte, nous en vîmes un de cinq pieds de
long, porté à dos de mulet; la monture s effaroucha à la
vue de nos chevaux, et renversa le thon dans un fossé,
d'où Joseph et le muletier eurent grand'peine à le retirer.
La route est bordée de roches granitiques de diverses
nuances , dont le choc des vaj^ues fait saillir les anfractuo-
sités sous les formes les plus piltorrsques. Nous y décou-
vrîmes un arbre à liège, qui s élevait solitairement comme
une borne entre deux héritages, et qui probablement
n'était pas la seule plantation de ce genre dans un canton
où les gorges des montagnes offrent un terrain sablonneux
propre à ce genre de culture.
La marine de Marciana , que nous traversâmes ensuite,
est un riche village situé au fond d'un golfe , où l'on dis-
tingue au haut d'un roc isolé une tour ronde, sur lacjuelle
on ne put nous donner aucun renseignement. Derrière
ce bourg s'étend une petite plaine qui , avec les collines
qui l'entourent , est couverte de vignobles et semée de jo-
lies maisons de lampagne. Plus loin, les bourgs de Mar-
TROIS JOURS A L ILE D ELBE. l'ai
ciana cl de Poggio couronnent les sommets de deux mon-
tagnes entourées de bois de ehàlaigniers, les seuls qu'on
remarque dans l'ile.
La principale industrie de la marine de Marciana est la
conslruction des bateaux ; nous en vîmes un grand nombre
sur le chantier et quelques-uns prêts à être lancés. A l'en-
trée du village une femme vint affectueusement nous of-
frir l'hospitalité ; tout en refusant nous la fîmes causer ^
elle nous apprit qu'elle n'avait été à Porlo-Ferraïo que
trois fois dans sa vie, et parut fort étonnée que nous fus-
sions venus de si loin jjour avoir le plaisir de voir ce pays
et repartir aussitôt. Cependant les habitans , nous prenant
pour des Français, s'ameutaient autour de nous : nous
les détrompâmes. Sans nous expliquer la cause de leur
antipathie , ils nous racontèrent qu'à l'époque où un corps
de 800 Français débarqua à la marine de Marciana pour
venger le meurtre de la garnison de Capoliveri , les habi-
tans et ceux de Marciana et de Poggio , complotèrent de
tuer ces soldats jusqu'au dernier. Ils s'embusquèrent dans
les bois de châtaigniers de manière à pouvoir ajuster leurs
ennemis sans danger , derrière des arbres et des brous-
sailles ^ leur stratagème eût un tel succès que le petit
nombre de ceux qui survécurk.nt prirent la fuite et rega-
gnèrent précipitamment leurs chaloupes.
Notre intention , à la sortie de Saint-Jean , était de lais-
ser nos chevaux à Marciana et de monter à pied à la cha-
pelle de la Madona-del-Monte , pour jouir d'un point de
vue magnifique , objet de la prédilection de Napoléon , qui
découvrait de là à soixante milles de dislance , la Corse et
le port de Bastia. Mais le brouillard qui survint sur la
mer ne nous permettant pas de distinguer les objets au-
delà d'un ou deux milles du rivage , nous renonçâmes à
ce projet, et nous préférâmes passer par le bourg de
124 TROIS JOURS A LILE d'eLBE.
Campe. Joseph, qui craignait une seconde excursion dans
une région inconnue , nous en dissuada sous le prétexte
que la dislance entre les deux villages était de plus de neuf
milles. « Il n*y en a que trois , )) nous dit un paysan té-
moin de cette altercation. Ce dernier voulut bien nous
servir de guide : avant d'arriver il fallut gravir une mon-
tée extrêmement rude pour nous qui avions mis pied à
terre, et pour les chevaux qui se traînaient sous le poids
d'une chaleur excessive sur un terrain sablonneux , sans
ombre , ni eau. Heureusement nous en trouvâmes un peu
plus tard sur Vautre versant de la montagne aux environs
de Campo 5 nous y vîmes aussi quelques scrpens d'un vert
foncé qui se jetèrent dans les buissons à notre approche ,
et Joseph assura qu'ils étaient parfaitement inoffensifs. De
ce côté le site est fort beau 5 le bourg de Campo et sa ma-
rine , les villages de Saint-Pierre et de Saint-Hilaire , de
Sainte-Catherine et de Porto, disposés en amphithéâtre sur
une chaîne de coUines verdoyantes , dont la mer baigne le
pied , offrent un délicieux paysage.
A l'entrée du village de Campo , l'enseigne d'un cabaret
réveilla notre appétit ; il n était pas difficile à satisfaire ,
aussi nous fimes-nous une fête d'y trouver avec du vin
passable et d'excellent pain , une omelette au lard et des
fromages frais , ou plutôt des caillés de chèvre à demi
coagulés dans leur prison d'osier. Je recommande ce régal
au goût blasé de nos dandys , s il leur prend fantaisie de
l'assaisonner au moyen d'une excursion préalable deMar-
ciana à Campo.
A noire retour à Saint- Jean , par le village de Sainte-
Catherine , nous vîmes des grenadiers en pleine floraison
et quelques fougères 5 mais nous n'aperçûmes nulle part
aucune trace de genêts épineux j au reste, partout le même
luxe dans la végélalion des buissons et des arbustes verls,
TROIS JOLP.S A l'île d'eLBE. I sS
■et de loin en loin quelques plants de vignes entremêlés de
figuiers.
Avant de prendre congé de Joseph et de ses chevaux ,
nous lui demandâmes s'il n'v avait plus rien de curieux à
voir à nie d'Elbe. « Rien absolument , nous dit-il-, jamais
étranger venu dans nos contrées ne les a visitées avec plus
de détails. » Il nous restait à voir l'intérieur des résidences
d'hiver et d'été de Napoléon , mais l'absence du gouver-
neur les déroba à notre curiosité. Dans la crainte qu'une
main profane eût changé la disposition des appartemens
habités par le grand homme, celle même des meubles qui
les décoraient, et leur eût fait perdre ce charme indéfinis-
sable qui nous eût rappelé sa présence , nous préférâmes
en composer le tableau avec notre imagination et nos sou-
venirs , comme ces peintres qui reproduisent sur la toile
les sites pittoresques qu'ils ont rêvés dans l'atelier. Nous
profitâmes seulement de la matinée du lendemain pour
contempler encore une fois ces deux résidences et en des-
siner les vues 5 et c'est en saluant d'un dernier regard l'a-
sile de tant de grandeur , le foyer de tant de lumières ,
que nous f imes nos adieux à l'ile d'Elbe , emportant dans
notre frêle embarcation le regret poignant que les armes
de l'Europe abusée n'eussent pas, en i8i5 , permis à Na-
poléon de consacrer à la liberté des peuples les reste d'une
vie qui avait épuisé toutes les gloires, hors une seule, la
plus vraie , la plus durable de toutes.
( United Service Journal. )
)cms b^ la ^^u '^^[{iUWe,
DNE EXECUTION DANS L'ILE DE MALTE.
i( He died , as erring man sliould die,
Without display — vvitlioul parade (i)! »
Byron.
Par une belle soirée du mois d'août , un groupe de
jeunes officiers , lous préoccupés d'une vive inquiétude,
étaient réunis sur la grande place d'armes de la Cité Val-
lette. La chaleur avait été étouffante pendant tout le jour ;
et cette raison pouvait déjà suffire pour justifier en partie l'ar-
deur fébrile empreinte sur la physionomie des personnes qui
composaient ce groupe. Quoiqu'alors une brise de mer se
fût élevée et répandit sur la place une agréable fraîcheur ,
quoique le parfum de mille orangers arrivât sur ses ailes ,
aucun promeneur , aucun Anglais du moins n'était venu
savourer les délices de cette belle nuit ; nos jeunes officiers
étaient les seuls qu'on remarquât sur la place, groupés
autour d'une des pièces de campagne qui, plutôt pour
rornement que pour la défense , étaient rangées le long de
l'esplanade.
Ils venaient de quitter le salon de Sir Ralph Stanley,
gouverneur des possessions anglaises dans la Méditerranée,
pour se livrer plus à leur aise à une discussion que sans
doute la présence du général aurait gênée.
(i) « Il mourat comme chaque homme devrait mourir; sans fnstc,
sans parade !
UNE EXÉCtlTION DANS l'iI.F. DF, MALTE. 12^
« Je le savais d'avanco , disait un des plus jeunes offi-
ciers , je savais qu'il en irait ainsi. Du moment de son ar-
reslalion ; bien plus , du jour de son entrée dans la com-
pagnie de Majendie , j'ai prédit une issue funeste. Franck
Wiilis a une si jolie femme !... mais il a le cœur trop géné-
reux pour pactiser honteusement avec un tel homme. Vous
étiez du con^eil de guerre , Vernon ; comment Franck a-t-il
présenté son atfaire ? comment a-t-il disposé sa défense?
— Il n'en a point essayé. Le crime d'avoir frappé son
supérieur était clairement établi , et il n'a manqué , pour
le faire ressortir , aucun des fastidieux détails qu'auto-
rise notre code militaire. On y a même joint des circon-
stances étrangères; le caporal Rutherford a juré que,
Taprès midi du même jour , il avait vu Wiilis se livrer ,
sur la place d'armes, à des déï-ordres de toute espèce.
— Mais il n'y avait pas de témoin qui pût parler sur le
fait principal ?
— Aucun, dit impétueusement Arthur Stanley, neveu
du gouverneur et son plus jeune aide-de-camp ; et Ma-
jendie a fait sa déposition dans un langage si misérable, si
décousu, si entortillé, que j'avais tout espoir que Franck
ne serait trouvé coupable que sur les faits les moins gra-
ves. Mais le vieux général , mon honorable parent , pre-
nant alors la parole, a pressé l'accusé d'une foule de ques-
tions insidieuses ; et, après ce supplice moral que l'auditoire
a ressenti non moins que le prisonnier , il a sommé celui-ci
de présenter sa défense ?
— ■ Mais cette évidence si bien établie , comment Wiilis
l'a-l-il soutenue ? A-t-il semblé abattu, ému, du moins, de-
vant elle ?
— Jamais je n'ai vu plus d'assurance. Si Wiilis était
formé du roc sur lequel nous nous trouvons , il n'aurait
pu montrer une contenance plus ferme et plus résolue. On
laS LNE EXÉCUTION DAKS l'iLE DE MALTE.
n'apercevait sur son visage ni dans son regard la moindre
altération. Et même quand Todieux Majendie, qui, pour
le dire en passant , essayait en vain de cacher son agita-
tion dans les détails quil s efforçait de multiplier, a débité,
sous la foi du serment , un millier d'actes divers d'insu-
bordination 5 non , même alors , Willis n'a pas montré le
plus léger mouvement d'indignation ou de surprise.
— Et quand il a été appelé pour prononcer sa défense ?
— Il a répondu d'une voix claire et ferme , qu'il n'en
avait point à présenter. Mais le général , considérant cette
réponse comme un nouvel acte d indiscipline , a réitéré son
ordre d'une voix courroucée.
— Alors , interrompit le jeune Stanley , la salle est de-
venue le théâtre du plus violent tumulte j de toutes parts
des voix ont retenti : « Dis quel outrage on t'a fait, Willis,
» s'écriait l'un. — Dévoile le corrupteur, disait un au-
» tre. — Ne te laisse point égorger de sang-froid ! Montre
» au général le sabre avec lequel , sur la brèche de Saint-
» Sébastien , tu as couvert et sauvé son fils ! « Mais le vieux
président, indigné de ce mépris de Tordre , a commandé
aussitôt d'une voix tonnante que la salle fût évacuée.
— Quelques mots ont ensuite suffi pour résumer l'af-
faire et constater l'évidence , reprit Vernon -, et , après une
courte délibération , la peine de mort a été prononcée.
— Je le jure , s'écria Arthur Stanley, interrompant de
nouveau , j'aimerais mieux avoir entendu le tonnerre
d'une batterie ennemie , que la voix gravement sonore de
mon oncle s'adressant alors au prisonnier. Je ne croyais pas
que tant de dignité pût se trouver dans le vieillard que
nous voyons ordinairement si simple , ni qu'il fût capable
de l'émotion profonde qui faisait frémir ses paroles dans
l'exercice de ces fonctions douloureuses. Il n'a pu fixer
son regard sur la belle et mâle figure de Willis, en pro-
UNE EXÉCUTIO.N DAKS L ILE DE MALTE. I 20)
nonçanl le mot fatal. L'auditoire aussi était (rappé de
stupeur ; partout un morne et profond silence \ et , pen-
dant la terrible sentence, on n'entendait que la respiration
contrainte de nos plus jeunes camarades étouffant leurs
sanglots. Pour moi, je le déclare, mon cœur était gros ^
j'étais près de suffoquer
— Il n'y a pas dans nos rangs un soldat plus brave que
Willis , dit après une courte pause un officier subalterne.
Il semble appartenir de droit divin au régiment 5 car il est
né dans l'Inde , au milieu d une retraite , du tems de
Blackshaw ; et son père , qui était sergent-major , fut laissé
en arrière pour creuser dans le sable le tombeau de sa
femme. Je me souviens d avoir entendu , à mon arrivée au
corps , plusieurs de nos vieux camarades de l'Inde raconter
comment Franck , emmailloté dans un sac à distribution ,
et bercé dans une voiture d'équipages, était laissé aux
soins insuffisans des femmes du régiment, toutes alors fort
occupées des blessés et des malades.
— Franck Willis servait avec nous dans la Péninsule ,
dit un autre officier , et il a la médaille de Waterloo.
— Mais, Vernon, quen pensez-vous? n'y a-t-il plus
aucun espoir ? demandait un troisième. N'est-il pas dou-
loureux de voir un soldat aussi estimable succomber dans
de telles circonstances ? Car , bien que Willis ait dédaigné
dans sa défense de faire entendre sa jeune épouse, ce-
pendant il n'y a pas un homme au régiment qui mette en
doute le motif qui l'a entraîné à frapper son capitaine. Le
caractère de Majendle est d'ailleurs bien connu j et son
admiration passionn(''e pour Bessy Willis n échappait à
aucun de nous.
— C est bien vrai, répondit Vernon^ mais le vieux
Stanley, qu'Arthur me le pardonne, est de tout point in-
traitable quand il s'agit de discipline -, et, pour dire la
i- 9
l3o t-'IvrE EXÉCUTIOÎV DAISS l.'lLE DE MALTE.
vérité, je crois que , dans ce cas , 1 indulgence n'aurail élé
justifiée par aucun précédent.
« Ici bas on peut tout ce qu'on veut, si Ton veut tout
ce qu on doit vouloir. ^)
— Non pas en giirnison , Arthur , comme vous-même
un jour l'éprouverez à vos dépens. Mais la question n'est
pas là. Si l'on peut faire quelque chose pour sauver
Willis ûu pour adoucir sa peine , les liens qui l'unissent à
nous , et son héroïque fermeté réclament tous nos efforts.
Sir Ralph a pour moi quelque bonté , continua Vernon en
baissant la voix, comme l'ami de son fils unique, celui
qui lui a survécu , celui qui a reçu son dernier soupir ;
Arthur qui , du matin au soir , provoque les reproches et
les réprimandes de son oncle , ne peut guère s'imaginer
de quelle vive tendresse il chérissait le pauvre Edouard. »
Artliur Stanley s'approcha pour écouter ; Yernon con-
tinua :
a Vous-même , Arthur , neveu et héritier du général ,
vous pouvez lui parler , être écouté de lui. Nous lui avons
laissé le teras nécessaire pour jeter tout son feu. Rendons-
nous tous deux près de lui maintenant , et appuyons de nos
prières et de nos argumens cette pétition signée de la moitié
de la garnison , du régiment tout entier , hélas ! et de Ma-
jendie lui-même qui , j'en suis sûr, donnerait aujourd'hui
son bras droit pour être libre de retirer sa plainte.
— Allez , et que le ciel vous fasse réussir ! s'écrièrent à-
la-fois tous les officiers ^ nous resterons ici pour savoir le
résultat de votre démarche. »
Sir Ralph entendit avec une indulgente et affectueuse
attention l'exposé succinct que lui fit le major Vernon des
services et de la bonne conduite du soldat condamné , et
des droits qu'il avait . par sa naissance , à l'affection du
régiment ; ( l , par son mérite personne! et sa manière de
UNE EXÉCUTION DVNS l'iLE DE MALTE. l3l
servir , à celle de son général. Lui-même , reprit lalFaire
dans tous ses détails, sans chercher à rien dissimuler de
la reconnaissance qu il perlait à Tami du fils qu'il avait
perdu et au défenseur malheureux de ce fils bien-aimé.
« C'est de bon cœur, dit-il en terminant, que j'accéde-
rais aux vœux du corps, surtout quand ils me sont ex-
primés par un intermédiaire qui m est personnellement
aussi a{^réable que le major Vernon. Mais un devoir supé-
rieur m'ordonne de fermer roreilleà cet appel. Les intérêts
du service exigent qu'une infraction aussi grave de la dis-
cipline soit punie de toute la rigueur des lois militaires , et
l'utilité publique ne peut céder à l'influence des affections
privées. En un mot, Vernon, malgré tout ce que je dois
d'égards à vos représentations , et même à celles d'Arthur ,
qui comprend aussi peu l'importance de ce qu'il demande
que s'il était question du plus frivole objet, je sens que je
me compromettrais gravement moi-même si je montrais la
moindre indulgence dans une affaire qui intéresse d'aussi
près le maintien de la discipline militaire. »
Vernon , ancien officier d'état-major , était trop bien
initié dans le mystère des réponses officielles pour céder
à ce premier refus. Il parut ne le considérer que comme
une autorisation de recommencer son récit , et d'exprimer
d'une manière plus pressante encore le tendre intérêt que
la générosité de Willis, son courage et ses honorables sen-
timens , comme soldat et comme homme , excitaient en sa
faveur dans toute la garnison. « Jamais , ajouta-t-il , un
acte de clémence ne sera mieux à sa place 5 jamais il ne
trouvera plus d accueil. »
Mais le général Stanley fut inflexible \ et sans dureté ,
quoique avec fermeté, il combattit tous leurs raisonne-
mens. «Mon cher ami, répliqua-t-il , vous avez affaire à
un vieux soldat, à un homme auprès duquel Ses qualili's
l3'2 UNE EXÉCUTION D4NS l'iLE DE MALTE,
que vous dépeignez ont un crédit plus qu'ordinaire. Jugez
donc de ce qu'il doit lui coûter pour persévérer , en cette
occasion , dans l'entière exécution de son devoir , et n'a-
joutez point aux peines qui l'accablent ce soir, par des sol-
licitations qui doivent rester vaines. Le capitaine Stanley
forait bien aussi , dit le vieux général en élevant la voix ,
de contenir ces mouvemens d'épaules et ces marques d'im-
probation et de dédain \ car je suis parfaitement sincère
en parlant de mon devoir en cette circonstance comme du
plus pénible et du plus douloureux de tous les devoirs.
Pour être court , Vernon , la chose est impossible. Willis
doit mourir. »
Le vieillard parcourait la salle en tous sens pour re-
trouver sa voix perdue dans son émotion. Vernon ne crut
plus devoir insister; il se hasarda cependant à insinuer
quelques circonstances relatives à-la-fois à l'homme à qui
Willis était sacrifié et sous l'accusation duquel il allait
mourir, et à l'aimable et jeune épouse du soldat condamné.
Elles émurent le vieux gouverneur , sans pouvoir ébranler
sa résolution. « Maintenant, Vernon, bonsoir, ajoula-t-il
en prenant afleclueusement la main du major; pardon-
nez-moi mon apparente ingratitude ; et croyez que j'ap-
précie également vos droits à mon indulgence et la mesure
pleine de délicatesse que vous avez mise à les faire valoir.
Et vous, Arthur Stanley , si cela peut vous être agréable,
apprenez que ma sympathie pour le pauvre Willis ne cède
en rien à la vôtre.
— Eh bien ! » crièrent vingt voix en. même tems , au
moment où les deux amis rejoignaient leurs camarades ,
plongés , en les attendant , dans une impatiente anxiété.
Vernon secoua la tête. « Inexorable , répondit Arthur
avec véhémence ; Franck Willis n'a plus qu'à mourir; et
il saura mourir , mourir comme un homme. »
XJME EXÉCUTIOW DAItS L ILt VU. MALTE. 1 33
Le roulement du tambour et les lumières qui s'élei-
goaient de toutes parts , avertirent les officiers qu'il fallait
se séparer. Ceux qui avaient à sortir des portes de la cita-
delle , observèrent que le qui vive des factionnaires était
prononcé d'une voix chagrine. Ceux qui se rendirent aux
casemates remarquèrent que les hommes rassemblés par
groupes, aux points de réunion des différentes allées, ob-
servaient entre eux un douloureux silence, ou poursui-
vaient à voix basse , une inquiète conversation. Pas un
accent de gaité dans ces lieux ordinairement animés par la
joie \ pas un fragment de ballade anglaise , pas un couplet
des chansons du pays , ne sortait de la porte entr'ouverte
des chambrées. Les femmes , faisant trêve à lexpression
ordinairement bruyante de leur tendresse maternelle , ap-
pelaient leurs enfans à voix basse \ et , les serrant dans leurs
bras , elles affectaient de les gronder pour dérober les larmes
qui roulaient dans leurs yeux.
Une seule chambre, parmi toutes celles de cette vaste
façade , était restée fermée pendant tout le jour ; et son
étroite enceinte paraissait encore plus tristement silencieuse
qu'aucun autre lieu du quartier. C'était la chambre de
Bessy Willis , dont les heures dorénavant comptées s'écou-
laient rapidement dans un sombre et muet désespoir.
Trop sûr que la santé de sa femme lui épargnerait l'a-
mère agonie d'un adieu , puisque sa faiblesse la fixait sur
son lit de mort, Willis pouvait d'autant mieux conserver
la ferme attitude qu'il n'avait cessé de montrer depuis son
arrestation. Jamais il ne s'était abusé sur le sort qui l'atten-
dait. Fils de soldat , né soldat , il comprenait toute lexi-
gence de la discipline militaire \ et il pensait si peu à re-
courir en grâce, il aurait si difficilement échangé une mort
honorable contre les verges ou femprisonuement , qu'il
l34 l-NE KXÉCLTiOlN DAWS l'iI.E DE MALTE.
n'avait pas fait le moindre effort pour éveiller dans ses
juges le sentiment des égards que réclamaient ses anciens
services.
Et il allait mourir ! les fers qui pesaient sur ses jambes 5
les épais barreaux des fenêtres de sa prison , qui laissaient
pénétrer quelques pâles rayons du soleil , sa solitude pro-
fonde-, tout se réunissait pour lui rappeler que sa triste
existence était près de finir! Il aurait pu mourir dans des
tems plus heureux -, il aurait pu tomber sur un champ de
bataille , car il avait figuré sur plusieurs et toujours avec
distinction ! Mais si telle eut été sa fortune , il ne serait pas
revenu triomphant dans celte Angleterre bien-aimée -, et ,
dans un de ses hameaux les plus retirés , il n'aurait point
connu Bessy , et juré à son vieux père , pour vaincre sa
répugnance et obtenir sa fille , de la protéger et de l'aimer
toujours; serment qu'il n'avait, hélas! que trop fatalement
rempli ! Tels étaient les mélancoliques souvenirs auxquels
se livrait le prisonnier, lorsque la présence du major
Vernon vint l'arracher à cette douloureuse rêverie.
« C'est moi , Willis , lui dit-il d'une voix douce ; c'est
votre ancien camarade qui vient vous dire un amical et
dernier adieu.
— Votre honneur est la sagesse et la bonté même , ré-
pondit Willis , essayant de presser les genoux de son chef.
Vous avez toujours été parfait pour moi , major Vernon ,
et mon sort serait différent si j'avais , suivant vos avis,
contenu mon caractère trop ardent.
— Asseyez-vous , dit Vernon ; vous avez besoin de
repos.
— Non , monsieur j reprit Willis , affectant l'accent de
la gaité -, mon repos demain devancera le vôtre 5 et , quand
l'ombre du cadran tombera sur midi , la tète de Franck
VISE EXÉCL'IIUW 0\yi> L ILE DE MALTt. l35
reposera dans un sommeil aussi profond que celui que goù-
lenl nos braves camarades qui sont restes aux Qualre-
Bras. »
Ace propos trop léger peut-être, \ernou répondit
d un ton grave : u Je suis venu, Franck, pour savoir si
vous n aviez pas quelques ordres qu un ami pût exécuter.
Ne vous avant jamais trompé par des espérances de grâce ,
j'éprouve en cet instant moins d'embarras pour vous an-
noncer que même vos plus ardens amis ont cessé d en
conserver. Willis , vous devez mourir demain.
— Je n'ai jamais pensé autrement, major j el je me
suis en conséquence préparé à chercher auprès de mon
divin Créateur la clémence que me refusent mes sembla-
bles.
— J'espère que vous n'avez rien négligé pour mou-
rir en paix, et que votre cœur ne retient aucun mauvais
sentiment contre voire accusateur ?
— Aucun , major Vernou , aucun , comme il est vrai
que je me confie en la bonté de Dieu I J ai besoin d'être
reconnaissant envers lui , de ce que mon ressentiment
contre le misérable qui me sacrifie u a pas poussé mon
bras jusqu'au meurtre, quand ma juste indignation se
trouvait à son comble 5 mais maintenant je puis déclarer
que je pardonne, et du fond de mon ame, au capitaine
Majendie ; ce que je crams , hélas ! c'est qu'il n'ait bien de
la peine à se pardonner lui-même. »
Vernon lui demanda ensuite, d'une voix basse , s il n'a-
vait aucun message pour la triste et soufîrante créature
qu'il était au moment de quitter.
« Dites à la pauvre enfant , s écria le soldat, à la meil-
leure des épouses et à la plus fidèle , qu il m en coû-
terait bien plus de mourir si je uétais persuadé que nous
s«rons bientôt réunis. Pour vous, major Vernon , si j'o^e
l36 VISE EXÉCUTION DANS l'iLE DE MALTE.
VOUS en adresser la prière , vous veillerez à ce que Bessy
et son enfant soient renvoyés avec décence auprès de leur
vieux père, et à ce qu'on dise bien au vieillard que , jus-
qu'au dernier moment , sa fille a été la consolation la plus
douce de Thonnéte mari qui meurt pour l'avoir défendue.
— Il est donc vrai que
— Rien de plus , monsieur, à cet égard. Mon esprit,
grâce à Dieu, est maintenant tranquille. Pauvre père de
Bessy, vous balançâtes long-tems avant de donner à un
soldat votre enfant bien-aimée , et cependant vous ne son-
giez guère que ce soldat dût finir ignominieusement ! »
Les pas du geôlier qui précédait un personnage revêtu
d'un habit militaire , vinrent interrompre le cours de cette
pénible conversation.
« Des visites si lard ! qui donc, est encore ici ? dit la
voix profondément grave de Sir Ralph , en approchant du
prisonnier.
— Un ami , cher monsieur, répondit le major Vernon ;
et, dans son trouble , il crut un instant que le gouverneur
venait apporter la grâce du condamné.
— Willis, s'écria Sir Ralph, s'adressant au malheureux
soldat qui se tenait debout devant lui dans toute la pré-
cision de l'attitude militaire, j'ai une connaissance trop
intime du cœur d'un bon soldat pour croire que vous me
gardiez aucun mauvais vouloir pour la part que j'ai dû
prendre à votre condamnation ^ mais puisqu'il faut que
vous mouriez, quittons-nous en amis! Donnez-moi votre
main , Franck Willis , le sauveur de mon fils , de mon
brave fils , qui est maintenant avec Dieu ! donnez-moi votre
main , mon ami , et souvenez-vous que dès ce moment
votre femme et son fils deviennent mes enfans.
— L'un des deux , j'en ai le pressentiment , ne restera pas
long-tems loin du sein de son Père céleste , répondit WiU
VUE EXÉCUTION DANS l'iLE DE MALTE. 1 3^
lis, pressant avec reconnaissance la main vénérable qui
s'étendait si cordialement vers lui ; et puisse sa bénédiction
divine être avec vous , mon général, pour voire bonté en-
vers un orphelin. Faites-en un bon soldat, monsieur, s'il
vous plaît , à moins que la tache de son père ne retombe
aussi sur lui. Mais non , s'écria-t-il en se redressant avec
orgueil , malgré l'erreur d un moment , la vie de Franck
Willis est exempte de tout reproche !
— Nous le savons , nous le reconnaissons , répliquèrent
à -la fois Sir Ralph et Vernon. Soyez sans inquiétude pour
votre enfant. Mais dites-nous ce que nous pouvons faire de
plus pour votre consolation, u Et dabord , dit le général ,
touchant de son pied les fers de Franck et appelant le geô-
lier, d'abord ôtons ceci 5 nous connaissons notre homme, et
nous pouvons en répondre. »
Aux efforts qu'on fit pour détacher les fers, Willis pa-
rut ressentir une vive douleur. « Qu'est-ce ? » dit Yernon
au geôlier qui ne craignait plus de montrer pour son pri-
sonnier une sympathie qu il voyait partagée par ses su-
périeurs.
« Les fers ont rouvert une ancienne blessure , « répon-
dit le geôlier; et Vernon se souvint alors que Willis avait
eu l'os de cette jambe brisé par une balle à l'affaire de
Saint-Sébastien , dans la périlleuse lutte qu'il soutint pour
défendre son cher Edouard Stanley. Tous les regards té-
moignèrent un profond intérêt.
« Général , dit Franck en s'approchant de son vieux
commandant , avec une modeste assurance inspirée par
l'idée que toutes les distinctions de la terre étaient entre
eux près de finir , ne vous affligez pas sur moi. Le bien
du service voulait un exemple 5 vous l'avez donné. Un noble
et généreux caractère vous a suggéré ensuite de compenser
la sévérité de cet exemple par un témoignage de bonté ^
lis UKE EXÉCUTION DAWS LILE DE M\LTE.
VOUS l'avez aussi donné, monsieur, et à un cœur, croyez-
le bien, qui n'en laisse rien perdre. Je meurs consolé,
fier , si je puis le dire , sachant que mon fils ne sera point
sans père , ni ma pauvre veuve isolée et sans amis. Adieu ,
messieurs, continua Willis , remarquant que même le
plus sévère de ses deux auditeurs était profondément lou-
ché 5 ne prolongez pas votre douleur pour celui que le
monde rejette. Le père O'Halloran ne m'abandonnera pas
ce soir , ni , je l'espère , demain matin.
— Adieu , Franck , et que Dieu soit avec vous ! » di-
rent solennellement les deux officiers en sortant du cachot ;
et le vieux Stanley , cédant à sa faiblesse et à son émotion ,
prit le bras de son aide-de-camp pour parcourir les détours
des passages voûtés.
Le coup de canon du matin retentit pesamment dans le
port , en même tems que les premières lueurs de l'aurore
éclairèrent les flots 5 et bientôt la garnison entière se réu-
nit , en tenue , pour la douloureuse fonction qui devait
avoir lieu. Les sourds roulemens d'un tambour voilé ré-
sonnaient, d'instans en instans, comme un sombre pré-
lude de la mort. Trois fois le beau régiment auquel Willis
avait appartenu fit le tour de la place d'armes, aux accens
prolongés des trompettes qui mesuraient sa marche fu-
nèbre. Enfin leur bruit cessa 5 et on n'entendit plus qu'une
voix , la voix d'un vieillard récitant la prière des morts.
Seul, la tète nue et revêtu de l'uniforme de son corps,
Willis suivait le ministre que précédait un détachement
du régiment dans les rangs duquel il avait si souvent
couru à la victoire. Maintenant il ne courait plus ; son pas
était tranquille, mesuré, plein d'assurance; et sa figure
grave et pâle , indiquait assez qu'il savait marcher à la
mort.
Dans celle foule assemblée pour voir tomber un homme
L'KE EXÉCLTION D.\>S J. ILE DE MALTE. 1 3()
et recevoir renseignement de sa mort, j)ius d'un cœur
baltail péniblement -, celui de Willis élait calme. Bien des
lèvres étaient douloureusement comprimées au spectacle
solennel de ce sang répandu par la loi; celles de Franck ,
doucement entr ouvertes , semblaient aspirer les derniers
souffles de l air. Bien des yeux s'eflbrçaient de retenir
de grosses larmes qui pouvaient accuser la faiblesse ; mais
ceux de la victime étaient tour-à-tour dirigés avec bien-
veillance sur ses anciens camarades ou levés humblement
vers ce ciel , où il espérait que son sacrifice ne serait pas
rejeté.
Linstant fatal approchait. Le major Vernon , chargé de
commander le régiment , donnait des ordres contradic-
toires, semblait indécis et accablé, et, pour la première fois,
ne fut pas maître de lui-même. Le jeune officier , rempla-
çant de Majendie qu un ordre prudent du général avait
détaché sur la côte , cédant à une poignante douleur , ne
put rester à son poste. Un silence profond et religieux
étendait son deuil sur toute la scène j ceux même des spec-
tateurs que la curiosité seule appelait à l'exécution , fixes
et immobiles , n'osaient pas respirer; et le maintien soumis
et discipliné des soldats contrastait avec les senlimens qui
agitaient leurs cœurs.
Et cependant , du sein de cette multitude si pénible-
ment affectée , pas un murmure ne s'éleva . pas un mot
d'improbation ne s échappa. La victime fixait un regard
assuré sur son dernier asile , sa bière, que portaient de-
vant lui quatre de ses camarades , confiant aux paroles
qui promettent paix et joie après la mort.
Mais la dernière phrase de l'exhortation chrétienne vient
d'être soupirée. Une voix sévère a retenti ; l'ordre est donné.
Une compagnie d'infanterie légère , dont Willis faisait
partie, s avance ; et dans la même seconde, au bruit si-
1 4o rWE EXÉCCTIOU DANS l'iLE DE MALTE.
multané d'une décharge qui fend toul-à-coup l'air , on vit
la belle figure de Franck recouverte en partie d'un ban-
deau , s'élever par un bond de la terre et tomber aussitôt
sur le sable palpitante et sans vie.
Moins d'une heure après le régiment rentrait à ses quar-
tiers, aux sons bruyans des fanfares guerrières. Les fem-
mes , pensant à Bessy , se désolaient de ces accens cruels ;
mais déjà leur pieuse inquiétude se trouvait sans objet.
Après le roulement du matin , Arlhur Stanley avait con-
duit près d'elle la jeune et compatissante épouse d'un de
ses camarades 5 et tous les deux , penchés sur son lit cher-
chaient à verser quelque baume au sein de la pauvre af-
fligée. Les premières lueurs du jour commençaient à pé-
nétrer dans l'appartement On distinguait les femmes qui
veillaient l'infortunée 5 leurs doigts appuyés sur leurs
lèvres indiquaient qu'elle était assoupie ; mais en exa-
minant les mains pâles de la malade étendues sur la cou-
verture , on reconnut bientôt que son repos était éternel.
En efifet, Bessy était morte, mais si récemment que son
nourrisson était encore attaché à son sein. Ainsi, les pre-
miers sons du tambour du matin , en donnant le premier si-
gnal des apprêts funèbres , avaient aussi marqué sa fin-, et,
avant qu'on l'entendit une autre fois retentir, la femme
du soldat reposait avec lui dans un même tombeau.
{Naval and Militarj Magazine. )
^Vnbtt5trte.
DE LA CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS.
QuELQxjE prodigieux que se soient montrés les anciens
dans l'érection de leurs admirables monumens, dans la
construction de leurs énormes navires , dans la confection
des machines qu'ils faisaient servir soit à lattaque , soit à
la défense des villes, il n'en faut pas moins reconnaître
qu'entre le but proposé et les moyens d'exécution, il y
avait alors une disproportion immense qu'on ne remarque
plus aujourd'hui. Aussi la maxime du chancelier Bacon :
Antiquitas sœcidi^ Juuenlus mundî^ ne peut recevoir une
application plus exacte que lorsqu'on compare les moyens
d'exécution mis en usage chez les anciens pour leurs con-
structions, avec ceux qu'emploient les modernes. Le dépla-
cement de blocs énormes de granit ou de marbre-, un obé-
lisque à élever, une pyramide à construire, exigeaient alors
l'emploi de milliers de bras, remplacés aisément aujour-
d'hui par une ou deux machines à vapeur, ou par l'établis-
sement de routes en fer.
Mais ce qui prouve encore mieux la supériorité des
nations modernes sur les peuples de l'antiquité, c'est la
substitution du fer à un grand nombre de matériaux lourds,
incommodes ou peu durables, qu'on employait autrefois.
Les charpentes massives en bois ont été remplacées avec
avantage par celles en fer , plus légères et plus solides. I^a
plupart des machines, au lieu d'être construites en bois ,
le sont aujourd'hui en fer, et sont devenues par là plus
1^1 DE LA CONSTRUCTION DES POINTS SUSPENDUS.
puissantes et plus utiles. Aussi , c'est avec raison que la
plus grande consommation du fer est regardée , par les
économistes, comme le signe de la puissance d un état.
En effet, comme il est peu d'instrumens employés à la
production de la richesse qui ne soient de fer, et qu'il
n'en est même aucun qui n'ait été façonné à l'aide de ce
métal , il est vrai de dire que plus la civilisation et l'in-
dustrie d'un pays sont avancées , plus la consommation du
fer doit être considérable. Les alimens de l'homme civilisé,
ses vélemens, ses palais, ses maisons, les décors dont il
les embellit et les meubles qu'il y met, ne se produisent,
ne se préparent, ne se construisent, ne se fabriquent
qu'avec des instrumens en fer. L'Angleterre , qui est la
nation la plus industrieuse du globe , est aussi celle qui
possède le plus grand nombre de forges et d'usines où se
traite le fer -, et si une autre nation parvient un jour à être
plus industrieuse qu'elle , ce sera lorsque les usines métal-
lurgiques de celle-ci seront supérieures aux siennes. Les
païens n'accordaient pas sans motif 1 honneur de l'apo-
théose , et ce n'a pas été par un pur caprice qu'ils ont mis
un forgeron au rang des dieux. Il est permis de croire
que cette déterminalion fut sans doute le résultat de la
conviction que l'on avait déjà, que les hommes ne pou-
vaient se civiliser sans l'emploi du fer , et que , parmi les
divers artisans de la société , celui-là seul méritait les
honneurs de l'apothéose, qui le premier avait élaboré un
métal dont l'usage est si indispensable à l'homme.
A aucune époque l'emploi du fer n'avait été aussi ré-
pandu qu'aujourd'hui. Nos routes, nos toitures se cou-
vrent de fer-, des écluses (i), des vaisseaux sont construits
(i) Note nr Tn. Les écluses les plus reiDarqualilesconshuiitesd après
ce système sonl celles qui funnenl le port nrlificiel de Lowestoft; cha-
DE LA CONSTntîCTIOiS DES POKÏS SVSl'EKDUS. l43
en fer ; mais, sans contredit, le parli le plus ingénieux qu'on
ait tiré de ce métal, c'est lorsque , façonné en chaîne-câble ,
on la employé à établir des points de communication par-
dessus des fleuves dont la rapidité du courant n'eût pu>
permis d asseoir des piles en pierre. Aussi, les ponts sus-
pendus deviennent-ils aujourd'hui l'ornement architectu-
ral de l'abîme, du torrent, du fleuve impétueux et même
des bras de mer. Leur nombre, dans les Trois-Royaumes,
s'est multiplié, durant ces quinze dernières années, avec
une rapidité surprenante. Ce nouveau genre de construc-
tion a même été appliqué aux jetées et aux lieux d'atterrage
des côtes (i), qui semblent, en effet, être les points aux-
quels il convient plus particulièrement, en raison de sa lé-
gèreté et de sa solidité, qui lui permettent de braver les plus
gros tems. Les qualités les plus remarquables de ces ponts
sont leur position indépendante du Ht des fleuves , la faci-
lité et la promptitude de leur construction, et l'économie
qui résulte du peu de matériaux qu elle exige. Nous de-
vons dire cependant que tous les ingénieurs sont davis
que , sur les points où le passage des voitures lourdement
chargées est fréquent , et où il peut y avoir encombrement,
le pont cintré en pierre ou en fonte est préférable. jNLiis
que porte pèse près de 80 tonueaux (1,600 quintaux), offre une sur-
face de i,65o pieds anglais , et tourne sur un pivot d'une seule pièce
de fer fondu, du poids de plus de 10 tonneaux. Le pont en fer fondu
qui s'élève au-dessus de cette écluse n'est pas moins curieux : il s'ouvre
par le milieu pour laisser un passage de 5o pieds aux vaisseaux ; chaque
moitié de ce pont mobile pèse laS tonneaux (2,5oo quintaux).
(i) La jetée suspendue de Brighton , qui s'avance de 6co pas au
milieu des vagues , offre un curieux exemple de ce nouveau système.
Le but de cette construction est de f iciliter le chargement et le dé-
chargement des navires , ainsi que le débarquement des passagers.
Tous les voyageurs qui ont visité Brighton s'accordent à dire que
cette jetée est un des plus beaux ornemeus de la ville.
l44 ^^ ^^ CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS.
dans des lieux écartés , où l'affluence est rarement consi-
dérable ; dans les gorges , par exemple , des pays monta-
gneux, le système de la suspension oÉfre des avantages
incontestables. Depuis la première époque de leur construc-
tion sur une grande éclielk , en Angleterre , on peut même
dire en Europe , les ponts suspendus ont été d'une très-
grande utilité , et ont établi des communications là où la
nature semblait avoir posé des barrières insurmontables.
Il n'est peut-être aucun genre de construction qui ,
mieux que celui-ci, permette à l'ingénieur de déployer
son talent, et le sentiment qu'il a des belles proportions.
Dans la plupart des constructions, l'ingénieur, l'archi-
tecte , semblent s'être occupés presque exclusivement du
volume et de la solidité; et quoiqu'on semble retrouver
parfois, à l'étonnant aspect de leurs œuvres, ce beau
idéal de la grandeur et de l'élégance, il est cependant rare
que les ingénieurs soient assez heureux, comme l'a été si
souvent Sanmicheli , pour réunir dans leurs constructions
toutes ces qualités (i). La légèreté et la hardiesse du pont
suspendu frappent l'œil agréablement ; et les courbes
gracieuses que décrivent ses chaînes , coupées , à de fré-
quens intervalles , par des lignes droites , jettent de la
variété dans l'ensemble de la construction. Mais commq, à
(i) Note do Tr. La jolie église de Guareschi , à V éione , l'élégaotc
façade des palais Bevilacqua, à Rome, et Gremiani, à Venise, le
pont hardi qu'il jeta sur TAdige , sont les constructions civiles les
plus remarquables , qui recommandent cet architecte à la postérité.
Mais Sanmicheli a encore d'autres litres de gloire , comme ingénieur
militaire. C'est lui qui est rinvenleur des baslioxis angulaires adoptés
par tous les ingénieurs modernes. Le pape Clément VII le chargea
de refaire , d'après ce système , les fortifications de Parme et de Plai-
sance; plus tard la république de Venise lui confia le rétablissement
des fortifications de Venise , Bergame, Peschiera , etc. — Sanmicheli
est né en i484» il mourut eu iSSg.
BE LA CONSirxUCTlOIN DES PONTS SUSPENDUS. 1 ^f)
leur beauté naturelle, les ponts suspendus joignent des
avantages incontestables , on ne doit pas être surpris, quoi-
que l'adoption de ce système soit encore récente, qu il eu
ait été déjà construit un si grand nombre , tant eu Angle-
terre que dans les autres parties du monde (i).
En remontant à Torigine de ces constructions , on ne
peut s'empècber de reconnaître que c'est à lAmérique ou
plutôt à l'Asie, qu'appartient la priorité de cette impor-
tante invention, que l'Europe, en définitive, serait peu
fondée à leur revendiquer. A dififérentes époques , il est
vrai, dans des momens d'urgence, on a fait usage , en Eu-
rope, de ponts de cordes. Au siège de Poitiers, par exem-
ple, sous le règne de Charles IX, un de ces ponts fut jeté
sur le Claiu ; mais rien ne prouve que l'usage en ait été
permanent , et qu'après ces circonstances extraordinaires ,
on ait continué à s en servir; tandis que, d'après les rap-
ports des voyageurs, nous voyons quen Asie, en Chine
surtout . les ponts suspendus y sont en usage depuis les
tems les plus reculés. Celui, par exemple, de Chouca-
Chazum, en Chine, dont Turner et le major Renaell ont
donné la description, est d'une date tellement ancienne,
que les habitans ignorent l'époque de sa construction , et
n hésitent point à la faire remonter jusqu'à l'obscurité de
la fable.
Ce pont est formé de deux chaînes parallèles, à quatre
pieds de distance, et scellées sur chaque rive dans des assises
de pierre hautes de 8 pieds ; sa longeur est de 59 pieds ;
mais il ne sert qu'au passage des piétons. Le premier pont
suspendu et permanent qui ait été construit en Eu-
rope, au témoignage de M. Drewry, fut jeté sur la Tees ,
(i) Ln pont susj)endu vient d'être construit dans 1 Inde sous la di-
rection de Sir Lewis Schaloh , par des ouvriers hindous et avec du fer
indigène.
l46 DE LA CONSTRUCTION DES POKTS SUSPENDUS.
i deux milles au-dessus de Middleton. Le tablier de ce
pont, qui du reste avait peu de portée, s'élevait à 70 pieds
au-dessus du fleuve : on suppose qu'il a été construit
en 174^- C'est à l'ingénieur Findlay que l'Amérique du
Nord doit le premier pont en fer suspendu, qui y fut con-
struit vers l'année i^gG^'mais déjà l'Amérique du Sud
avait été dotée , par les conquérans espagnols , de ce genre
de construction , que les Indiens sont parvenus , avec un
rare bonheur, à perfectionner et à perpétuer. Entre les
plus remarquables, on cite celui jeté sur la rivière de
Maypo, non loin de Santiago, capitale du Chili. Ce pont,
dont la plus grande longueur est de laS pieds, est formé
d'un plancher de 4 pieds de large , composé de planches
transversales, dont les bouts posent sur des câbles tressés
avec de fortes lanières de cuir de buffle, tendues d'un bord
à l'autre , et suspendues , par des courroies verticales de
l'épaisseur du doigl , à de gros câbles de même nature ,
qui vont également de l un à l'autre bord. Ces câbles de
suspension sont au nombre de six ^ il y en a trois de chaque
côté, qui forment, l'un au-dessus de l'autre, trois arcs
inégaux, dont l'inférieur a pour tangente le plancher du
pont , du côté où la rivière est bordée de rochers. Ces
câbles sont cramponnés au roc, à une hauteur de 20 ou
3o pieds au-dessus du niveau du fleuve j mais du côté op-
posé , où'larive est très-basse, les câbles, retenus à terre,
sont tressés diagonalement sur une charpente qui leur sert
de point de suspension. Il résulte de la hauteur inégale des
deux rives que ce pont présente un plan incliné , qui lui
donne un aspect très-pittoresque.
On voit d'après ce précis rapide, que ce prétendu siècle de
perfectionnement et de lumières dans lequel nous vivons ,
n'est au fond que l'époque du retour aux principes les plus
simples de l'art ; car il est évident que nous avons été pré-
DE LA CONSTRUCTION DF.S PONTS SUSPENDUS. 1 ^-j
cédés par des peuples moins avancés que nous dans la ci-
vilisation , dans un grand nombre de constructions qu on
regarde aujourd'hui comme nouvelles. N'a-t-on pas re-
trouvé des traces de tonnelles sous le Nil et sous lEuphrate !
Les ponts suspendus les plus remarquables que possède
la Grande-Bretagne ont été construits depuis 1816. On y
a employé d'abord le fil de fer sur plan incliné , qui peut
fort bien convenir à des ponts de petites dimensions ,
mais qui, pour ceux à large portée, tels, par exemple,
que celui élevé à Driburgh-Abbey , par les soins de
M. Smith , sur une longueur de 260 pieds et une largeur
de 4 pieds, présente de grands inconvéniens, à cause du
balancement et de l'inégalité de la tension. Voici les ob-
servations que fait à ce sujet sir Charles Stewart Drewry ,
auteur dun ouvrage très-estimé sur la construction des
ponts suspendus.
« Il est incontestable, dit-il, quelque défectueux que
soit le mode de construction des ponts suspendus de pe-
tite dimension , qu'ils peuvent cependant faire un bon
usage , si le choix des matériaux a été fait avec discerne-
ment-, car le poids qu'ils ont à supporter n'est jamais en
raison de leur force, et , de plus, le volume des matières
en suspens est généralement trop peu considérable pour
que le mouvement auquel ils sont exposés puisse être dom-
mageable. Quant à ceux de grande dimension , et qui
par conséquent sont très-pesans, on ne saurait apporter
trop de soins à bien harmoniser entre elles toutes les par-
ties qui les composent, et surtout à en distribuer égale-
ment le poids \ car les oscillations produites par le passage
de lourdes charges, en occasionant dans certaines parties
un frottement plus grand que dans d'autres , détermine-
rait bientôt la ruine totale du pont. Il est ordinaire d'en-
tendre parler de la légèreté d'un pont suspendu comme de
l48 DE LA CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS.
sa qualité la plus essentielle -, cependant ce n'est qu une
qualité secondaire qu'on ne doit rechercher qu avec pru-
dence ; car il peut arriver que le mouvement que reçoit
le pont ne fasse qu'augmenter la cohésion de ses parties ,
tandis que , au contraire , dans certaines circonstances ,
l'impossibilité de résister à sa propre vibration peut être
le résultat de sa trop grande légèreté.
« Quoi qu'il en soit, lorsqu'un pont suspendu est exposé
soit par sa situation , soit par la nature des charges qu'il
est destiné à recevoir, à de grands balancemens ; loin de
réduire le poids des chaînes, il faut l'augmenter encore ;
en s'attachant surtout à mettre entre les chaînes et le ta-
blier du pont l'union la plus étroite et la plus égale, afin
d'obtenir une uniformité de balancement telle , que le frot-
tement soit presque insensible. Mais c'est surtout dans la
construction des chaînes des ponts ou des jetées, destinés
au service des côtes , qu'il faut avoir soin de bien lier entre
elles toutes les parties pour éviter le plus possible le frot-
tement qu'occasionent les oscillations produites par l'im-
péluosilé des vents ou des flots ^ il faut en outre laisser le
plus de jours possible , pour que le vent ni les eaux ne
puissent y rencontrer de larges surfaces qui leur offriraient
une trop grande résistance. »
L'opinion de M. Drewry sur la nécessité d'une pesan-
teur suffisante et d'une grande adhérence des parties entre
elles , nous semble entièrement fondée ^ elle est d'ailleurs
confirmée par la pratique des ingénieurs les plus habiles,
et les accidens qui sont plus d'une fois survenus , par suite
de la trop grande légèreté des chaînes , et principalement
de leur relâchement qui exposaient le pont entier à de
trop fortes oscillations , peuvent servir encore à démontrer
la justesse de cette manière de voir.
Le capitaine Brown , auteur bien connu du système mo-
PE LA COxNSTKL'CTION DES l'OKTS SL'SrEKDUS. 1 49
dénie des ponts su pendus en 1er , employa d'abord la
ehaîne-càble , mais il ne larda pas à remplacer ces chaînes
par des tringles ou barres de fer rondes et de plates , unies
entre elles au moyen de boulons et de clavettes, parce que
ce système diminuait le frottement et rendait la vacillation
moins grande. En 181 3 , il construisit d'après ce système
son premier pont suspendu, qui a io5 pied de long; et
quoiqu'il soit propre au passage de toute espèce de trans-
ports , les chaînes de suspension ont été si habilement dis-
posées et ménagées , que leur poids n'excède pas 37 ton-
neaux (740 quintaux).
Quelques années après, M. Telford construisit le fa-
meux pont de Menay , le plus large et le plus élégant de
tous les ponts suspendus, mais dont on a parfois exagéré
le mérite (i). Il est certain qu'à cause des difficultés et de
1 époque où il a été construit , on ne peut s'empêcher de
reconnaître à M. Telford une grande hardiesse de vues ,
ainsi qu'une grande rectitude de jugement. Cet ouvrage à
une seule arche est d'autant plus remarquable que loa
voit encore aujourd'hui des ingénieurs français établir,
soit par timidité , soit par inhabileté , des points intermé-
diaires de suspension sur la largeur du fleuve; ce qui ôte
au pont suspendu son caractère de hardiesse et de légèreté.
Disons-le cependant, M. Vergés a donné à ses confrères un
bel exemple de hardiesse dans la construction de son pont
suspendu sur l'Oise , qui n'a qu'une seule ouverture.
Le système suivi par M. Telford est sans contredit le
seul qui convienne à toutes les grandes constructions de
ce genre. Le plan , dans son ensemble , avait d'abord ob-
tenu tous les suffrages , mais les détails ne furent pas jugés
(i) On a le projet de jeter sur la Tyne, entre Soulh et North-Sields,
un pont en fer suspendu qui offrira l'arche la plus large connue,
car elle n'aura pas moins de 4oo pieds de corde.
lOO DE LA CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS.
aussi favorablement. Du reste , cet ingénieur fit bientôt
oublier tous ces petits défauts de détail par sa belle con-
sUuction du pont de Bristol (i).
M. Mitis , ingénieur autrichien , qui a dirigé les con-
structions d'un beau pont suspendu, à Vienne, sur le Da-
nube, a publié un grand nombre de planches représentant
des essais de ponts suspendus , où 1 acier remplace le fer.
L'auteur s'y est aussi livré à des recherches sur différens
points qui ont beaucoup d'analogie avec la construction
des ponts suspendus -, aussi n hésitons-nous pas à en en-
tretenir ici nos lecteurs. Il semble donner la préférence à
l'acier sur le fer-, mais le prix élevé de ce métal suffirait
pour motiver son exclusion , quand même il offrirait tous
les avantages possibles. La supériorité de son usage dans
les chaînes de pont , qui consiste principalement dans sa
force comparée à son peu de pesanteur, n'est vraiment
qu'apparente, par la raison que la pesanteur et la rési-
stance au mouvement sont indispensables ^ car le mouve-
ment donné à un pont très-léger , mais de grande dimension,
par le passage d'une forte charge , qui cesserait d être en
rapport avec sa résistance au balancement , serait beaucoup
plus nuisible à sa stabiUté que ne le serait Taccroissement de
son propre poids. Aussi , pour remédier à cet inconvénient ,
(i) Note du Tr. M. Telford est en oulie auteur dun beau pont eu
pierre récemment jelé sur le Don près d'Aberdeen. Ce pont a environ
520 pieds anglnis (i52 mètres 44 cent.) de longueur; il consiste en
cinq arciies qui ont 76 pieds (22 mètres 85 cent.) d'ouvcrlure , et
25 pieds ( 7 mètres 62 cent. ) de hauteur. Ce qui est bizarre , c'est
que les fonds affectés à cette construction proviennent entièrement de
IVpargne et de l'accumulation des intérêts de la modique somme de
2 liv. st. 5 sch. 8 pences (67 fr. ) , déposée entre les mains du ma-
gistrat de la ville dans l'année i6o5 , par Sir Alexis Hay , greiîier des
assises , dans le but de réparer laucien pont du Don , fondé par le
roi Tiobert Bruce.
DE LA CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS. 1 i) I
est-on obligé de ne charger le pont en acier que de la moitié
du poids que pourrait supporter un pont en fer de la même
force 5 circonstance qui détruit tous les avantages que
semble présenter l'emploi des chaînes en acier. Un exem-
ple démontrera mieux ce que nous avançons : M. Milis
fixe la charge d'un pont en acier à deux fois environ le
poids total de la chaîne et du tablier , et à environ 8 fois
3/4 celui des chaînes -, ainsi , un pont suspendu , en acier,
dont le poids des chaînes serait de 8 tonneaux 1,910 liv.
et le poids total de 89 tonneaux , ne devrait supporter ,
d après les calculs de cet ingénieur , qu'une charge de
79 tonneaux. Si au contraire l'on évalue le poids qu'il
pourrait supporter , d'après la donnée admise , pour les
ponts en fer, c'est-à-dire 70 liv. ouo3,i25 de tonneau
par pied carré , ou bien un homme par chaque espace de
deux pieds carrés , le tablier de ce pont devant avoir 3,855
pieds carrés de superficie, pourrait supporter 120 ton-
neaux, ou un peu plus de trois fois son propre poids, et
plus de treize fois celui des chaînes. L excès de légèreté
et d'élasticité des chaînes en acier , les rend peu propres à
résister aux fortes secousses produites par Touragan ou par
le passage de voilures pesamment chargées 5 aussi nous
ne conseillerons jamais leur emploi pour les ponts qui sont
souvent exposés à cette double action. Lorsque, pour
quelque motif particulier , on recherche la légèreté et en
même tems la solidité , il faut croiser les chaînes , comme
celles du pont de Menai , et les lier fortement entre elles ;
le pont acquiert alors une très-grande solidité. L'espèce et
la quantité de matériaux à employer dans la construction
d'un pont suspendu, doivent être déterminées en raison
du but quon se propose, et le fer est incontestablement
la matière qui convient le mieux pour les ponts de grande
dimension.
102 DE LA CONSTRL'CTIOK DES PONTS SUSPENDUS.
Nous ne devons pas passer ici sons silence les résultats
assez heureux qu'on a obtenus dans ces derniers tems, de
la substitution des chaînes en bois à celles en fer 5 système
qui se rapproche beaucoup des ponts suspendus en bam-
bou que l'on rencontre fréquemment en Chine. Comme ce
moyen nouveau offre à-la-fois une grande économie, et
qu'il permet d'établir des ponts suspendus dans des pays
où la rareté du fer n'eût pas permis leur construction ,
nous croyons devoir entrer dans quelques développemens
à ce sujet.
Quand il s'agit de construire un pont suspendu sur un
point peu fréquenté, et où l'on n'a pas à craindre le pas-
sage de lourdes voitures, on peut, sans inconvénient,
substituer aux chaînes de fer dos chaînes en bois que l'on
dispose d'après le même procédé adopté pour les pre-
mières. Voici les avantages que présente ce système de
construction : à poids égal, la résistance absolue du bois
est plus grande que celle du fer, et en outre le travail
est plus promptement exécuté, et à bien moins de frais.
Le bois, il est vrai, s'avarie plus tôt que le fer, et sur-
tout se lâche davantage^ mais on prévient le premier
inconvénient en revêtant le bois de plusieurs couches
de vernis composé de sablon et de peinture à l'huile ^
ce qui le rend inaccessible à toute influence hygromé-
trique. Quant au second inconvénient, l'expérience a
démontré que l'expansion du sapin est vingt fois plus
grande que celle du fer : leur volume et la charge à sup-
porter étant les mêmes. Mais comme dans de semblables
constructions, le volume du sapin devrait être cinq fois
plus considér.ible que celui du fer, les chaînes en bois
prêteraient seulement quatre fois plus que celles en fer. Si
en outre , en construisant des ponts en bois , on a soin de
leur donner une force supérieure au poids qu'ils doivent
DE LA CONSTIirCTION DES POKTS SUSPENDUS. l53
réellement supporter , on préviendra ainsi les effets d'un
trop grand relâchement. Au reste, d'après les calculs ci-
après , on verra que cette expansion n'est pas très à re-
douter.
La force absolue de cohésion du sapin est de 12,000 li-
vres par pouce carré, ou 5 tonneaux 35/oo , un 5* envi-
ron de celle du fer; mais la pesanteur du sapin est d un
12' environ de celle du fer. Ainsi, à pesanteur égale :
La force de cohésion du sapin est -i lois 4 plu* considérable que
celle du fer.
Celle du frêne, . . 2 8' id. id.
Celle du chêne. . . 1 55" td. id.
La stabilité du pont suspendu dépend de la solidité de
ses culées, puisque, en définitive, elles supportent la totalité
de la charge. Elles doivent donc être aussi volumineuses et
aussi solides que possible, en conciliant toutefois ce que
réclament , dune part , les exigences de leur forme , et , de
l autre , léconomie , qui doit cependant porter sur ce point
moins qu'ailleurs. Lorsque les rives d'un fleuve n offrent pas
d'appuis naturels dune assez grande solidité, et qu'il est
nécessaire d'eu construire en maçonnerie , leur pesanteur
devra être au moins égale à deux fois celle de la plus pe-
sante charge que puissent porter les chaînes, et leur ré-
sistance totale (qui comprend leur pesanteur et leur force
d adhésion réunies) devra être au moins égale à quatre
fois la plus forte charge. C est pour avoir négligé ce prin-
cipe qu'on a été obligé de reconstruire le pont suspendu
des Invalides jeté sur la Seine.
JVI. Telford proposait, dans son premier projet du pont
de Menai , d attacher les chaînes à la maçonnerie , liée elle-
même aux appuis naturels du terrain , de telle sorte qu'en
cas de désastre, il dût y avoir entraînement d une masse
l54 t>E LA CONSTRUCTION DES PONTS SUSPENDUS.
de maçonnerie du poids de 12,000 tonneaux, ou six ou
sept fois la plus forte charge que le pont pût porter.
La force de résistance offerte par Tadhérence d'une
masse de maçonnerie au terrain qui l'entoure, dépend
surtout de la nature de ce terrain 5 aucune règle générale
ne peut servir à la déterminer. On ne doit donc point trop
compter sur cette force de résistance , à moins que ce ne
soient des rochers graniteux. Dans ce cas seulement, on
fera bien de les employer comme attaches, ainsi qu'on l'a
fait pour les ponts de Menai et de Brighton.
( Monthlj Pieview. )
x$(di(xnk$.
LE FERMIER FAUSSAIRE.
A Pulteney-Bridge, près de Birmingham , on voit encore
un édifice singulier , qui n'a pour fenêtres que des meur-
trières oblongues , et dont les murailles massives forment
un grand nombre de saillies , de ressauts et d'encoignures.
Un fermier, nommé Brasfield , l'occupait en 1821. Com-
ment avait-il adapté aux travaux de la ferme un bâtiment
construit pour servir à-la-fois de couvent et de citadelle ?
Il serait impossible de le dire. Quelques hangars et des
bâtimens de brique et d'argile , élevés à l'extérieur , ser-
vaient de greniers et de resserres ; les portes du manoir
restaient fermées. Brasfield et sa fille y entraient seuls 5 il
n'avait pas de domestique, et ce genre de vie étrange
jetait sur le fermier une teinte fort équivoque.
Une petite congrégation de catholiques romains s'était
réunie , dans les dernières années du règne de Charles II ,
pour donner le plan et diriger la construction de l'édifice :
monastère , quant à la distribution intérieure j forteresse ,
quant à l'apparence extérieure; plein de dégagemens, de
communications secrètes , de cachettes habilement prati-
quées , de chambres cachées , de trappes invisibles et d'es-
caliers dérobés , une habileté ingénieuse avait présidé à sa
construction: et l'épaisseur des murailles, la solidité des
portes de fer , les nombreuses ouvertures dont les remparts
étaient criblés , eussent permis aux papistes de soutenir uu
long siège , si les événemens avaient réalisé leurs espérances
1 56 LE FERMIEa FAUSSAIRE.
et soulevé dans une guerre à mort les deux grands inté-
rêts religieux qui divisaient l'Angleterre.
C'était là que demeurait Brasfield ; une cour intérieure
assez large; un puits, une fonlaine, un four, un grenier
rempli de blé , des provisions en grand nombre , offraient
à l'homme qui se confinait dans cette solitude , à-peu-près
loules les nécessités de la vie. Après qu'il avait surveillé
ses travailleurs , la grande porte de fer retombait sur Bras-
field , les barreaux énormes roulaient sur leurs pivots et
assuraient encore la solidité de la porte ; dès-lors aucun
bruit ne trahissait plus l'existence d'un être humain dans
l'enceinte de ces tristes murs. Le fermier n'admettait à
sa table aucun de ses confrères ; il parlait peu , payait
exactement ses dettes, ne se liait avec personne et semblait
ne pas s'embarrasser le moins du monde de la haine cor-
diale qu'il inspirait. Propriétaire d'un terrain fort aride ,
il employait pour fexploiter un grand nombre d'ouvriers;
et quoique le rapport de ce domaine fût peu considérable,
il vivait en homme riche. Jamais un pauvre ne se présen-
tait à sa porte sans recevoir l'aumône ; avant le jour de l'é-
chéance, ses impôts, ses contributions, la dime même,
que les agriculteurs anglais paient à regret et le plus tard
qu'ils peuvent , étaient soldés par Brasfield. Aussi les fer-
miers, à dix lieues à la ronde, n'avaient-ils pour cet homme
que des exécrations et des anathêmes. Il avait perdu sa
femme, virago tout aussi insociable que son mari, et vi-
vait avec sa fille , Jeanne ; pensive et triste enfant , déli-
cate et fraîche , toujours recluse dans le manoir du fermier,
bonne , douce , modeste , mais coupable d'un grand crime
aux yeux de ses voisines. Elle avait un piano ; Brasfield
avait acheté cet instrument à la vente d'un banquier ruiné.
D'ailleurs il donnait à Jeanne une éducation excellente ;
elle avait une bibliothèque bien composée, montait à che-
LE FEUMIEU FALSSAIRE. iS^
val comme une grande dame, et semblait le seul être hu-
main pour lequel Brasfield eût de lalTtclion.
La physionomie et les manières de Brasfield avaient
quelque chose de singulièrement repoussant. Son altitude
militaire , son grand front chauve , son sourcil droit et
abaissé sur ses yeux caves, la sévérité de son regard , l'im-
mobililé de ses traits , le dédain exprimé par la contracliou
pénible des deux angles de sa bouche , indiquaient sans
doute la fermeté de 1 esprit et même la force de l'ame ; mais
cette force et cette fermeté que le crime même n'effraient
pas. Il faisait du bien dans le pays ^ tous les quinze jours ,
ses travailleurs recevaient une haute-paie -, tous les ans ,
chacun d'eux était sûr d'une gratification. Cependant il
était détesté par cet instinct populaire, souvent injuste,
quelquefois pénétrant et sagace. On disait quil avait servi
et que sa mauvaise conduite lavait fait rayer des contrôles
de l'armée -, les uns vovaient en lui un vieux contreban-
dier échappé aux périls de son dangereux métier ; les au-
tres , un ancien membre de la république félonne de
Botany-Bay; quelques-uns enfin, un faux monnoyeur ,
un faussaire , un fabricant de ces billets-de-banque men-
songers dont 1 Angleterre était alors inondée.
Long-tems ces rumeurs passèrent pour de vagues calom-
nies ^ aucune preuve ne s'élevait contre Brasfield 5 et Ton
ne pouvait regarder comme des indices suffisans , la bizar-
rerie de son caractère , son amour de la solitude , et lopu-
lence dont il jouissait. Il payait toujours en espèces et au
comptant. Presque tous les fermiers ses rivaux avaient
reçu en paiement de faux billets de banque , et les avaient
jetés à leur tour dans la circulation ; mais on ne se souvenait
pas qu'un faux hank-note fût sorti des mains de Brasfield.
On le baissait d autant plus , et l'on disait d'autant plus de
mal de lui , qu on n'avait aucune prise sur un homme
l58 LE FERMIER FAUSSAIRE.
exact dans tous ses paiemens , fidèle à sa parole , réservé
dans ses discours , et qui professait une piété scrupuleuse.
La probité , sûre d'elle-même , peut se dispenser de ces
marques extérieures de religion ; le vice endurci n'a pas
de meilleur rempart que 1 hypocrisie.
Malheureusement Brasfield , dont la laciturnité laissait
échapper quelquefois des paroles hardies et violentes , s'at-
tira par une de ces saillies impétueuses , dont les carac-
tères les plus réservés ne savent pas toujours modérer
l'essor , la colère d'un officier de police. Cet homme se
nommait Haverell Dermody. On l'avait chargé spéciale-
ment de remonter à la source de cette fabrication clandes-
tine de billets de banque , dont le point central et caché
semblait placé dans le rayon de Birmingham : depuis deux
ans, plus de trente mille billets de toute valeur avaient
été émis par les faussaires. De pauvres diables , convaincus
de les avoir mis en circulation , avaient été pendus -, mais
les véritables auteurs des billets faux , les propriétaires de
la grande fabrique centrale , quels qu'ils pussent être ,
étaient restés en dehors des atteintes de la justice. Leurs
profits étaient immenses , leurs ressources proportionnées
et leur influence sur les agens subalternes assez puissante ,
pour leur assurer une impunité complète , achetée par le
sacrifice de quelques misérables , qu'ils livraient aux tri-
bunaux.
Haverell Dermody rencontra un jour au marché de
Birmingham , Brasfield , qui venait régulièrement à ce
marché conclure des achats et des ventes. Les rapports qui
existaient entre ces deux personnages étaient long-tems
restés secrets. Une question que Dermody adressa tout bas
au fermier, reçut pour réponse une explosion de colère.
« Vous ? s'écria Brasfield , l'épouser.
— Et pourquoi pas , je vous prie ?
LE FERMIER FAUSSAIRE. i5q
— Épouser ma fille ?
— Je vous la demande.
— Je ne vous répondrai pas , Haverell
— Et moi, je ne vous ferai pus attendre ma réplique...
— Comme il vous plaira.
— Tenez-vous sur vos gardes. Est-ce votre dernier
mot.f^
— Oui ! »
C'était un dimanche du mois d'avril 1821 , que cette
conversation brève avait lieu entre deux personnes dont la
mort fut scellée par ce peu de mots. Le lundi suivant, une
petite troupe bien armée , composée de dix hommes à che-
val et commandée par un serjjent, escorté de l'officier de
police , s'avançait lentement de Birmingham à Pulteney-
Bridge. On savait que Brasfield devait se trouver ce jour-
là à Lowbarn , village situé à deux lieues de Pulteney •, on
espérait saisir , en son absence , les inslrumens du crime ,
s'ils existaient; et une fois maîtres de ces importantes
pièces de conviction , les agens de la justice étaient sûrs de
s'emparer d'un homme auquel aucun voisin ne voudrait
offrir un asyle. La résolution , le courage et la force phy-
sique du fermier inspiraient toutefois assez de craintes
pour que l'on eût regardé comme nécessaire cette expédi-
tion à main armée. Deux ou trois ouvriers , dévoués à
Brasfield et d'un caractère semblable au sien , demeuraient
dans les bâtimens voisins du manoir 5 et l'on pensait que
le maître et ses acolytes pourraient repousser la force par
la force. Haverell Dermody , qui avait provoqué cette des-
cente judiciaire, avait fait toutes ses dispositions avec la
prudence d'un ennemi qui ne veut pas manquer sa proie.
Les dragons étaient dispersés sur la grande route,
comme s'ils eussent voulu seulement promener leurs che-
vaux 5 mais arrivés au sentier qui conduisait à l'habita-
l6o LE FERMIER FAUSSAIRE.
lion de Brasfield , ils prirent le grand trol, et, en deux
minutes , ils se trouvèrent près de la barrière principale ,
ordinairement ouverte. Elle était fermée. De grands troncs
d'arbres la barricadaient en dehors 5 plus loin , des ton-
neaux vides et des charrettes formaient une espèce de rem-
part; pas un être vivant auprès de la maison; tout était
silencieux ; on entendait seulement le bruit rauque d'un
soufïlet de forge; et le long tuyau d'une cheminée vomis-
sait une noire colonne de fumée dans l'air.
« Comment diable a-t-il deviné cela ? dit Haverell au
sergent.
— Je parie qu'il est là-dedans , reprit le militaire.
— Eh bien ! nous le prendrons. »
On fit une trouée dans une haie vive; des sentinelles
postées de distance en distance devaient arrêter Brasfield
s'il essayait de fuir ; deux dragons , le sergent et Dermody,
muni de son warrant (1)^ s'avancèrent vers la grand'porte.
Armé de cette baguette de chêne, terminée d'un croc d'ai-
rain et qui est l'insigne de son office , Haverell essaya de
soulever la porte massive. La baguette se brisa dans sa
main.
« Ah ! ah ! cria le sergent , vieux troupier de l'armée
d'Espagne; voilà un beau levier, ma foi! pour battre en
brèche la forteresse ! »
Le sergent , dont le dédain éclatait en longues risées ,
ramassa un tronc de noyer qui se trouvait par terre , et,
le saisissant avec ses deux mains, en foudroya la porte
contre laquelle il le lança; tout s'ébranla aussitôt; le por-
tique de fer rendit un long murmure , mais rien ne bou-
gea ; et le soldat, couvert de sueur, vit son compagnon,
l'officier civil , lui rendre moquerie pour moquerie.
(1) MniicLil tramener.
LE FEinriEn faissaikf.. i6i
« Diable I sécria-t-il, sans un boulet de vingt-quaire
on n en viendrait pas à bout ! »
Une échelle était placée à quelque distance ; le sergent
la planta sous la muraille , et se trouva bientôt à portée
de l une des meurtrières qui donnaient du jour à la for-
teresse. Non-^seulement cette ouverture était fort étroite
el oblongue , mais cinq ou six barreaux de fer la traver-
saient horizontalement à l'extérieur ^ et un volet de bois
de chêne la garnissait à l'intérieur. Le sergent voulut ar-
racher un des barreaux-, il y parvint; mais c'était un
succès fort inutile ; le volet , muni en dedans d'autres fer-
rares , résistait aux efforts du sergent , qui s'arrêta pensif,
déconcerté, mécontent, et descendit de léchelle.
« Malédiction sur le service d'espion ! Je ne l'ai jamais
feit -, je ne veux plus le faire ! au diable !
— C'est une affaire certaine , reprit Dermody ; Brasfield
est là-dedans. Vous entendez le soufflet de sa forge : il est
occupé sans doute à brûler ses papiers , ses presses , ses
formes... »
Il réfléchit un moment; puis, tout-à-coup, apercevant
des maçons qui travaillaient à quelque distance, il quitta
le sergent et se dirigea de leur côté : il revint avec ces
hommes qui l'aidèrent à porter une grande échelle qu'il
appliqua au pied du mur. Cette échelle atteignait le toit;
il y grimpa et parvint au faite de la maison ; il aperçut une
ouverture beaucoup plus large que celle de la muraille et
seulement protégée par un carreau. Haverell, placé en ob-
servation, ne tarda pas à découvrir une grande salle ob-
scure, au fond de laquelle étincelait une forge. Devant la
fournaise ardente et animée par le souffle vigoureux de l'in-
strument que le bras du fermier faisait mouvoir, Brasfield
était -assis, calme en apparence et immobile. De la main
droite il soufflait : de l'autre , il saisissait avec de pe-
I. II
162 LE FERMIER FAUSSAIRE.
lites pincettes des paquets de billets de banque , déposés
dans cinq ou six caisses à compartimens qui se trouvaient
par terre. Il attendait que Tun des paquets fût consumé
entièrement, puis il en reprenait un autre et lui faisait
subir la même épreuve. Ses yeux se tournèrent vers le
vitrage supérieur , seule ouverture qui éclairât la cham-
bre -, et il vit le pâle visage de Dermody. Brasfield ne
bougea pas.
« Vous êtes mon prisonnier , s'écria l'espion en cassant
le vitrage avec le canon d'un pistolet qu'il venait de tirer
de sa poche et d'armer.
— Volontiers 5 mais un peu plus tard , répondit le faus-
saire que rien ne troublait. Vous attendrez un peu, s'il
vous plait.
— Au nom de la loi et du roi , rendez-vous , et ouvrez
la porte à l'instant même... ou je fais feu sur vous.
— Fais feu et vas au diable , reprit l'autre d'une voix
résolue et tranquille. Tue-moi 5 je ne serai pas pendu.
Manque-moi 5 tu seras pendu. »
Haverell était furieux du sang froid de Brasfield. Il fit
feu -, mais son intention était seulement d'efifrayer le fer-
mier , et de briser , s'il était possible , le tuyau de fonte
qui donnait passage à la fumée.
« Ah! ah! ah! cria Brasfield^ on voit bien que ton mé-
tier n'est pas la guerre. A la police, Haverell! à la police l
— Brûle encore un papier , et je te tue , reprit Have-
rell, qui versait dans le canon du pistolet fumant encore ,
tout ce que contenait sa poire à poudre , et trois balles qui
le remplissaient jusqu'à la gueule. Eh bien! continua-t-il ,
après avoir amorcé -, m'entends-tu ? encore une poignée
de ces hank-notes , et tu es un homme mort!
— Si je laisse une poignée de hank-notes , mou cher
Haverell , je suis mort. Tire si tu veux. »
LE FEr.MlEn FAUSSAIRE. 1 6i
Dermody fut sur le point de tirer 5 mais un remords de
conscience le prit , et il eut recours aux prières , aux insi-
nuations, à la douceur.
« Que diable ! monsieur Rrasfield , il faut se rendre. A
quoi la résistance vous servirait-elle ! Vous savez bien que
j'aime à rendre service dans l'occasion. Si je peux vous être
utile à quelque chose , je le ferai , je vous assure.
— Allons , vendeur de sang humain , épargne-toi ces
mensonges. Tu as fait pendre Thomas Winnington, Henri
Godfrey, William Rhynley, pour quelques schelings , mi-
sérable ! Et tu me crois assez fou pour l'écouter ! Tes pa-
roles sont gauches comme ton bras et ton coup-d'œil sont
maladroits. Je me plaindrai à tes supérieurs \ tu es la honte
de ton arme. »
A ces mots , Tagent de police , irrité , lâcha son coup \
mais la charge trop forte fil éclater le canon, et brisa la-
vant-bras du malheureux , qui chancela sur le toit, essaya
en vain de se raccrocher à l'échelle , et finit par tomber à
terre dans un état déplorable.
Il se fit un long silence , pendant lequel le soufflet de la
forge continuait son jeu régulier -, les dragons , occupés à
soigner Haverell Dermody, avaient négligé leur mission \
enfin , la voix de Brasfield se fit entendre. Il venait d'ou-
vrir un des volets intérieurs, adaptés aux meurtrières dont
j'ai parlé. Le sergent l'aperçut et lui cria :
« Vous rendez-vous?
— Encore cinq minutes 5 avant ce tems, je n'ouvre
pas. »
La troupe qui maugréait, et qui ne se composait plus
que de six personnes , le reste s'étant détaché pour trans-
porter Dermody au village prochain, attendit -, et Brasfield,
à travers la porte , dit enfin au sergent :
« Je suis à votre service. Mais j'exige votre parole d'iion-
l64 LE FERMIER FAUSSAIRE.
neur que vous me traiterez comme je veux l'être. Point
de menottes , point de chaînes-, vous me conduirez chez le
magistrat, et je vous suivrai paisiblement.
— Parole de soldat.
— Entrez donc. Cent hommes comme vous n'auraient
pas forcé la place. Entrez, messieurs!
Où est ce Dermody , s'écria-t-il, quand les soldats eu-
rent pénétré dans l'intérieur ? Ou est-il?
— Mourant, à l'hôpital, » répondit le sergent.
La figure de Brasfield s'épanouit ^ il était rouge -, ses
yeux, ses narines, ses muscles seraient dilatés ; il y avait
une expression de triomphe hautain gravée sur tous ses
traits. Trois dragons l'environnèrent \ il s'assit. On fit
des perquisitions Irès-exactes qui furent sans résultat; on
descendit dans les caves ; tous les papiers du fermier , ses
caisses , ses meubles furent explorés.
« Pas un baiih-notel s'écria le sergent.
— Ce portefeuille en est rempli , » répondit Brasfield.
En effet, le portefeuille qu'il indiquait contenait d'ex-
cellens billets de banque \ mais ce nétait pas ce que l'on
cherchait. On remua les cendres du brasier; le sergent
lui-même bouleversa la forge , brûla ses doigts au milieu
de la tourbe ardente , creva le soufflet, fit démolir la che-
minée et mettre en pièces le tuyau de fonte. Le fermier
riait de ces inutiles recherches ; pas un lambeau de banh-
note frauduleux , pas un fragment de ce papier auquel
tenait la vie d'un homme , ne payait tant de soins et d'ef-
forts,
« A cheval , dit le dragon. Mille diables ! je n'ai jamais
eu de journée plus ennuyeuse.
— Avez-vous fini ? reprenait Brasfield qui croisait ses
bras-, voulez-vous examiner encore une cave ou un gre-
nier? Donnez- vous ce plaisir.
LE FERMIER FAVSSAllîE. l65
— Partons, sarpedié ! » s'écria le sergent, qui jurait
comme un damné.
D'un coup de botte violemment lancé, il repoussa un
bout de luvau qui venait de rouler jusqu'à lui et qui ob-
struait le passage. Huit ou dix (raj!;mens de papit-r roussi
s'en échappèrent. Le fermier pâlit, s'élança, saisit ces
morceaux , et une lutte désespérée s'établit entre lui et ses
satellites ; il s allait pour lui de la vie ou de la mort. Un
des dragons était couvert de sang -, enfin , on arracha de
ses mains un ou deux fragmens des billets faux : il déchira
et avala le reste. Garrotté , écumant de fureur , épuisé par
cette lutte inégale, il laissa tomber ses bras, et n'offrit plus
aucune résistance. On l'entraîna.
« Tout est fini!» s'écria Brasfield, si triomphant na-
guère.
Comme il arrive souvent, lorsqu'on brûle des papiers,
quelques-uns des billets à demi consumés par la flamme ,
et soulevés par la fumée, avaient été se loger au milieu de
la suie dont le tuyau était rempli. Une résignation muette,
un silence obstiné , furent les dernières armes et les seules
ressources de cet homme , qui portait dans sa vie crimi-
nelle un héroïsme barbare. Mais sur la route qui condui-
sait à Birmingham, il rencontra sa fille, Jeanne Brasfield,
à cheval, et qui, suivie d'un domestique, regagnait la
ferme. A la vue de sa fille , la fermeté slolque du fermier
l'abandonna. La pauvre enfant , tout en larmes et au dé-
serpoir , se jeta dans les bras de son père. Les dragons
s'étaient arrêtés dans leur marche.
« Enfant, dit-il, mon sort est fixé. Je n'ai qu'une an-
goisse, c'est pour toi. Vis, ma fille , ma pauvre fille ; sois
heureuse; souviens-toi, non de ma vie ni de ma mort,
mais de l'éducation que je t'ai donnée. »
On l'entraina. Cet homme de bronze pleurait. Les der-
l66 LE FERMIER FAUSSAIRE.
iiières entrevues de Brasfield avec sa fille furent déchiran-
tes. Condamné à mort comme faussaire , il ne témoigna de
sensibilité , il ne montra de regret que pour sa fille 5 une
seule affection vivait encore dans cette ame dure et dédai-
gneuse de la mort. Le jour de Texécution , au moment où
l'aide bourreau lui liait les mains , il s'écria :
« Au nom de Dieu, je vous implore, messieurs, pour
que ma faute, quelque grave qu'elle soit, ne retombe pas
sur la tète de ma fille. Elle ignorait ma faute 5 et plus j'en
connaissais la gravité, plus je conservais avec soin la pu-
reté et l'innocence de cette enfant. Devant moi se trouvent
les plus riches propriétaires du comté... Ayez pitié , mes-
sieurs ; soyez charitables... Il y a des pères parmi vous...
Ah ! ne s'en trouvera-t-il pas un qui prenne soin de l or-
pheline , seule douleur de mon agonie ! »
Un magistrat attaché au clergé anglican éleva la voix :
« Vous n'avez point confessé votre crime -, vous n'avez
montré aucun repentir ; vous mourez en impie. Les pa-
roles du livre saint tombent sur vous : « Vos péchés réjailli-
» ront sur la troisième et la quatrième générations de vos
)) enfans. »
— Ma fille ! » cria Brasfield.
Un frisson d'horreur agitait tout l'auditoire j Brasfield
tremblait de tous ses membres.
Un vieillard de haute taille , courbé , chauve , couronné
de cheveux gris et épars, se leva du banc des juges, re-
poussa le ministre intolétant , et s'approcha du coupable :
« Monsieur Brasfield, dit-il, j'ai quatre-vingts ans, et
je n'ai pas d'enfans : je prendrai soin de votre fille. Non,
non, Dieu ne punit pas les innocens... Vous êtes un mau-
vais homme et un mauvais prêtre , continua-t-il , en se re-
tournant vers le premier interlocuteur.
— Et Dieu vous en tiendra compte , » dit Brasfield , à
LE FERMIER FAUSSAIRE. 1 6^
genoux devant le vieux juge, les mains jointes, et avec
une expression forte et solennelle qui retentit encore dans
le cœur de ceux qui l'entendirent.
Le bourreau était prêt. Le fermier mourut stoïquement,
sans prononcer d'autres mois que ceux-ci : « Ma fille 1 »
(^Metropolitan. )
NOUVELLES DES SCIENCES,
DE LA LITTÉRATURE, DES BEAUX-ARTS, DU COMMERCE, DES
AïlTS INDUSTRIELS, DE l'aGRICULTURE , ETC.
m
(unces ^^(itttrclTei.
Mines de sel près de Hallein, en Autriche. — Il est
peu de contrées en Europe qui possèdent des richesses
minérales aussi abondantes et aussi variées que le district
do Salzbourg, dans la Haute-Autriche. On y trouve réu-
nies, dans une circonscription très-peu étendue, des mines
d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, de fer, d'alun, de
cobalt , de mercure , etc. , etc. L'exploitation de ces ri-
chesses emploie un grand nombre de bras, et développe
tous les genres d'industrie. Plus de 5o,ooo familles y vi-
vent du produit de toutes sortes d'ouvrages en fer, qui
servent à la consommation des diverses provinces de l'Au-
triche , ou qui sont exportés pour l'Allemagne , la Suisse ,
la France et le Levant. Ce grand débit est dû non-seule-
ment à l'excellente qualité des produits , mais aussi au bas
prix auquel les fabricans peuvent les livrer. Cependant on
doit considérer les mines de sel de Gmunden , d'Ischl , de
Hallstadt et de Hallein , comme une des principales sources
de prospérité du j)ays.Rien de plus étonnant que l intérieur
de ces immenses cavités j rien de plus curieux que les pro-
cédés qu'on emploie pour extraire le sel qu'elles renfer-
ment. Voici la description quVn donne M. Tobin dans son
Voyage en Styrie :
(( Dans le mois de juillet dernier, se trouvaient réunis^
NOL'VELLKS DES SCIKNCES , ETC. l6 )
dans la pilloresque ville de Ga.'tein, si renommée par ses
bains, sa belle cascade et ses mines d'or, quatre minéra-
logisies anglais et une société de touristes, bommes et fem-
mes, dont je faisais partie, tous amateurs des phénomènes
qu'offre la nature. Les minéralogistes nous proposèrent
de faire , de concert avec eux , une excursion dans linté-
rieur de la mine de Saltzberg (montagne de sel), pro-
position que nous acceptâmes avec enthousiasme. Pour
donnera cette excursion scientifique, toute la solennité et
tout l'éclat d'une fête , l'intérieur de la mine devait être
illuminé par un nombre infini de lanternes. Nos dames
furent exactes au rendez-vous, et bientôt nous nous trou-
vâmes auprès de l'entrée principale de la mine de Saltz-
berg. Déjà un grand nombre de mineurs nous atten-
daient, les uns armés de lampes, les autres de lanternes
en papier. Des brouettes assez larges avaient été dispo-
sées pour recevoir chacune deux dames :, mais avant de
pénétrer dans l'intérieur de la mine, on jugea àr propos de
nous affubler d'une large couverture en laijie destinée à
nous protéger contre l'humidité, et à garantir nos vête-
mens de toute souillure. Ce costume donnait à notre cor-
tège un certain aspect fantastique qui nous amusa beau-
coup. Chaque brouette était traînée par un mineur armé
d'une lampe, et de distance en distance se trouvaient
échelonnés des porte-lanternes qui éclairaient la route. Les
hommes suivaient à pied.
» Après avoir parcouru pendant une demi-heure des ga-
leries étroites et fangeuses, nous arrivâmes au rutsch, es-
pèce de glissoir établi au-dessus des différentes chambres
à sel qui se trouvent dans la mine de Saltzberg. Le glissoir
est construit au moyen de deux arbres de sapin , bien polis,
et ajoutés l'un à l'autre ; il est disposé sur un plan oblique
par un angle de 45 degrés. Le mineur se met à califour-
I^O KOUVELLES DES SCIENCES ,
chon sur l'arbre, el saisit une corde pour maîtriser sa des-
cente. Chaque visiteur s'assied successivement à ses côtés :
et lorsqu'il est rendu à sa destination , le mineur remonte
à 1 aide d'un petit escalier pratiqué à l un des murs laté-
raux , et vient prendre un nouveau passager. Cet escalier
est trop raide et trop glissant pour servir à la descente. Il
me serait difficile d'exprimer le coup- d'oeil qui s'offrit à
moi , lorsque je fus parvenu dans l'une des plus spacieuses
chambres à sel de Saltzberg. Qu'on se représente une
salle de dix à douze mille pieds de circonférence, illuminée
par plusieurs centaines de lampes , dont la lumière était
reflétée par les parois brillantes des murs et de la voûte ;
qu'on s'imagine en outre, au milieu de cette enceinte,
quarante ou cinquante personnages revêtus de couver-
turcs blanches, et Ton aura une faible idée de la scène
pittoresque qui s offrait à mes yeux : on eût dit un conci-
liabule de spectres ou de divinités infernales.
M Comme le sel ne se trouve pas en assez grandes masses
pour être extrait à sec , voici le moyen qu'on emploie : on
introduit dans chaque chambre une certaine quantité d'eau
douce que l'on agite en tous sens pour qu'elle opère la so-
lution des molécules salées et qu'elle s'en imprègne. Lors-
qu'après quelque tems de séjour, on a acquis la certitude
que l'eau est suffisamment saturée , on fextrait à l'aide
d'une pompe, et on en relire le sel , en la faisant évaporep
dans de grandes chaudières. «
Animaux sauvages du pays des Illinois. — Des divers
animaux qui peuplaient autrefois cette partie de l'Amé-
rique du Nord , quelques-uns ont complètement disparu ;
d'autres, au contraire , v sont devenus plus nombreux.
Depuis que les établissemens des colons se sont accrus,
on ne retrouve })lus le buffalo, qui faisait autrefois l'or-
DU COMMERCE , DE L INDUSTRIE , ETC. 1^1
iiement des immenses prairies qui couvrent ces contrées.
Sur plusieurs points de l état , on en dislingue encore
quelques traces que les habitans désignent sous le nom
de routes de buffalo ,• ce sont des sentiers battus , qui
conduisent généralement des prairies situées dans Tin-
térieur de 1 étal , sur les bords des grandes rivières :
on y voit la marche que ces animaux suivaient dans
leurs migrations, lorsqu'ils changeaient périodiquement
de pâturages , en passant des prairies basses et maréca-
geuses dans les plaines riches et élevées. Pendant les cha-
leurs de Tété , ils étaient chassés de ces dernières par les
mouches des prairies , et les mosquitos les repoussaient
des premières pendant l'automne. Durant le printems, le
gazon des plaines leur fournissait un abondant pâturage ,
pendant qu'ils y recevaient avec plaisir la chaleur du so-
leil et l'influence de la brise qui y souffle constamment.
En hiver, la casse du bord des rivières leur fournissait un
aliment abondant , et les feuilles toujours vertes de cet
arbuste les mettaient à l'abri des vents froids.
Il est peu de sujets plus intéressans que les migrations
des animaux sauvages, puisqu'elles nous montrent les
rapports singuliers qui existent entre l'instinct de l'animal,
et le développement merveilleux des différentes ressources
que la nature a disposées pour le soutien de leur vie dans
les circonstances les plus différentes. Les sentiers que trace
le buffalo sont étroits et remarquablement droits ; on voit
que ces animaux traversaient les bois rangés en une seule
file, et suivaient la route la plus directe vers l'endroit de leur
destination.
L'élan a disparu. On en a vu et même pris quelques-uns
il y a peu d'années^ mais il parait que maintenant il n'en
reste plus dans les limites de Tétat. Les loups sont très-
communs dans le pays. Il y en a de deux espèces : le com-
l^ti NOUVELLES DES SCIEACES,
mun ou le loup noir , et le loup de la prairie , mais l'ours
y est rare. Il habite les parties de la cantrée qui sont boi-
sées. Il se plaît surtout dans les endroits couverts de casses,
où il se nourrit pendant Thiver des jeunes pousses de cet
arbuste.
Le daim est plus abondant qu'à Tépoque de l'établis-
sement des colons 5 on pourrait presque dire qu'il aug-
mente en raison de la population -, il trouve en effet dans
le voisinage de Ibomme une protection contre les ani-
maux féroces qui l'attaquent dans les déserts , et auxquels
il n'échappe , quand il est jeune , qu'avec beaucoup de
difficulté. Ces animaux redoutent surtout les loups, qui
se réunissent en meute comme les chiens , et ne cessent
de leur donner la chasse que quand ils en ont pris un.
« Nous nous plaisions souvent, dit un habitant de ces con-
trées, par un beau clair de lune, à nous asseoir auprès
de la porte d'une cabane, au milieu de ces immenses
prairies; nous entendions alors les loups attachés à la
poursuite d'un daim , hurlant presque à la manière d'une
meute de chiens. Quelquefois on entendait leurs cris à
une grande distance dans la plaine , puis ils cessaient
tout-à-coup; plus tard on les distinguait sur un point plus
rapproché et dans une autre direction. Un instant après,
la meute sortait d'un bois placé tout auprès de nous, et
nous pouvions presque entendre les soupirs du daim
épuisé de fatigue. Ils s'éloignaient rapidement et se per-
daient de nouveau. Nous avons quelquefois passé ainsi
des nuits entières à écoutei^ ces bruits. Une fois nous vimes
un daim s'élancer dans la cour, sortir par la porte auprès
de laquelle nous étions assis, suivi de ses audacieux enne-
mis, qui le serraient alors de très-près. Chaque année les
chasseurs tuent des quantités immenses de daims , dont ils
ne prennent que les cuisses et la peau. Ces objets sont des
DU COMMERCE, DE LINDl STRIE, ETC. 1^3
arliclcs importuns de commerce et sont achetés aux chas-
seurs au prix de i5 cents la paire ^ la peau se vend 20 cents
la livre. Il y a plusieurs manières de chasser le daim qui
toutes sont égalemenl simples. Le plus généralement, le
chasseur se rond aux bois à cheval pendant le jour, choi-
sissant de préférence certaines heures que l'on considère
comme les plus favorables. On dit que, dans la saison pen-
dant laquelle les pâturages sont verts, cet animal sort d,e
sa retraite exactement au lever de la lune , soit le jour , soit
la nuit , et les chasseurs les plus expérimentés sont tous
d'accord sur 1 exaclitude de ce fait. C'est aussi cette heure
que choisit toujours le chasseur qui parcourt les forets à
cheval , le fusil sur Tépaule , et scrutant de loin tous les
ombrages. A la vue d'un daim , il se laisse glisser de dessus
son cheval , et tandis que le daim observe ce dernier, le
chasseur se dirige en rampant de son côté, ayant tou-
jours soin de laisser de gros arbres entre eux deux, jus-
qu'à ce qu'il en soit assez rapproché pour pouvoir le tirer.
Un habile chasseur manque rarement de frapper juste;
mais si le daim est blessé, il est extrêmement dangereux
de s'en approcher. Cet animal , qui, dans les autres cir-
conslances , est si craintif , ne se voit pas plutôt privé de la
faculté de fuir, qu'il entre en fureur, s'élance sur son en-
nemi , en le frappant à coups redoublés avec ses cornes
aiguës ; aussi le chasseur , qui connaît le danger , ne s'en
approche qu'avec beaucoup de prudence et arrête le daim
par un second coup de fusil , si le premier l'a seulement
blessé , ou plutôt il le fait saisir par son chien , tandis
qu'il épie le moment de le frapper avec son couteau de
chasse. Lorsque l'animal est très-fort et que le chasseur
est impatient ou sans expérience, une lutte acharnée s'en-
gage entre eux.
Quelques chasseurs j)réfèrent lattendre la nuit dans
it4 nouvelles des sciences,
■ . . . . *^
le voisinage des lieux où le sol est imprégné de particules
salines et d'où Teau sort salée. Le daim et quelques autres
animaux herbivores fréquentent ces endroits, et y restent
des heures entières, occupés à lécher la terre. Le chas-
seur s'y cache, soit dans la touÉfe d'un arbre, soit dans
une cachette pratiquée dans ce but , et masquée , comme
une batterie d'artillerie , par des branches et des souches.
Cotte chasse ne se fait que dans l'été ou au commencement
de l'automne, dans les nuits très-claires, lorsque la lune
brille d'un vif éclat, et que l'on peut facilement distin-
guer les objets. Au lever de la lune , ou peu de tems
après , le daim , sort de sa couche , et s'approche des lieux
où se trouve le sel. Ces endroits sont ordinairement tout-
à-fail nus, quoique entourés de bois; et au moment où
l'animal sort de l'ombre et arrive à la clarté que répand la
lune, il s'arrête, regarde avec précaution autour de lui ,
et flaire l'air de tous côtés. Alors il fait quelques pas, puis
il s'arrête de nouveau, flaire le sol ou élève ses narines
étendues, comme s'il trouvait l'indice d'un danger dans
les ondulations de la brise. Le chasseur reste sans mouve-
ment et presque sans respiration , attendant que l'animal
vienne à la portée de son arme , et dans une position qui
lui permette de tirer presque à coup sûr. On ne peut tuer
ainsi, dans une nuit, qu'un petit nombre de daims 5 et
au bout de quelques nuits, ces animaux timides finissent
par abandonner leurs retraites troublées.
Il y a encore une troisième manière de chasser le daim -,
mais on ne l'emploie que dans les lieux où cet animal est
rare, et où la chasse n'est considérée que comme un amu-
sement. Les chasseurs arrivent de toutes parts à la réu-
nion , à cheval et avec leurs chiens. On fixe le terrain de
la chasse -, et comme on connaît très-bien les sentiers que
prennent ordinairement les daims lorsqu'ils sont levés, on
DU COMMEKCE, DE l'iNDVSTKIE, ETC. 1^5
place un chasseur à chacun de ces passages pour intercep-
ter l'animal dans sa retraite. Lorsque tout est ainsi dis-
posé, que chacun est à son poste, quelques personnes
s'avancent dans l'intérieur , et suivant ditférenles direc-
tions avec les chiens, font lever le daim qui, dans sa fuite,
passe presque toujours devant quelqu un des chasseurs
cachés.
I^iffcraturc.
Walter Scott. — Cette vie si pleine , à laquelle l'Eu-
rope doit tant de jouissances , et qui laisse , au commen-
cement du dix-neuvième siècle, une trace si lumineuse 5
la vie de Walter Scott s est terminée à soixante-huit ans.
C'était une organisation forte , une puissance non-seu-
lement de pensée, mais de muscles et de nerfs, que le
cours de soixante années laborieuses n'a pas brisée. Je n ai
jamais vu d'homme dont le col , vigoureusement attaché ,
reposât sur une plus athlétique poitrine, sur de plus larges
épaules. Tous les ressorts de cette organisation étaient
d'acier. Une tète carrée, dont le front s'élargissait en s é-
levant , et présentait une haute surface presque plane -, des
yeux toujours attentifs, recouverts par la double et remar-
quable proéminence des sinus frontaux, sièges des qualités
qui distinguent larliste ; de longs bras nerveux 5 un thorax
digne du boxeur ; une physionomie populaire ^ des lèvres
serrées , des yeux vifs , des sourcils pour ainsi dire tendus
et rapprochés , présentaient l'étrange réunion de la saga-
cité, de la persévérance intellectuelles, et de l'agiUté, de
la force physiques. Né quelques siècles auparavant, Scott
eût pu se mêler aux escarmouches des héros-brigands du
1^6 NOUVELLES DES SCIENCES,
Border; plus d un de ces grands hommes lui eût cédé la
palme de la force et de la souplesse.
D ailleurs il descendait d une race que la guerre civile ,
la guerre étrangère et les périls de toute espèce avaient
trempée depuis long-tems. Ces combats qu'il a chantés ,
ses aïeux les ont soutenus. Un de ses ancêtres se fit pres-
bytérien, leva l'étendard du parlement, et perdit à ce jeu
une partie de ses domaiiiCs. Un autre mena la vie errante
des Vich lan Vhor et de leurs compagnons. Un troisième
marcha sous les drapeaux du Prétendant , et fut blessé à
Preston-Pans. Une balle l'avait frappé au bas-ventre; un
morceau de l'étoffe rouge qu'il portait avait pénétré dans
la blessure ; il resta sans connaissance sur le champ de ba-
taille. Les maraudeurs dépouillèrent tous les corps, entre
autres, celui de Scott, qui se réveilla nu , auprès d'un de
ses frères , atteint d'une blessure plus légère.
Scott se trouva mal, et rejeta , parmi des flots de sang,
le fragment écarlale. « Ah! ah! lui dit l'autre; frère, si
tu gardes un magasin d'habits dans ton ventre , fais-moi le
plaisir de me donner une paire de culottes. » C'était une
des anecdotes que Walter Scott se plaisait à répéter.
Sans doute ces souvenirs n'ont pas été sans influence sur
le génie de sir Walter. La grande et principale gloire de sa
vie, c'est d'avoir fait l'épopée sauvage de ces tems et de
ces hommes antiques. L'Ecosse et le Border , les chasses
et les picorées, les combats rustiques et les exploits che-
valeresques de ce coin de l'Europe , se sont parés du même
éclat poétique dont V Iliade et \ Odyssée s'environnent.
Balfour et Meg Merrilies sont devenus types , comme
Achille et Calypso. Reconnaissez à cet indice les génies
véritables ; Cervantes , Homère , Walter Scott ; le créateur
de Don Quichotte ; les pères de tous ces héros , si gran-
DU COMMERCE, DE I. 1^DUSTRIE, ETC. I77
dioses chez le poète grec , si admirablement canictérisés
chez le romancier écossais.
Écossais par le nom (Scott , Scotus) ; de race toute gaé-
lique ; comptant d'héroïques écussons parmi les écussons
de ses ancêtres-, élevé au milieu des traditions locales,
bercé par elles , et amoureux de leurs refrains et de leur
vieux langage : Walter Scott avait passé sa première jeu-
nesse dans ces bois sombres , au bord de ces lacs que de
hautes montagnes encadrent. Il y avait dans son génie
quelque chose du paysan et du héros, quelque chose de
rustique et de sublime ; c est aussi le caractère de son pays.
Qui , mieux que cet homme , aurait pu faire vivre les tra-
ditions écossaises -, idéaliser ces légendes ^ servir d'organe
à tout un peuple peu connu , et à cette originalité puis-
sante qui le caractérise ?
Bums , le poète , avait deviné Walter Scott. « Jeune
homme, dit-il un jour, en trouvant ce jeune garçon de
quinze ans , occupé à lire un vieux poète \ ce n'est pas un
esprit commun que celui qui se livre à de telles études. On
parlera de vous ! »
Ses premiers travaux furent ceux d'un antiquaire. La
poésie de l'époque où il est né 5 poésie prosaïque 5 pure ,
mais faible ; concise , mais guindée , ne lui offrait aucune
séduction digne de lui. 11 recueillit, mit en ordre, répara
et présenta au public les anciennes ballades écossaises ,
comme Percy avait rassemblé les ballades anglaises. A
cette imagination créatrice , vous n'eussiez pas demandé
l'œuvre laborieuse du commentateur : tel fut cependant
l'éveil de Walter Scott et la première preuve de sa force.
Les antiquaires et les savans blâmèrent le profane qui
avait porté la main sur leurs trésors \ ils préféraient les frag-
mens originaux, tout souillés, tout flétris , tout rouilles, tout
incomplets , aux poèmes réparés par la main habile et in-
1^8 >OUVELLES DES SCIENCES,
génieuse de Walter Scott. Quant à la masse du public ,
que lui importaient ces trésors? Savait-il combien cette
nouvelle vie poétique dont Walter Scott avait animé le
cadavre des antiques légendes , révélait de génie et de
puissance? Non; le public ne sait jamais qu'une intelli-
gence-reine a paru sur l'horizon \ le public a besoin du
succès ; c'est le succès seul qui le guide -, et quand ce succès
est fabriqué par ceux-là même qu'il couronne , le public
ne s'embarrasse pas de cela , et suit en aveugle la route
qu'on lui trace. En 1810 , les amis des antiquités écossaises
avaient lu le Mlnstrelsy of the ScoUish Border; mais
l'ouvrage n'avait pas pénétré plus loin que Carlisle , et les
critiques anglais ne le connaissaient pas encore.
Une femme éveilla la flamme poétique chez cet homme,
que l'on regardait comme un érudit renfermé dans une
spécialité très-bornée. La jolie comtesse de Dalkeith , en
prenant possession des domaines de son mari , voulut con-
naître toutes les légendes , ballades et récits qui avaient
rapport à son vieux château ; on lui amena les bonnes
femmes des environs , les vieux pâtres , les maîtres d'é-
cole , les taverniers , dont ce genre de savoir héréditaire
était la gloire , et souvent le gagne-pain. Walter Scott la
secondait dans ses recherches et dans ses interrogatoires.
(( C'était plaisir , dit le poète , d'observer avec quelle
foi profonde ces bons Écossais nous racontaient les mer-
veilleuses histoires du tems passé \ les paroles de l'évangile
leur semblaient moins authentiques. » Une vieille tradi-
tion de féerie frappa surtout Timagination de la jeune
comtesse : elle enjoignit à Walter Scott de l'écrire en vers :
Telle fut l'origine de Lay ofthc Last 3Iinstrel. Southey
venait de publier ses poésies en rhythmes irréguliers 5 la
Christabel de Coleridge , poème en vers libres , jouissait
de la plus haute réputation, avant même d être imprimée.
DU COMMEP.CF. . Dïï. 1. INDUSTB rr . TTC. Tt'Jfr}
Déjà Ton conimençail à être las du vers alexandrin tl dr
sa nullité pompeuse ; il v avait dans la masse du public
hesovn et désir de retourner à une sphère d'idées plus
naturelles à des mœurs poétiques plus vraies; on admi-
rait sur parole les imitateurs de Bernis et de Pétrarque,
qui pullulaient en Angleterre , mais ils ennuyaient ; et Ion
sentait avec peine le joug d'une admiration assez pénilde.
Guidé , pour ainsi dire à son insu , par ses propre^ sou-
venirs et par le génie de l'époque, Walter Scott obéit,
mais lentement , aux ordres de la comtesse de Dalkeith.
Une année s'était écoulée , il n'avait encore écrit qu'une
douzaine de stances de son Roundelay. Deux critiques
de l'époque lurent ces stances, et, n'y comprenant rien ,
levèrent les épaules, balbutièrent quelques mots, puis
sortirent. Le pauvre Scott , que leur dédain accablait , jeta
ses vers au feu. Cependant un des deux critiques , touché
de je ne sais quel remords de conscienqe ^i rentra , et dit
au poète :
« Vos vers sont trop bizarres, leur coupe , leur rhythme
» etleur couleur poétique sont tropcomplétementétrangers
» à nos habitudes pour que nous puissions nous vanter de
M les avoir jugés à une première et rapide lecture. Crovez-
» moi , ne vous découragez pas \ écrivez l'ouvrage tout en-
» tier^ et portez-le à François Jeffrey. »
François Jeffrey , le Caton de la littérature de cette
époque , tenait suspendue sur la tété de tous les poètes
contemporains la menace de sa critique. Il fut flatté de
la déférence qu'on lui montrait , et il dit :
« Cela peut s'imprimer. »
Le passeport était délivré. Les presses du libraire Com-
stable roulèrent : le Lai du dernier Ménestrel parut.
On se rappelle encore la sensation prodigieuse que ce
poème produisit.
l8o NOUVELLES DES SCIENCES,
La pensée qui règne dans les romans de sir Walter,
avait inspiré le Lai du Ménestrel. C'est un appel à la na-
ture , à riiistoire , à la réalité -, c'est un retour vers l'élude
de l'homme dans toutes les classes , dans toutes les posi-
tions , dans tous les rangs. Le pédanlisme , le concetli ,
Taffectation , la poésie des salons pâlirent , dès que l'astre
poétique s'éleva. Campbell, Wordsworlh, Soulhey, furent
presque vaincus et rejetés dans Tombre. Les journalistes
eux-mêmes cédèrent à la voix publique -, ils avouèrent le
mérite supérieur de Walter Scott. Mannîon , Rokehy ,
la Dame du Lac, le Seigneur des Isles se succédèrent
rapidement. Trente mille exemplaires de chacun de ces
ouvrages furent vendus en moins de six ans.
Cependant Walter Scott lui-même avoue que ces poèmes
étaient loin de le satisfaire. « Au moment même où tout
le monde les lisait , dit-il , je leur adressais de secrets re-
proches , et je puis dire comme le fameux Wilkes : De
tous les gens de mon parti ^ j'étais le plus mécontent
de ce pajti. Sans doute le narrateur s'accusait d'être resté
à une distance trop poétique de la réalité franche et nue,
d'avoir ployé aux exigences de la rime ses descriptions
naïves , d'avoir recouvert d'une gaze vaporeuse les beau-
tés caractéristiques des traditions dont il faisait usage. Il
avait épuisé la coupe des applaudissemens populaires,
quand un rival redoutable parut sur la scène. Le Childe
Harold de loid Byron révéla un |X)ète plus profond ,
plus penseur , dont le talent concentrait en peu de mots
toute la passion du drame, toute la mélancolie de l'élégie,
toute la sublimité de l'ode. Avec la sagac^tj ^jui le distin-
guait , Walter Scott cûda le pas à ce nouv* l athlèle et se
reni .rma dans la solitude , d'où sortirent bientôt ses admi-
j^.bles romans, expression plus complète et plus simple
de sa pensée intime.
DU COMMEUCE . DE L INDUSTRIE, ETC. l8l
Pondant sept années il avait été le poète chéri de l'An-
gleterre ; il devint bientôt le romancier favori de l'Eu-
rope et du monde civilisé. Depuis long-tems il avait pensé
cl donner pour tond et pour cadre à une fiction romanes-
que, l'Ecosse héroïque et sauvage. Enfin le moment d'ac-
^ complir ce dessein était venu. TP'averlej parut en i8i4,
sous l'incognito * ce fut un embarras pour les critiques,
une jouissance pour les lecteurs , une nouveauté littéraire,
un scandale, un mystère et un éclat dont se souviennent
encore ceux qui habitaient l'Angleterre. Guy Manncringf
\ Antiquaire , Jîob-Iioy, la Vieille Mortalité {\e?, Puri-
tains) commencèrent la longue list« de ses beaux ouvrages,
auxquels on ne peut rien o*,>poser ni comparer. La cri-
tique était lout-à-fait dépaysée -, le critérium et le point
d'appui lui manquaient \ « ces romans , disait-elle , n'é-
taient pas mauvais.. . il y avait cependant beaucoup à dire -,
c'étaient des ouvrages qui avaient un certain mérite... de
l'originalité... quelque intérêt... peu de régularité... »
Que sais-je? tous les jugemens vagues et équivoques
qui ne compromettent pas le juge, furent prodigués aux
romans du poète. Commenter ces romans serait inutile :
jamais romancier n'a produit de chef-d'c&uvres plus nom-
breux et plus variés,
L'ame de Scott était vigoureuse comme son corps. 11 se
faisait vieux , quand un événement imprévu le ruina ^ il
soutint courageusement le choc : lui qui avait travaillé
toute sa vie et dont le mince patrimoine ne devait son ac-
croissement qu'aux labeurs de sa plume , et à une persé-
vérante économie. Ses mœurs avaient été pures et patriar-
chales. On ne trouve dans son existence domestique rien
de cette fougue orageuse qui , dit-on , caractérise le génie.
D'une humeur fort douce et très-sociale, il avait élevé paisi-
blenu ni >a fille il i^on fils (aujourd'hui major de cavalerie).
l;8-i5 ^'OUVELi,£.S DES SCIEJNCES ,
Ou l'avail vu acheter sur les bords ûe la Tweed , près
de Melrose , une petite lernie et quelques centaines d'acres
de terre. Le sol s'était couvert d arbres ; mille accjdens
j)iltoiesques en avaient peu-à-peu varié la monotonie. Un
bizarre château , flanqué de tourelles, plein d'irrégularités
j)iquantes, mélange curieux de toutes les espèces d'archi-
tectures, labyrinthe inoui , aux mille recoins étranges,
aux mille portes secrètes , contenant ici le cabinet des cu-
riosités antiques, là une belle ménagerie, plus loin une
bibliothèque considérable et spéciale, s'était élevé, et le nom
d'Abbotsford était devenu célèhre dans l Europe entière.
« C'était mon joujou , mon bonheur, dit quelque part
Walter Scott; une jeune fille n'habille pas sa poupée avec
[)lus de soin et de plaisir. Je savais qu'il me faudrait atten-
dre long-tems l'accomplissement de mes grands desseins ,
mais j'avais de la patience ; et cette longue attente , ces
progressifs embellissemens de ma maison , avaient pour
moi un charme extrême. » Il était arrivé au terme de ses
désirs; et le château d'Abbotsford était une des curiosités
le? plus singulières de lEcosse, lorsque le revers de for-
tune auquel nous avons fait allusion plus haut, vint l'at-
teindre.
Il s'était associé à la maison de librairie d'Archibald
Coi]»stable, son ancien ami. Quelques mois avant ta faillite
Je ce libraire , le secrétaire de la Banque d'Ecosse, étonné
de voir arriver beaucoup de billets signés Conslable et
(udossés par Walter Scott, prévit la ruine prochaine du
libraire, et envoya chercher le baronnet.
« Savez-vous , lui dit il, que Constable a mis en circula-
tion une grande quantité de billets? Prenez garde, sir
Walter !
- — Oui , répondit Scott, je vous crois, et je vous remer-
cie ; mais, voyez-vous, Archibald était pour moi un excel-
DU COMMERCE, DE LIxNDUSTRIE , KTC. l83
lent ami , quand mes amis étaient rares -, et je ne souffrirai
pas que , faute de quelques mille livres sterling , il fasse
naufrage. »
Walter, par cette faillite , se trouva débiteur de
soixante-dix mille livres sterling , ou , selon une autre ver-
sion, de cinquante-huit mille livres sterling seulement.
Un des plus riches banquiers de l'Angleterre lui envoya
sa signature en blanc, et le pria de tirer sur la Banque,
et de réparer ainsi le tort de la fortune. Le romancier ren-
voya au banquier le billet en blanc , et le remercia de son
intention généreuse. Il s'engagea à payer , en dix ans , la
somme réclamée par ses créanciers , et à y joindre l'intérêt
de celte même somme.
Aussitôt il se remet à l'œuvre. La p^ie de Napoléon ,
en neuf volumes , et ses derniers romans, qui ne sont pas
sans mérite ni sans beauté, sortent de sa plume. L'édition
à bon marché de tous ses ouvrages, enrichie de préfaces ,
achève de le tirer d'embarras 5 et avant la date fixée par le
débiteur , le nuage qui voilait les tourelles consacrées
d'Abbotsford , se dissipe , et fait place à des jours plus
beaux.
Cest après avoir triomphé avec un admirable cou-
rage de ce malheur inattendu , que la mort l'a frappé
dans la même année qui a enlevé Goethe , Cuvier , Mac-
kintosh et Bentham. Ces phares lumineux ont disparu
presqa'en même tems , à une époque fatale où les vieux
élémens de la société se pulvérisent, et où le monde aurait
besoin plus que jamais d intelligences puissantes.
Homme prodigieux , moins peut-être par la supériorité
d'une seule faculté de l'esprit que par la réunion et l'em-
ploi brillant de facultés diverses I Gil-Blas offre des pein-
tures sociales plus fines et plus délicates que les romans de
Walter Scott ; Tom Jones , une moralité plus forte et un
l84 NOUVELLES DES SCIKKCES,
drame mieux tissu ^ Don Quichotte , une élévation de
pensée et une conception plus forte 5 mais personne , si
1 on excepte Voltaire, ne fut doué par la nature d'un génie
pKis fertile et plus varié. Quinze volumes de poésie,
({ualre-vinjit-dix volumes de prose, forment son bagage
littéraire 5 ses lettres , si elles étaient recueillies , rempli-
raient plus de quinze autres volumes. Homme vraiment
européen, ou plutôt génie qui appartient au monde. Son
buste , par Chantrey , moulé en plâtre , exécuté en terre
cuite et en pierre, imité en marbre , se trouve dans toutes
les parties du monde, et les copies de ce buste se comptent
par milliers. En i83o , un contrebandier en a fait passer
deux mille en Amérique , et quinze cents dans les Indes
Orientales.
Le vide qu'il a laissé est immense ; le représentant du
génie moderne , dans son impartialité observatrice , dans
sa fécondité , dans sa richesse , dans son éclectisme , ne
sera pas de long-tems remplacé.
^^i i' t.'
@g^trtnstt(|tte.
Evaluation des vols commis dans Londres en i83i.
— Lors de la dernière session du grand jury de Lewees.
Le baronnet Gurney ol>s( rvait que le nombre des crimes
contre les personnes et la propriété tendait tous les ans à
s'accroître. Il en attribuait la cause à la détresse, louiours
progressive, des classes laborieuses; au défaut d'une in-
struction religieuse bien etilendue: à la déplorable institu-
tion de la taxe des pauvres, et surtout à la mauvaise répar-
tition des sommes provenant de cet impôt. Divers moyens
ont été proposés pour éteindre le paupérisme et détruire
le?; vices qu'il engendre. Le système des cclonics inlé-
DU COMMERCE, DE l'iKDUSTRIE , ETC. l85
rieures et extérieures a tour-à-tour prévalu , mais l'un et
l'autre ont été bientôt rejetés. Jusquici, on n'a sérieuse-
ment donné suite à aucun des nombreux projets que les
philantropes offrent de toutes parts pour remédier au
mal qui nous accable. On a essayé des émij;;rations ; mais
elles ont été si mal combinées et dirigées avec tant d'im-
prévoyance, que la plupart des émigrans sont morts de
faim, ou ont été obligés de retourner en Angleterre, où
du moins la taxe des pauvres leur assure une partie de
leur existence. La colonisation intérieure est faite sur une
si petite échelle, que son influence n'est nullement sensible
sur la population.
A voir cette apathie , il semble en vérité que nos méde-
cins politiques aient perdu tout espoir d'amélioration, et
qu'ils regardent la plaie du paupérisme comme incurable.
Et cependant , ils ne se sont pas encore occupés de la ré-
vision des lois qui régissent d'une manière si inégale la
distribution de la richesse ^ ils ne nous ont pas délivrés des
entraves odieuses qui pèsent sur le commerce des grains ;
ils n'ont pas fait disparaître ces mille réglemens qui para-
Ivsent la circulation de la richesse , privent l'ouvrier de la
juste rémunération de son travail , et plongent toutes les
classes laborieuses dans la misère et l'abjection. En atten-
dant, la démoralisation étend ses ravages -, le vol est devenu
l'industrie supplémentaire dune grande partie des classes
inférieures-, rien ne peut aujourd hui l'arrêter : les pontons
etBotanv-Bay sont pour elles le paradis terrestre. Aussi, à
nos yeux , ce sont moins les malheureux qui se livrent à ces
attentats que ceux qui ne font rien pour les prévenir, qui
sont les plus dignes de blâme. On pourrait peut-être pren-
dre nos observations pour des déclamations banales et sans
portée. Plût à Dieu qu'il en fut ainsi : mais le tableau des
l86 NOUVELLES DES SCIENCES,
vols commis dans Londres , en i83i, dressé d'après les
ordres du lord-maire , convaincra nos lecteurs que nos
plaintes ne sont que trop justes et que trop fondées. Ils
verront que les hautes classes paient bien cher leur égoïsme,
et qu'avec un peu plus d'empressement de leur part , ces
sommes énormes , qui sont aujourd'hui dévorées sans
profit , pourraient être appliquées d'une manière utile à la
reproduction et à l'amélioration des classes inférieures.
Tableau de l'é\?aluation des vols commis dans Londres en i83i.
Liv. st. Fr.
1. Petits vols commis par des domestiques,
des apprentis, consistant eu objets de
peu de valeur 5io,ooo 12,750,000
Menus objets d'argenterie et de joaillerie
volés par les domestiques aoo,ouo 5, 000, 000
11. Vols commis sur la Tamise et sur les
quais 5oo,o(ao 1 2,5oo,ooo
III. Vols et fraudes commis dans les docks. Soo.ooo y.Soo.ooo
IV. Vols commis par effraction et sur la voie
publique, consistant en argent, joail-
lerie , montres , etc 220,000 5.5oo,ooo
V. Vols commis par l'émission de la fausse
moBnaie 200,000 5, 000, 000
VI. Vols commis par 1 émission de faux bil-
lets de banque 170,000 4'25o,ooo
2,iuo,ooo 53,5oo,ooo
Quelque considérable que soit ce chiffre , il ne doit pas
paraître exagéré , si l'on se rappelle que , d'après les do-
cumens statistiques pubUés par M. Colquhoum , il se trou-
vait à cette époque, dans la ville de Londres, 20,000 per-
sonnes sans moyen d'existence, ii5,ooo voleurs, filous
ou contrebandiers, et 16,000 mendians.
UU COMMERCE, UE i. IMîtSTUlE, ETC. 1 8^
f^.
SJ^
^0()ra|)§i^.-^^o^d()C5.
Description de la pioi'ince aEnieriiia , dans l'inté-
rieur de l'île de Madagascar. — Un savant voyageur ,
sir William Hooker , qui s'est surtout appliqué à visiter les
lieux peu connus ou mal explorés, vient de donner, dans
la huilièine livraison des Mélanges Botaniques , la des-
cription de cette partie centrale de 1 île de Madagascar,
dont aucun traité de géographie ne fait mention.
<c La province d'Emerina , dit-il , qui doit être considé-
lée comme la partie la plus centrale de File de Madagascar,
est divisée en plusieurs subdélégalions. C'est le district le
plus élevé de cette grande île , et par conséquent le plus
salubre , car c'est le seul exempt des fièvres épidémiques
({ui déciment la population européenne établie sur la côte.
Toute la surface de celte centrée est hérissée de montagnes
l'ocheuses, qui sont généralement stériles. Le sol, rou-
geàtre et pierreux , est peu productif^ le manque d'une
culture convenable et les incommodités du climat , aug-
mente» t encore sa stérilité naturelle. On ne peut con-
sacrer aux travaux agricoles que cinq mois de l'année \ il y
règne le reste du tems une sécheresse désastreuse , et sur-
tout depuis la fin d'avril jusque vers le mois de septembre.
A cette époque même , les matinées sont très-froides -, le
vent d est qui y souffle avec force , ne cesse que vers la fin
dé ce liiois; alors le thermomètre descend souvent à 7"
au-dessous de zéro-, toute végétation est anéantie; il
ne tombe pas une goutte d'eau , inconvénient que com-
pense en p'ïrlle la chute d'un épais brouillard , qui pendant
la nuit couvre les montagnes , et que le soleil précipite à
soh lever. Du mois d'octobre à la fin de mars , la chaleur
augmente et devient parfois excessive j la {)luie, qui com-
l88 NOUVELLES DES SCIENCES,
mence l'après-midi et continue jusque dans la nuit, tombe
régulièrement chaque jour, et souvent avec tant de vio-
lence , qu elle entraîne , dans les torrens qu'elle forme ,
les arbres, les tertres et jusqu'aux rochers. Il survient en-
core dans cette saison des orages, qu accompagnent sou-
vent d'épouvantables ouragans d'une impétuosité extrême ,
dont rien ne peut suspendre la furie, et qui portent en tous
lieux le fracas et la destruction ^ des tremblemens de terre,
faibles , il est vrai , accroissent encore parfois l'épouvante ^
enfin, la chute de grêlons énormes, désolation des habi-
tans , vient menacer de ruine leur récolle de riz , qui est
sur pied à cette époque.
» L'agriculture, à Emerina, est dans un délaissement
complet , de même que dans les autres parties de Tile. Les
naturels, d'une indolence extrême, s'en remettent à la na-
ture du soin de tout disposer ^ c'est assez pour eux de tra-
cer quelques légers sillons , auxquels ils semblent accorder
à regret quelques rares semences, dont ils attendent en sé-
curité le produit qui doit suffire à leurs besoins d'une
année. Quoique les naturels d'Emerina dussent être exci-
tés , par la nature de leur sol , à se livrer à de plus sérieux
travaux , il est douloureux de voir des quantités immenses
de terrain laissées incultes , et qui , en retour de quelques
soins, donneraient d'énormes produits, terres où leurs
mains négligentes cultivent seulement quelques tiges de
riz. Il semble qu'il soit encore donné à l'industrie euro-
péenne de rendre habitables ces déserts , où l'on obtien-
drait aisément, par une culture convenable, six fois le
produit que consomment actuellement les habitans de cette
contrée.
» Le riz , ce grand objet de l'agriculture des Madécas-
ses , et qui assure en grande partie leur subsistance , pré-
fère , coiamo on sait , les terrains humides : aussi les habi-
UU COMMEUCE, DE l'inDUSTUIE , ETC. 1 S<^
tans d'Emerlna choisissent-ils, pour sa cuUurc, les basscs-
lerres, où les eaux séjournent, ou bien les bords des ri-
vières, que Tinondation atteint aisément. Lorsqu'ils ont
ouvert avec la bêche, nommée par eux fangadi , d'étroits
sillons, ils v déposent le riz, qui, après une germination
qui ne se fait point attendre , est aussitôt transplanté. Cette
opération terminée , ils restent plongés dans l'indolence la
plus complète jusqu'à ce que le moment de la récolte arrive.
Il faut le dire , cependant , l'industrie agricole n'est pas
aussi négligée dans les autres parties de l'île de Mada-
gascar , surtout dans les districts maritimes.
» Les habitans de Behtanihména , territoire maritime
des plus fertiles , suivent un mode de culture différent.
Ils ne sèment point le riz préalablement pour le transplan-
ter ensuite, mais ils le mettent en terre comme nous avons
coutume de faire pour le mais. Ils choisissent les lieux les
plus sombres, le milieu d'un bois , par exemple , où , après
avoir essarté un certain espace de terre, ils y font, au moven
d'un bâton pointu, des trous dans lesquels ils déposent
ensuite la semence. Cette opération a lieu deux fois par
an. Ils passent fréquemment d'un lieu dans un autre, pour
y faire le même travail 5 mais, au bout de deux ou trois
ans , ils reviennent à la place qu'ils ont d'abord occupée ,
qu'ils cultivent une seconde fois, et en quelque endroit
qu'ils s'établissent, ils sont sûrs d'obtenir une récolte abon-
dante, sur laquelle l'inconstance du ciel ne peut rien.
C'est de ce district que Madagascar tire son riz le plus
blanc et le plus fin.
» Quelquefois ils choisissent un marais presque stérile,
et y font passer et repasser leurs bœufs, jusqu'à ce que la
terre ait pris de la consistance, et alors ils y déposent
la semence. Ils ont soin, tous les quinze jours ou tous les
mois , de sarcler le terrain , tant que le riz n'a pas fleuri ,
iqO NOUVELLES DES SCIENCES,
et ils Tabandonnent ensuite à sa propre croissonce. La
manière de récolter le riz des naturels de Behtanihména ,
est encore différente de celle des habitans d'Emeriiia ; car
ils ne prennent que l'épi , ils laissent la tige -, et au lieu de
battre le riz pour en faire sortir les grains, ils le recueillent
à la main , au-dessus de nattes étendues à terre. Au tien
de brûler la paille, comme à Emerina, on en fait usage
pour la litière du bétail. Les femmes et les enfans sont
seuls employés à la culture du riz : les liommes ne s'oc-
cupent que des travaux préparatoires.
)) Les habitans d'Emerina, livrés à Tidolâtrie la plus
abjecte, sont cruels et inhospitaliers-, ils adorent tour-à-
tour Janka, le bon génie , et Agalticé , le mauvais génie.
On ne remarque dans leurs mœurs aucune trace des amé-
liorations qu'ont introduites les Européens chez les autres
tribus madécasses. »
^g^ommcrce.
Importance du commerce de l' Irlande avec l'Angle-
terre. — Parle-t-on de l'Irlande, c'est toujours en termes
lamentables qu'on s'exprime sur son compte ; ce sont ses
pauvres, ses malfaiteurs, qui font le sujet banal de tous
les discours parlementaires : il est rare qu'on s'entretienne
de ses ressources , de l'industrie de ses habitans , des ri-
chesses qu'ils produisent. On dirait que l'Irlande est un
pays plus sauvage que le Groenland. Aussi , pensons-nous
qu'il ne sera pas sans intérêt d'indiquer ici limportance
de son commerce avec l'Angleterre. On verra par ce docu-
ment quelles ressources immenses l'Irlande fournirait à la
métropole , si , au lieu de lui imposer des charges oné-
reuses, le gouvernement anglais protégeait et encourageait
Dtî COMMERCE, DE L INDUSTRIE, ETC. igl
son industrie , et délivrait ce pays de toutes les sangsues
qui Tépuisent.
Tableau des produits agricoles exportés par l'Irlande en Angle-
terre , durant f année i83t.
NATURE
des objets exportés.
QUANTITES.
chevaux i55
Vaches 6,82 1
Veaux 285
Moutons i3,2i8
Agneaux i^93i4
Pourceaux 89,700
Mulets 243
Lard salé 16,090 barils.
Porc salé 17,746 id.
Bœuf salé 9.44^ id-
Langues et jambons 970 id.
Saindoux 8,45?. id.
Beurre 5o4,o47 id. i
Œufs 3, 5o8 paniers.
Blé 377,060 quarters.
Orge 5i3,458 id.
Avoine 460,786 id.
Seigle 56o id.
Pois '• 2,736 id.
Haricots 10,456 id.
Drèche 8,65o id.
1" leur de farine 115,194 sacs.
Farine 25o,86o charges.
en liv. st.
3,100
54,568
2 85
i3,2i8
438
44,85o.
2,43o
37,725
55,238
5i,947
2,910
2 i,i5o
,5l2,l4l
7,016
942,660
470,187
460,786
840
4.104
i5,684
21,626
282,986
376,290
en francs.
77,600
1,339,200
7,125
53o,45o
10,960
1,12 1,260
60,760
943, 126
1,130,960
1,298,676
72,760
628,260
37,803,675
176,400
23,818,760
12,764,676
1 1,619,660
22,000
102,600
392,200
540,626
7,074,626
9,407,260
4,38o,i47 109,605,675
L'Irlande exporte en outre des toiles de coton et de lin ,
et divers autres produits de l'industrie manufacturière ,
qui s'élèvent à plusieurs millions.
IQ2 NOUVELLES DES SCIENCES, ETC.
^ccroissemejit des produits de V agriculture dans la
Grande-Bretagne. — Rien ne prouve mieux la marche
progressive d'une industrie que l'accroissement de ses pro-
duits ; aussi , pour constater les progrès rapides qu'a faits
l'agriculture en Angleterre , durant ces vingt dernières
années, nous ne pouvons rien faire de mieux que de pré-
senter le chiffre de la valeur de ses produits aux deux épo-
ques extrêmes :
Liv. st.
Eu i8i3 , le produit net de l'agriculture s'est élevé à. . 97,590,608
Celui des mines à 2,260,000
Total 99,840,608
( 2,496,015,200 fr. )
En i83i , la valeur des diverses productions du sol de
la Grande-Bretagne s'est élevée à 160,000,000 livres ster-
ling (4,000,000,000 fr. ). Mais comme nous cherchons
ici le produit net, à deux époques déterminées , il faut dé-
duire de ce premier chiffre 26,000,000 liv. st., qui re-
présentent les frais de production. Ainsi, en i83i , le
produit net de l'agriculture de la Grande-Bretagne a été
de i35,ooo,ooo liv. st. (3,35o,ooo,ooo fr. ), c'est-à-dire
36,000,000 liv. st. (900,000,000 fr.) de plus qu'en 181 3.
Ce résultat est immense , surtout si l'on considère que
chaque année le cultivateur anglais est obligé de recourir
à la culture de terres dont les facultés productives sont
nécessairement inférieures à celles qui étaient déjà culti-
vées. En sorte que ce n'est que par des efforts et un tra-
vail inouis , que l'agriculteur parvient à tirer des terres
nouvellement mises en rapport , les utilités ordinaires du
capital qu'il y emploie.
FÉVRIER i833,
REVUE
rfJjL s[^l 4^& '^
Si^xètme.
ETAT POLITIQUE DE L'ANGLETERRE
AVANT LA COXQOÊTE DES N'ORMANDS.
L'organisation politique et civile de l'Angleterre porte,
après huit siècles de luttes intestines , et conservera long-
teras encore l'empreinte féodale de l'établissement des Nor-
mands dans les états conquis sur les débiles successeurs
d'Alfred et d'Edouard-le-Confesseur. Ces huit siècles ont
vu tour-à-tour surgir la domination normande et dispa-
raître celle du catholicisme -, ils ont vu la puissance féodale
de l'Angleterre, plus compacte, profiter de l'anarchie féo-
dale en France, pour envahir ses provinces 5 puis, dans
l'enivrement de sa victoire , se diviser et couvrir de sang
et de ruines le sol britannique , sous les bannières rivales
de Lancastre et d York-, se soumettre ensuite à la domina-
tion politique et religieuse des derniers Tudors , pour
écraser plus sûrement le peuple sous la coalition d'une
double oligarchie. Enfin, sous les Stuarts, vaincus dans
I. i3
194 ÉTAT POLITIQUE DE l'aKGLETEIUIE
une lulle où dominait le caractère d'un républicanisme de
liturgie opposé à leur système de droit divin , nous voyons
la puissance féodale s'effacer dans le cours de cinquante
ans de guerre civile , et faire ensuite leur part aux libertés
publiques pour se perpétuer en les dominant.
Dès la bataille de Hastings , le pouvoir féodal , loin d'i-
nonder le sol britannique et de s écouler avec la rapi-
dité du torrent, y prit racine, grâces au fameux partage
qui distribua toutes les terres aux compagnons darmes
du conquérant, d'après la loi normande de la primogéni-
ture , et d'après un système de suzeraineté à deux degrés
dont le dernier anneau était rivé au trône ; système dont
l'admirable simplicité suffirait pour expliquer en quoi les
révolutions féodales de la France et de l'empire germanique
diffèrent des guerres civiles d'Angleterre, où les partis,
rangés dans le même ordre, ne se disputaient que le sceptre
et l'encensoir.
Mais à côté et au-dessous de cette formidable organisa-
tion , se continuait à travers les siècles , lent ou précipité ,
suivant les circonstances, un œuvre de civilisation dont
les progrès, aujourd'hui bien constatés, n'ont plus besoin
que d'être enregistrés par le législateur, et de passer pai-
siblement des mœurs dans les codes britanniques. Cet
œuvre, c'est le développement de la liberté de l'homme
et de sa sûreté ; c'est un code de garanties sociales qui lui
assure l'exercice de son industrie , de son intelligence , la
conservation et la libre disposition de leurs produits. Du
jour où l'économie publique a pris son rang parmi les
sciences , et où la terre a été reconnue n'être qu'un instru-
ment de travail , la propriété territoriale a irrévocablement
perdu son caractère féodal , et pour lui conserver quelque
puissance en présence de la révolution française, il n'a
rien moins fallu que le génie de Pilt et les terreurs que le
AVANT LA CONQUÊTE DES NORMANDS. I C)^
jacobinisme inspirail à Tarislocratie de la Grande-Bre-
tagne.
Nous disons que cet œuvre de civilisation n'a fait que
se continuer à travers les siècles; en effet, il était com-
mencé avant les conquêtes des Normands : nous le dé-
montrerons dans le cours de cet article.
Mais avant de résumer les leçons de l'histoire dans ses
rapports avec l'organisation constitutionnelle et les insti-
tutions civiles de l'empire britannique, nous déposerons
ici une observation qui n'est que trop fondée ; c'est que
les réformes politiques ou sociales dont l'enfantement est
si laborieux, n'ont de durée que lorsque leur tems est
venu et que les peuples , assez forts pour les conquérir ,
sont assez sages pour les conserver. La grande charte ne
fut pas octroyée par Jean-Sans-Terre ; elle lui fut imposée
par la puissante oligarchie qui tenait toutes les terres du
royaume; les sermens multipliés que Henri I" lui prêta,
n'avaient rien de volontaire, et ne déposaient que de
ses velléités despotiques et de sa faiblesse; mais ces an-
tiques garanties conquises par les barons , les progrès de
la civilisation les étendirent sur toute la population bri-
tannique. La création de la Chambre des Communes , et
le droit de voter les subsides, institutions dues unique-
ment à l'épuisement où les guerres contre Philippe-le-Bel
et l'Ecossais Wallace avaient jeté le trésor d'Edouard P',
fondèrent la véritable monarchie constitutionnelle, conso-
lidée en 1688 par le Bill des Droits. Enfin c'est à l'attitude
énergique , mais calme , de la population industrielle et
agricole de la Grande-Bretagne , que la réforme parlemen-
taire doit la sanction que la pairie n'a plus osé lui refuser.
Nous allons otfrir le tableau de conquêtes plus paisibles ;
de celles que l'invasion normande n'a point effacées, dont
la trace se retrouve dans les institutions même que le
\q6 ÉTAT POLlTIQLt: DR I.'aNGI.F.TETîT.E
système féodal a le plus profondément modifiées -, nous
voulons parler principalement des lois municipales , judi-
ciaires , religieuses et politiques des Anglo-Saxons , telles
que M. Palgrave nous les a présentées dans son beau tra-
vail sur la Naissance et les Progrès de l'Etat Politique
de l'Angleterre aidant la Conquête des Normands. Ce
rapide examen nous servira de point de départ pour of-
frir à nos lecteurs les modifications importantes qu'ont suc-
cessivement subies les institutions politiques de la Grande-
Bretagne.
Les lois et les coutumes de l'Angleterre , avant la con-
quête des Normands, ne sont pas toutes d'origine saxonne.
Comme chez tous les peuples barbares subjugués par les
Césars, on y retrouve la trace des institutions romaines.
Nous remarquerons en outre que, lors de l'invasion des Ro-
mains, une partie de sa population se composait des Belges
de Lœgria, compatriotes d'origine des conquérans nou-
veaux , dont l'étendard succéda aux aigles impériales. Si l'on
en croit quelque» antiquaires gallois, le Code appelé Triads
ofthe Community (littéralement : les trois parties de la
chose publique) , ou Code Moelmutien , attribué à Djvn-
wal Moelmud , roi de Bretagne, remonte à quatre siècles
avant l'ère chrétienne , et n'a , depuis cette époque , subi
aucune altération. Les lois de Hoel Dda ditfèrent com-
plètement du Code Moelmutien , bien que les coutumes
qu'elles consacrent portent l'empreinte d'une haute an-
tiquité. Malgré les interpolations que leur examen ferait
soupçonner , le fond en parait authentique ^ elles sont aussi
supérieures aux coutumes anglo-saxonnes , que les odes de
Taliessin aux ballades (ÏEdda. Ces lois ont quelque ana-
logie avec les statuts de nos rois saxons , quant au taux de
la composition pour homicide , et quant au mode de juge-
ment par voie d'épreuve et de serment. Aussi serait-il oi-
AVAM' LA COJVQUtTE UE6 JN0UMAKD6. 1 Q^
seux de discuter si celle procédure est d'origine leulonique
ou bretonne.
La jurisprudence anglo-saxonne a sa source dans les sta-
tuts de riieplarcliie et des monarques qui concentrèrent
ensuite dans leurs mains l'autorité royale. Ces statuts se
bornent , en général , à consacrer les droits et les coutumes
du pays. Le plus ancien est attribué à Ethelberl , le pre-
mier roi chrétien qui occupa le trône de Kent , vers la fin
du dixième siècle. Ils ont été recueillis en manuscrit, sous
le règne d'Henri \" , par Ernulphe , évèque de Rocliester.
Il est évident qu'on a maladroitement cherché à en rajeu-
nir le texte, ce qui rend certains passages inintelligibles. Ces
statuts sont suivis d'autres lois rendues par les rois de
Kent et par Ina, qui régnait dans le Wessex , au commen-
cement du huitième siècle. A deux siècles de là , nous
trouvons quelques édits peu importans d'Alfred ; mais de-
puis son règne jusqu'à celui de Canut inclusivement, la
collection est aussi riche que le permettait l'état politique
de ces siècles barbares , et beaucoup plus que les archives
des autres royaumes à la même époque. Édouard-le-Con-
fesseur n'obtint la couronne que sous la condition de con-
firmer les lois de Canut, qui elles-mêmes reproduisent les
dispositions de l'ancienne législation. Voilà pourquoi le
corps des lois anglo-saxonnes a reçu plus tard le nom de
Code d"Edouard-le-Confesseur. Quelques nuances distin-
guaient la législation et la jurisprudence dans les trois
grandes divisions de l'Angleterre (i)^ mais elles sont insi-
gnifiantes , aux yeux même de l'antiquaire , si on les com-
pare aux changemens radicaux qui suivirent la conquête
des Normands.
(i) L'Angleterre se dÎTisait alors en quatre parties : le Wessex , le
W est-Saxenulage (terres saxonnes de l'ouest) , Mercie , et région sep-
tentrionale ou Danelage (terres danoises).
198 ÉTAT POLITIOVE DE L ANGLETERRE
S'il faut en croire d'anciennes chroniques , Guillaume-
le-Conquérant réunit , en 1070, les notables d'Angleterre,
auxquels il avait promis la conservation de leurs anciennes
lois. De ces conférences naquit le statut conservé en langue
française , par Ingulphe , sous ce tilre : Lois garanties au
peuple d'Angleterre, après la conquête par le roi Guil-
laume , les mêmes qui awaiejit été promulguées par le
roi Edouard, son cousin. Le texte français est accompa-
gné d'une version latine « qui , d'après JM. Palgrave , a dû
être le texte primitif -, car , à cette époque , on ne faisait pas
usage du français dans les actes du gouvernement. On ne
trouve même aucune charte ni transaction privée écrile
dans cette langue avant le règne d Henri III. La langue la-
tine ne succéda à fanglo-saxon que sous Henri II. » Cette
opinion nous parait erronée , et en voici une preuve. Dans
le premier chapitre du texte d Ingulphe, nous lisons que,
quiconque porte violemment les mains sur un homme qui
s'est réfugié dans une église , doit le rendre à son asile , et
payer en outre à l'église une aumône. Le texte français
porte ces mots : Rendist ceo quil aureisi pj'is. Mais dans
le texte latin on lit : Restituât plenarie «/;/a^«( les choses
prises)^ bien que de l'ensemble de la disposition , il ré-
sulte que la personne seule devait êlre rendue.
Le dernier monument authentique de la législation an-
glo-saxonne, est le Code attribué à Henri l". Cette compi-
lation des lois anglaises parait avoir été faite par une main
inconnue , pour fusage des justiciers normands qui sié-
geaient au tribunal du roi. Le dépôt de ce manuscrit à la
chancellerie de l'échiquier confirme cette conjecture. Le
texte de ces lois est en général obscur et altéré, et leur tra-
duction latine détestable. Les répétitions y fourmillent. Ou
y donne pour des lois nouvelles , d'anciennes institutions.
Ainsi , lorsqu'on y fait dire à Alfred que c'est après sa cou-
AV\KT LA CONQUÊTE DES NOUMANUS. I QQ
version au christianisme , et par le conseil de ses évèques ,
rju'il a décrété les compositions pécuniaires en réparation
de Thomicide et d'autres crimes , le compilateur oublie
que ces compositions étaient d'usage immémorial parmi les
nations teutoniques.
Les capitaines anglo-saxons se vantaient , comme toutes
les familles royales du nord , de descendre d Odin 5 mais ce
sont là de ces traditions fabuleuses indignes d arrêter un
instant l'attention de l'historien.
Les races nobles étaient dans l'origine désignées sous le
nom de Eorls ou Eorlcundmen. Leur noblesse , toute per-
sonnelle , ne s'effaçait , ni par la perte de leurs biens , ni
par l'entrée dans le cloître. Le mot earle (comte), appli-
qué exclusivement aux chefs, aux gouverneurs de pro-
vince , est d origine Scandinave , et remonte à l'invasion des
Danois. Plus tard , les seigneurs reçurent le nom de llia-
nes , titre impliquant un droit de suzeraineté territoriale.
Ce qui les distinguait aussi, c'était le taux des composi-
tions dont ils étaient passibles, en punition de leurs crimes,
ou qui frappaient leurs meurtriers. Ainsi les nobles étaient
divisés en twelfliyndmen et sixhjndmen (passibles de
1,200 ou de 600 schellings de composition). Ces der-
niers sont désignés, dans le Domesdaj (i), sous le nom
de sokeman , possédant librement du chef d'un seigneur,
liés envers lui à des devoirs de fidélité , mais libres de
choisir un autre suzerain , à moins que le domaine ne leur
eût été transmis à titre d'arrière-fief. On voit par quelques
passages de ce livre que cette oblation de la personne ,
(1) Domesday ou Domesday-Book , est le livre lenier ou cadastre
géuéral du royaume terminé dans la vingtième année du règne de
Guillaume-le-Conquérant, et qui constate le partage du royaume par
ce monarque, eu 700 fiefs de grands barons, et 60,710 arrière-fiefs
relevant du roi. Ce livre existe encore aux Archives de la Tour.
200 ÉTAT POLlTIQrE DE L AKGLETEHRE
cette recommandation entraine le service militaire , en
échange de la protection reçue. Ainsi , une sorte de ré-
gime féodal existait en Angleterre avant la conquête. Le
reste delà population formait la classe des ceorls, d où sont
dérivés les deux mots anglais carie et churls (manans). Ils
étaient, comme leurs maîtres, sous la dépendance d'un
seigneur dont ils formaient la suite , et dont ils cultivaient
les terres -, mais ils restaient attachés à la glèbe , et ne pou-
vaient changer de maitre. Ils différaient en cela de la classe
des sohemen ou francs-tenanciers. Ceux qui acquéraient
une propriété devenaient libres ; ils n'étaient tenus qu'aux
services stipulés dans leurs contrats ou imposés par la cou-
tume. Sous le nom de law-worlhies (protégés de la loi) ,
leur vie était évaluée à 200 schellings de composition au
profit de leur famille. Leur condition était analogue à celle
des leucles, chez les Francs, et ils formaient la majorité
de la nation.
Les ceorls n'étaient point serfs; leur condition différait
de celle que nos lois appellent villenage. Ils ne pouvaient
être vendus séparément de la terre dont ils dépendaient.
Le Domesdaj les qualifie de villani, hordaiii, cottnni,
expressions correspondantes à celles de villageois, bordiers
ou métayers.
La dernière classe de la population anglo-saxonne se
composait des theowes, véritables serfs, ne jouissant d'au-
cun droit légal, et végétant misérablement sous la seule
protection de l'église. Ces familles avaient été réduites à la
condition d'esclaves, par suite de l'impossibilité où elles
se trouvaient de répondre pécuniairement de leurs mé-
faits, et surtout de payer la composition pour homicide.
Il est probable que plusieurs d'entre elles descendaient des
captifs faits à l'époque des invasions primitives de la Bre-
tagne ou dans les guerres de Iheptarchie.
AVAJVT LÀ COIN QL" ETE DES WORMANDS. 20I
L inégalilé des conditions entre les titanes et les ceorls
anglo-saxons, s'explique par deux hypothèses également
plausibles. La première, c'est qu'elle existait primitive-
ment chez les peuples qui vinrent des bords de 1 Elbe con-
quérir 1 Angleterre \ la seconde , c'est qu'elle s'est intro-
duite après la conquête , comme une conséquence de la vie
à demi barbare dont les brusques vicissitudes ont, durant
plusieurs siècles, dégradé sur le continent la condition
sociale des classes pauvres. M. Palgrave, sans rejeter ces
deux hypothèses , insiste sur une troisième conjecture. Il
croit que les ceorls ne sont autres que les peuples conquis,
les anciens Bretons subjugués, mais non exterminés, par
les Jutes et les angles. Jusqu'à l'époque où parut le Do-
inesday^ on ne trouve dans la longue série des lois anglo-
saxonnes , aucune trace de ces distinctions tirées de l'ori-
gine de la population. Dans celles d'Ina, roi de Wessex ,
on lit des dispositions pénales dont la graduation n'est
basée que sur les différences de fortune. Ainsi un Welcïie
ou Gallois propriétaire d'une hide (120 acres) déterre, y
est évalué à 120 schellings de composition,' et celui qui
possède 0 hides (600 acres), à 600 schellings ; un thane de
second ordre, celui qui ne possède aucune terre, à 60 schel-
lings seulement.
Voici quelle était l'organisation primitive des états teu-
toniques. C'était une véritable fédération , composée d'un
assemblage de familles, de clans et de tribus, sous la juri-
diction de leurs magistrats et sous la conduite de leurs ca-
pitaines. Chaque chef de tribu perdit une partie de son
indépendance primitive , à mesure que le lien fédératif le
resserra dans la main d'un chef suprême.
Ainsi, le premier élément de la constitution anglo-
saxonne, c'est la communauté, le clan, désignés en An-
gleterre, sous la période saxonne, par le mot town ou
a02 ÉTAT POLITIQUE DE l'akgLETERRE
township (cité , circonscriplion de la cité ) ; en langue teu-
tonique, lun , du verbe tynan, qui signifie enclore. Plus
tard, le mot town ou tun a été souvent remplacé par le
mot manor. Cette dernière expression , d'origine nor-
mande , signifie résidence , et est souvent employée dans
les anciens actes avec cette acception. Elle a été successive-
ment étendue à l'ensemble de toute possession territoriale.
Chaque township anglo-saxon avait un chef unique [lord
ou ealdorman ) \ parfois elle était possédée et gouvernée
en commun par une corporation.
Les droits du lord sur le township entraînaient la.
souveraineté sur les terres qui en dépendaient : nous di-
sons la souveraineté et iK)n la propriété , parce qu'il
avait toute autorité sur le township , tandis qu'il pou-
vait n'en posséder qu'une partie , et le reste appartenir
à des sohemen, en vertu des Chartes consenties par lui
ou par ses auteurs. Les concessions étaient des substitu-
tions à deux ou trois degrés , avec clause de retour au sei-
gneur. Quelques-unes étaient perpétuelles-, elles avaient
quelque analogie avec les possessions à tenures coutumiè-
res. Plus tard, chaque township ewi pour annexe des com-
munaux dont l'usufruit se partageait entre le seigneur et la
communauté. Tel est le tableau du clan ou de la com-
mune chez les Anglo-Saxons -, son organisation a une grande
analogie avec celle des bénéfices chez les Francs et dans les
états de Charlemagne , soustraits à l'influence des institu-
tions romaines.
Chez les Bretons, le premier élément de la société était
le tref on hameau; cinquante formaient le commot , et
deux cents composaient le cantred. La réunion de trois
hameaux formait, sous le rapport de la juridiction, un
maenaw , expression analogue à celle du township. Cha-
que trefse composait d'alleux ou de terres nobles, et de
AVA^T LA COKOtETE DES AORMA>DS. 2o3
terres tenues en villenage : celles-ci n'étaient possédées
qu'à litre d'usufruit. D'après cette coutume des sociétés à
demi nomades, à la mort de chaque possesseur, la terre
était de nouveau distribuée entre ses héritiers mâles par
égales portions. Dans le pays de Galles , les terres des ma-
nans {lands in villenage) étaient soumises au même ré-
gime 5 mais les terres libres (freeholds) se transmettaient
par hérédité, comme les g-at^e/Am^5 (i) d'Angleterre, toute-
fois avec une modification qui peint bien 1 esprit patriarchal
des institutions celtiques. A la mort du dernier enfant mâle,
tous les petits-enfans de l'auteur commun pouvaient de-
mander un second partage : il en était de même pour la
troisième génération. Il n'est pas probable que les Saxons ,
plus civilisés que les peuples vaincus, aient subi à cet
égard leur influence. M. Palgrave. malgré ses préventions
en faveur des indigènes de la Grande-Bretagne , reconnaît
que la facilité avec laquelle les tribus celtiques ont été sub-
juguées, malgré le courage et 1 énergie extraordinaire qui
les distinguaient , doit être attribuée à ce système , qui ar-
rêtait les progrès de leur industrie , tarissait la source des
fortunes individuelles, et exposait la nation à tous les maux
qu'engendrent la paresse et le défaut d'union.
La race teutonique , plus éclairée , s'empressa d'adopter
le système du domaine privé ^ mais les communaux , les
terres vagues, qui ont couvert si long-tems le sol anglais,
et dont le système n aété abandonné que tout récemment,
témoignent de l'extrême mobilité des possessions primi-
tives. Dans TEst-Fries, contrée purement agricole, tout
cultivateur a encore droit à une portion de terre commune,
(1) Le mot gaveLkind signilie littéralement anenlemenl , du mot
saxon gavel , tribut. On donne ce nom eu Angleterre au mode de
possession dérivant d'une concession primitive moyennant un cens.
2o4 ÉTAT POLITIQUE DE l'akgLETERRE
à laquelle succède exclusivement le dernier de ses enfans ,
tandis que ses aînés succèdent seuls à son patrimoine 5 s'il
meurt sans postérité, sa part dans les communaux y fait
retour.
Chaque townshîp était sous la juridiction d'un seigneur,
qui ne pouvait l'exercer sans le concours des habitans. De
là vient l'institution des cours du baron, dont il n'existe
pas de traces distinctes avant la conquête , bien qu'il sem-
ble résulter d'un passage du Domesdaj , que la juridic-
tion du lord n'était point légale sans l'assistance d'un cer-
tain nombre de sokemen. Ces communautés possédaient
aussi un pouvoir réglementaire , ainsi que l'indique l'ex-
pression bj-law , dérivée du mot teuton bj, qui signifie
'village, pagus. Il existe des traces de ce pouvoir dans les
by-law-courts d'Ecosse et dans les bauren-gericht ou lois
des paysans, dont l'empire s'étend sur une partie de 1 Al-
lemagne. La juridiction du seigneur est moins contestée
que celle de ses assesseurs. Il était assisté par un bailli
(gerefa)^ élu par les ceorls , sur la présentation du juri
dont nous venons de parier.
Les habitans du townshîp, chargés d'y maintenir la paix
publique, étalent tenus, en cas de flagrant délit, de crier
haro sur le prévenu, et de lui courir sus. Ce mode d'ar-
restation fit place à la mise en liberté sous caution.
Dans les assemblées publiques des hundred (centuries) ,
des shires (comtés), le bailli (en saxon, gerefa), accom-
pagné de quatre habitans, représentait les intérêts de la
communauté, et défendait les accusés. Le tribunal se com-
posait de fonctionnaires civils et ecclésiastiques du voi-
sinage et de tous les terrariun doTnini, expression latine
consacrée , et qui peut s'appliquer aux simples francs-
tenanciers , à titre de socage ou roture. Il était présidé
par le Ealdorman , titre qui , dans ces tems reculés ^
AVANT LA COKQIÉTE DES NORMANDS. 2o5
parait s'appliquer à tlifférens degrés de magislrature. Le
mot h iindred (cent) ^ dérivé des centena ou gau de l'Alle-
magne, offre un singulier disparate avec son application
à une division territoriale, qui n'a aucun rapport avec la
population. Cette application est probablement postérieure
à l'établissement des Germains en Angleterre. Ceux qui
ont étudié la législation des barbares savent parfaitement
que le centenier y est souvent représenté comme le pre-
mier magistrat de son district, et que cette autorité n'a
cessé quà l'époque où le système féodal a effacé les der-
niers débris des anciennes institutions teutoniques.
La cour des hundred . quoique composée de droit de
tous les thanes ou propriétaires fonciers, déléguait sa ju-
ridiction à douze d entre eux, qui, ainsi que le scbérif,
étaient tenus de jurer , comme on le voit dans une loi
A'Ethelred , qu'ils ne condamneraient et n'absoudraient
personne injustement; elle possédait à-la-fois la juridiction
civile et criminelle. C'est dans son sein qu'étaient promul-
gués les actes translatifs de propriétés foncières , et que le
prix des ventes était payé.
Les hundred-courts se tenaient tous les mois , et celles
du shire (comté), deux fois par an, sous la présidence de
l'évèque et de lalderman. L'autorité de ce dernier s'éten-
dait souvent hors du comté; ainsi , nous lisons dans une
vieille chronique qu'Avlwin était alderraan de XEst-An-
glia. Sous Canut , ce titre fut remplacé par celui à'earle
(comte). L'institution des cours de comté a une origine
fort obscure. Dans le Code d'Henri J" (chap. 7), elle se
composait des mêmes magistrats que les cours de centurie
(hundred-courts) , ce qui ferait supposer que chaque cen-
turie V était représentée par douze membres correspondans
aux scabini (chevaliers), ou aux délégués des placités
présidés en France par les rnissi dominici de Charlemagne.
206 ÉTAT POLITIQUE DE l' ANGLETERRE
Ces cours connaissaienl de toutes les causes où le roi était
partie, et des crimes connus sous le nom de 'violations de
la paix du roi, placés au-dessus de la juridiction des
cours inférieures. Elles étaient chargées de défendre les
droits de l'église et ceux des opprimés.
C'est dans l'élection , faite par les propriétaires et dé-
tenteurs du sol , de représentans chargés de paraître dans
les cours des centuries et des comtés , comme jurés com-
purgateurs (témoins assermentés) et témoins ordinaires ,
que M. Palgrave place la source de la branche démocrati-
que du pouvoir législatif dans chaque royaume. « J'ai re-
» marqué, dit-il, que la nœmda était la base de la repré-
» sentation du peuple dans les diètes Scandinaves -, que
» chez les Teutons les jurés ou échevins sont devenus les
» mandataires de la nation, et ont concouru, à ce titre, à la
» confection des lois, et qu'une pareille transformation
» s'est opérée dans presque toutes les cours , parlemens ou
» assemblées dans lesquelles les communes ont pris part à
» la législation. Ainsi, la compilation nommée le Code de
» Hoel , a été l'œuvre d une assemblée composée de six
» membres de chaque commot, dans le pays de Galles , et
» de douze membres de chaque comté en Angleterre ,
» assemblés par Guillaume-le-Conquérant pour présenter
» les lois et les soumettre à la sanction royale. Dans la cour
» du duché de Cornouailles , quatre jurés de la session ,
» pris dans les diverses parties du comté de ce nom , et un
» pareil nombre dans le Devonshire , élus , assermentés
» et réunis en assemblée, formaient un parlement ayant
)) à-la-fois juridiction et droit de législation en matière de
» mines. Des institutions analogues régissaient l'île de
» Man , ainsi que celles de Jersey et de Guernesey. »
Existait-il chez les Anglo-Saxons de véritables élections
po|)ulaires , d'après le sens que nous attachons actuelle-
AVANT LA COAQl'ÉTE DES NOUMAIVDS. 'lOn
ment à ce mot ? cela nous parait impossible. Mais si quatre
ceorls et leur bailli étaient envoyés par le township à la
hundred-court^ si dans certaines cours ou pailemens d'Eu-
rope, le droit de faire de nouveaux statuts était une dé-
pendance de Tautorité judiciaire exercée par des jurés élus
de la communauté, le droit d'élection populaire devait y
être reconnu ; et si depuis il est arrivé que les choix aient
été faits par des magistrats supérieurs , lacquiescement
donné à ces abus n'a pu remplacer une abdication qu'on
ne voit formulée nulle part.
Chez les peuples du nord, la justice se rendait ordinai-
rement en plein air, sur quelque haute montagne, au bord
d'un cours d'eau, à l'ombre dun vieux chêne, autour de
quelque roche monumentale. D'anciennes superstitions
consacraient ces lieux divers , et conspiraient avec les pré-
ceptes d'une foi plus pure, à accroître le respect religieux
dû à la justice et à la vérité. Charlemagne est le premier
qui , sous prétexte de ne pas exposer en hiver les juges aux
rigueurs de la saison , ou sans doute pour rendre l'assem-
blée moins tumultueuse et mieux choisie , fit tenir son
mallus , sa cour de comté, dans un bâtiment. Mais si la
réduction du nombre des spectateurs était favorable au
bon ordre , elle rendait moins imposantes l'autorité des té-
moignages invoqués et la solennité des jugemens. A ces
époques reculées, les cours n'avaient ni greffes ni archives.
Les arrêts étaient enregistrés dans la mémoire des parties
et de leurs témoins. La transmission des héritages devait
cependant être constatée par des preuves plus durables ; à
cet effet , le land-boc ou acte écrit , constatant la mutation
de propriété, était lu en pleine cour devant les parties, et
soigneusement conservé par le nouveau propriétaire.
L'administration de la justice offrait chez les Anglo-
Saxons des singularités qu'il importe de signaler.
ri08 ÉTAT POLITIQUE DE l'aNGLETEURE
Dans le premier degré de jaridiclion, il n'exislail ni
procédure , ni décision judiciaires écrites (wnts). Le de-
mandeur ou plaignant se faisait d'abord justice lui-même ,
en s'emparant des effets de son débiteur ou du défunt
dont il se prétendait l'héritier. Les statuts de Canut
réglèrent ce privilège et ne l'abolirent pas. Ce droit de
saisie s'est continué jusqu'à nos jours, en matière de dom-
mages occasionés dans les champs parle bétail, et d'arré-
rages non payés. Le même droit , appliqué aux poursuites
dirigées contre un meurtrier par les parens de la victime ,
est un reste précieusement conservé de cette indépendance
naturelle, jalouse de veiller, à défaut de loi, à la sûreté
de l'individu et de sa famille. C'est au même principe que
se rattache le système de responsabilité mutuelle, établi
par les législateurs anglo-saxons, qui successivement im-
posèrent la peine de la composition due par l'offenseur ,
aux parens qui le dérobaient à l'épreuve du jugement ,
étendirent ensuite celte peine au lord , ou à la commu-
nauté des habitans du township , et en dernier lieu , n'y
soumirent que chaque décurie.
Le premier mode de responsabilité a subsisté long-tems
chez les naturels de l'Irlande , spécialement attachés aux
débris de leur antique état social -, et on le retrouve dans
les lois teutoniques , spécialement dans celles des Anglo-
Saxons. Il existait chez les Francs-Saliens, et peut-être en
Angleterre , un singulier usage , au moyen duquel on s'af-
franchissait de toute responsabilité à raison des délits com-
mis par un parent. On entrait dans le mallus; et là, devant
le centenier, on rompait au-dessus de sa tête cinq baguettes
d'ormeau, et en les jetant à terre, on déclarait renoncer à
hériter , et par conséquent à répondre des actes de son
parent.
Le mode de responsabilité réglé plus tard par le Code
I
AVANT LA CONQUETE DES NORMANDS. '.10()
anglo-saxon, était plus en harmonie avec un système régu-
lier de gouvernement, et n'était pas comme le précédent
un remède pire que le mal. Le lord de chaque township
répondait de la comparution de ses tenans (commendati),
et tout propriétaire de maison , de celle des individus qui
logeaient chez lui depuis trois jours. Celui qui n'avait pas
de répondant était , par cela même , placé hors de la pro-
tection de la loi, et en état de suspicion légitime.
C'est à Alfred-le-Grand qu'on doit l'institution des dé-
curies , composées de dix francs-tenanciers et de leurs fa-
milles, résidant ensemble, et responsables les uns pour les
autres. Il est probable que cette disposition territoriale se
liait à l'organisation militaire du pays , ou plutôt au svs-
tème de police intérieure, connu sous le nom de watch
and ward (surveillance et garde). Au reste ^ cette institu-
tion ne s'étendait pas sur toute l'Angleterre-, elle resta
étrangère aux comtés du nord et à une partie du royaume
de Mercie , où la responsabilité pesait sur toute la cité.
Les crimes étaient rangés endeux classes ; ceux qu'on pou-
vait expier par une peine pécun'aire, et ceux qu'on appelait
inexpiables , et qui étaient punis de mort : tels que le vol
avec bris des portes d'une maison, probablement aussi tout
attentat à la propriété commis avec violence , et le meurtre
avec préméditation et guet-apens. Quant aux meurtres
commis sur un homme en défense , ils figuraient au rang
des crimes rachetables. Si la preuve par serment n'était pas
suffisante , il avait à subir à son choix celle de l'eau ou du
feu. La première consistait à plonger la main jusqu'au poi-
gnet dans l'eau bouillante , ou à porter un fer rouge à la di-
stance de neuf pas. C'était là l'épreuve simple. Maissi le lord
refusait de rendre bon témoignage delà conduite antérieure
de l'accusé , le nombre de ses témoins devait être triplé ,
ou bien il devait subir une triple épreuve par l'eau ou ie
i4
210 ÉTAT POLITIQUE DE l'aNGLETERRE
feu, c'est-à-dire plonger son bras jusqu'au coude dans l'eau
bouillante, ou porter une barre de fer rouge trois fois plus
lourde. Ce mode absurde d'éclairer le débat fut abandonné
aux assises de Clarendon , sous Henri II. On le retrouve
cependant en vigueur dans crlaines localités, spécialement
dans le Wincbelsea, jusqu'au règne d'Henri VI.
On ne voit dans le Code anglo-saxon aucune trace de
l'épreuve par le combat , si célèbre dans les fastes judi-
ciaires de l'Europe barbare. Elle ne fut introduite en An-
gleterre que par Guillaume-le-Conquérant ; et ce qui nous
confirme dans cette opinion, c'est que Tépreuve dont il
s agit était inconnue aux peuplades Scandinaves qui s'éta-
blirent successivement en Angleterre.
Le système de procédure anglo-saxon, bien que modifié
par l'usage , s'est conservé, pur de toute altération écrite,
jusqu'au règne d Henri II, qu'on pourrait appeler, sans
trop de témérité, le fondateur de la common-law. C'est
du moins sous son règne que le jugement par juri devint
d'un usage constant ^ bien qu'en remontant à l'époque de
la conquête on trouve une ébauche informe de cette pré-
cieuse institution. Nous ne saurions mieux faire que de
citer à ce sujet le passage suivant de l'histoire de la Corn-
mon-Law , par M. Reeves.
« Le juri , tel qu'il existait dans l'origine, diffère essen-
» tiellement de ce qu'il est aujourd hui. Quelle qu'ait été
» autrefois son importance , ses bienfaits ne sauraient se
» comparer à ceux du juri actuel , ce grand palladium de
» la liberté britannique. Aujourd'hui, les jurés sont juges
» suprêmes du procès. Ils fondent leur conviction sur des
K preuves orales , ou écrites , produites devant eux , et
» leur verdict n'est qu'un jugement. Les anciens jurés, au
)) contraire, n étalent pas appelés à apprécier les faits de
» la cause comme magistrats : ces faits n'étaient pas même
AVANT LA COKQLtVK DES INOUMANDS. 211
» tléballus devant eux. Ils nélaienl que témoins, elle
)) verdict n'offrait que le résultat de leur témoignage ré-
» gulièrement , mais exclusivement invoqué pour consta-
» 1er les faits litigieux. Ainsi , un jugement au moyen du
» juri, n'était à vrai dire qu'une enquête 5 les jurés n'é-
» talent distingués des autres témoins , que par le serment
» qu'ils devaient prêter, par leur nombre limité , le rang
» que la loi leur assignait , la qualité de tenancier dans les
» divers degrés de la hiérarchie territoriale, et l'influence
» qui en résultait.
» J'ai cru nécessaire de définir les fonctions de l'ancien
)) juri , pour prévenir les fausses inductions qu'on pour-
» rait tirer de cette institution. La plupart de ses apolo-
)» gistes supposent qu'elle nous a été transmise sans alté-
» ration , depuis le règne d'Alfred , et ne se doutent pas
» du véritable caractère qui lui appartenait primitivement.
» D'après la loi normande, les accusés étaient convaincus
» ou déchargés de l'accusation par une enquête composée
» de vingt-quatre bons et loyaux habitans du pays , con-
» voqués par le sergeant. dans le voisinage du lieu où le
» crime avait été commis. Cet officier devait choisir les
» personnes qu'il supposait les mieux instruites de toutes
» les circonstances du fait. L'accusateur et l'accusé ré-
» cusaient ceux dont la probité et la véracité leur parais-
» saient suspectes -, les amis ou ennemis déclarés et les
» proches parens des parties étaient également écartés de
» la liste. Ces témoins devaient comparaître sans délai ,
» et sans citation préalable, afin de ne pas être intimidés,
» ni corrompus. Avant que l'accusé fut soumis au dé-
» bat, on procédait à une information préalable, auprès
» de quatre chevaliers , à qui l'on demandait s'ils le
» croyaient coupable \ puis le bailly , en présence de ces
» chevaliers, interrogeait les vingt-quatre jurés en parti-
21 2 ÉTAT POLITIQUE DK l'aNGLETEHRE
» cuUer , et séparément , et les confrontait ensuite avec
» Taccusé , qui pouvait les reprocher pour cause légi-
» time. Si le reproche était accueilli, le témoignage du
» juré était rejeté. Enfin, le juge récordait, c'est-à-dire,
» consignait au plumitif ou registre d'audience , et décla-
» rait le verdict , lequel n'était valable que par le concours
» de vingt jurés. »
Sous la période anglo-normande , les jurés conservaient
encore le caractère de témoins ; ils juraient la main levée,
et en ces termes : « Oyez cela , vous juges ! nous dirons la
» vérité concernant les choses que vous nous demanderez
» sous la foi du roi , et aucune crainte ne nous empêchera
» de la dire. » Il est inutile de remarquer que le mot ver-
dict ( verè dictum) , s'appliquait avec plus de justesse en-
core à un témoignage qu'à un jugement.
Il est difficile d'admettre comme un point de doctrine
cette convocation de douze ou vingt-quatre individus ,
pour affirmer par serment , en matière civile comme en
matière criminelle , qu'ils connaissaient positivement les
faits et les questions litigieux. Mais nous ferons obser-
ver que dans les principaux cas civils , pour lesquels on
eut d'abord recours à des jurés, tels que ceux appelés
par la loi normande mort d'ancestor , et novel disseisin
( les questions de pétition d'hérédité et de revendication),
les faits pouvaient être prouvés par la notoriété. Ainsi , il
pouvait être généralement reconnu dans le canton , que le
défunt possédait tel ou tel domaine \ que le demandeur
était son héritier ; que son adversaire avait pris indirec-
tement possession de l'héritage ; que tel ou tel immeuble
avait été usurpé ; et , en matière possessoire , que le de-
mandeur ayant été récemment expulsé du fonds dont il
était en possession , il y avait lieu à réintégrande. Ses voi-
sins pouvaient déposer de tous ces faits. Quant aux dif-
AVAJST LA CONQUÊTE DES NORMANDS. 21 3
ficultés du droit en matière de succession et d'éviction ,
ce ne fut que dans la suite des tems , et avec les progrès
de la civilisation, qu elles durent naître et se compliquer;
il faut croire que, primitivement, le juge se chargeait
seul de les résoudre. On s'étonne avec raison que , dans
les causes criminelles , on eût exclusivement recours au
témoignage isolé des jurés 5 mais il est probable que le
schérif ne plaçait sur sa liste que ceux qui se présentaient
spontanément pour prouver la sincérité de l'accusation
ou de la demande.
Il serait curieux de rechercher à quelle époque la preuve
orale s'introduisit dans les tribunaux anglais , et comment
les progrès de ce mode de procédure amenèrent le juri
du rôle de témoin à celui de juge des faits litigieux. Il est
probable que Ton commença par lire aux jurés quelques
fragmens d'information écrite , usage qui ne fut entière-
ment aboli qu'à l'époque de la restauration. On chercha
ensuite à obtenir, n'importe par quels moyens , l'aveu de
l'accusé ; mais nous hésitons à croire , et rien ne constate
que la preuve orale ait jamais été reçue devant les tribu-
naux anglo-normands. Il semble impossible , qu'en certai-
nes occasions, la conscience des jurés n'ait pas eu besoin
d'être éclairée , et que les personnes qui , sans être com-
prises au tableau du juri, pouvaient déposer d'un fait,
n'aient pas été entendues avant que le verdict fût prononcé.
Tout était irrégulier dans cette enfance de la procédure ,
jusqu'au moment où une tradition constante fixa les cou-
tumes, et où les écrits des juristes en firent un corps de
doctrine. Mais aucune partie de notre droit n'a été aussi
tard érigée en loi , et signalée d'une manière plus vague
dans les textes anciens , que 1 instruction orale. Ce n'est
que sous le règne de Charles U , qu'elle devint un mode
•légal et régulier d'arriver à la découverte de la vérité.
2l4 ÉTAT VOLITIQUE DE l'aNGLEXERRE
Dans les instances civiles en matière personnelle , le
iuri était employé moins souvent que dans les causes cri-
minelles , ou en matière réelle. Le demandeur affirmait
son droit devant le juge -, et le défendeur était admis à of-
frir son serment, wage his law (engager sa loi), qu'il ne
devait pas , ou qu il avait été affranchi de l'obligation.
Mais cette déclaration devait être soutenue par la présen-
tation de personnes non-suspectes qui , sous le titre de
co77ipurgateurs , juraient qu'elles avaient foi dans son ser-
ment. Les actions réelles portées devant les cours de ma-
noir, étaient purgées de la même manière , ainsi que tous
les incidens qui pouvaient s'élever devant la cour du roi,
tels par exemple que le déftiut d'assignation opposé par un
vassal à son suzerain. On ne sait à quelle époque le juri
fut saisi en matière personnelle , mais ce ne dut être que
lorsque son rôle primitif s étant modifié , la preuve par té-
moins fut admise devant lui.
Bien que les races teutoniques fussent soumises au sys-
tème fédératif , tous les pouvoirs de Tétat étaient concen-
trés dans les mains d'un chef suprêrtie. Rois, pontifes et
guerriers , les chefs anglo-saxons exerçaient une juridic-
tion souveraine sur toutes les causes que les cours ordi-
naires n'avaient ni le pouvoir, ni l'énergie déjuger. Ainsi,
sans remonter aux prérogatives fort obscures dubretwalda
ou président de l'heptarchie, les princes anglo-saxons
étaient juges féodaux de leurs thanes , et magistrats su-
prêmes quant à l'exécution des lois militaires. Sans l'inter-
vention d'aucun autre juge, ils punissaient les déhts com-
mis dans leurs armées et ordonnaient la confiscation des
biens des condamnés \ telle est du moins l'opinion de
M. Palgrave. Cette opinion nous parait très-hasardée en
ce qui touche les délits militaires. Il la fonde sur la cita-
tion suivante , extraite de Thistoire ancienne du monastère*
AVA>T J.A COKOIKTF. DES K01\MA^DS. 21 5
d'Ély : Eodeni teivpove Oslacus forte fuit accusntus
apud regem Edgaî'uw , jussitque rex ut dessaisitus de
tôt a terra suâfuisset, et privaretur omnibus quœ hahe-
bat. Rien , dans ce passage n indique, qu'Oslac fût accusé
d'un crime militaire.
En matière civile , le recours à la cour du roi n'avait
lieu que pour déni de justice, à l'instar de celui que la
jurisprudence féodale de France accordait, du tems de
saint Louis, pour défaute de droit, lorsque, dans la cour
d'un seigneur, on évitait ou on refusait de rendre la justice
aux parties. « Nul , dit un statut d Edgard , ne portera son
)) action devant le roi, à moins qu'il n'ait pas été traité
» dans le lieu de son domicile , comme digne d'être jugé
» suivant son droit {law-worthj). Si la loi a été trop sé-
» vère à son égard , il pourra solliciter du roi que sa con-
» damnation soit mitigée. » La partie devait se présenter
trois fois devant la Jiundredcoujt, pour demander justice,
suivant son droit. Le -wiit de n'ght close , le recours par
suite àe forclusion , qui s'introduisit d'après la jurispru-
dence normande, était fondé également sur la supposition
d'une défaute de droit dans la cour du seigneur. L'an-
cienne prérogative que possédait la couronne, d'alléger
la sévérité de la loi, dans son apj)lication , s est continuée
dans la juridiction du conseil du roi, et ensuite dans celle
de la cour de chancellerie. Au reste , il est douteux que ,
sous la période anglo-saxonne, ce privilège s'étendit au-delà
des peines pécuniaires ou compositions.
Le roi était le conservateur de la paix publique ; il con-
naissait directement des crimes commis sur les grandes
routes (on ne comprenait d'abord sous ce nom que les
quatre voies romaines qui traversent 1 Angleterre -, on
étendit ensuite cette désignation à tous les chemins allant
d'une ville à l'autre). Le trouble causé à la paix du roi.
2l6 ÉTAT POLITIQUE DE l'ajNGLETERRE
dans le rayon ou 'verge de sa résidence , était alors bien
plus sévèrement puni qu'il ne le fui dans la suite. Cette
mesure fantastique était de trois milles, trois stades, trois
acres courans , neuf pieds , neuf palmes et trois grains
d'orge de longueur, calculés depuis la ville ou le château
où le roi tenait sa cour. L'enceinte de ce rayon offrait un
asile inviolable ; aussi le vagabond , le voleur de bétail , le
dévastateur de bois , étaient-ils à-peu-près sûrs de l'impu-
nité. Si le droit de guerre n'était pas aussi répandu en
Angleterre que dans le reste de l'Europe féodale , les
querelles entre les thanes tout-puissans entretenaient dans
leurs familles et parmi leurs vassaux , un esprit de haine
et de vengeance marqué par le meurtre et le pillage. Mais
peu de tems après la conquête , des peines sévères furent
portées contre tous ceux qui, en se faisant justice par le
glaive , troubleraient le royaume \ et , pour mieux assurer
l'exécution des lois , Guillaume tenait tous les ans trois
placités à Winchester, à Westminster et à Glocester.
Le christianisme s'établit chez les Anglo-Saxons sous le
règne d'Etelberg, roi de Kent 5 son épouse Berthe, fille
de Charibert , roi de Paris, fut le premier apôtre du nou-
veau culte. Le moine Augustin ou Austin, envoyé en 597
avec quatre missionnaires , par le pape Grégoire , y prêcha
avec succès la foi chrétienne et devint le premier évêque
de Cantorbéry. Peu de tems après, l'un de ces mission-
naires , nommé Paulin , qui avait suivi la fille d'Etelberg
auprès d'Edwin , roi du Norlhumberland , le convertit à
la foi chrétienne. Dans les divers états composant Theptar-
chic , comme chez presque tous les barbares , nous voyons
la religion s'introduire par les femmes. Ce phénomène
s'explique aisément par l'ascendant que devait exercer sur
elles un évangile de paix et d'amour, s'intcrposant partout
entre l'oppresseur et l'opprime, tout en consacrant les
AVAKT LA COKQLÉTE DES NORMANDS. 21 ^
droits de Tun et l'obéissance de l'autre -, il s'explique aussi
par la vénération presque religieuse que les races teutoniques
professaient pour un sexe à qui seul il était donné d'adoucir
leur sauvage rudesse. Au reste, depuis que le christianisme
s était propagé parmi eux, ils n'avaient rien perdu de leur
iérocité et de leurs vices : c'était de l'idolâtrie sous un autre
nom ; elle consistait dans le culte des saints et des reliques,
et dans des pratiques monstrueuses. On ne voyait, on ne
racontait que miracles. Les crimes s'expiaient en prodi-
guant des largesses aux moines et aux églises. Les grands
eux-mêmes croyaient devenir saints en prenant l'habit mo-
nastique; et ce qui achève de prouver quelle fausse idée
ces barbares avaient de la vertu , c'est que dix rois et onze
reines de l'heptarchie se retirèrent dans le cloitre , et que
d'autres abandonnèrent le soin du gouvernement pour
faire le pèlerinage de Rome. La même ignorance produisit
les absurdes querelles dont l'église anglo-saxonne fut agi-
tée pendant plus d'un siècle : les plus vives avaient pour
objet le choix du jour où devait tomber la fête de Pâques,
et la forme de la tonsure cléricale. Les Saxons voulaient
que la couronne des prêtres fût ronde , à l'image de la cou-
ronne d'épines de Jésus-Christ, et prétendaient que la ton-
sure de leurs adversaires , les Bretons et les Écossaûs , s'é-
tendant d'une oreille à l'autre, était une invention de
Simon le magicien.
Les Bretons et les Ecossais n'étaient point soumis à la
juridiction du pape -, ils décidaient les affaires ecclésias-
tiques dans leurs synodes , selon lancien droit-commun
des églises-, cette juridiction ne s'exerçait que sur l'église
saxonne, fondée sous le pontificat de saint Grégoire, par
des moines qu'il avait lui-même envoyés. Elle fut consa-
crée par le célèbre jugement que le pape Agathon rendit
2l8 ÉTAT VOLITIQIE DH l'aNGLETERRE
en 679, sur Tap'pel de Wilfrid, archevêque d'York, con-
tre une sentence de Tarchevêque de Cantorbéry.
Quant aux immunités ecclésiastiques , elles étaient sanc-
tionnées , dans ces tems barbares , par de fortes composi-
tions , et ne cédaient que devant la force brutale des rois ,
ou des thanes les plus puissans , dont l'église ne tardait
point à se venger au moment où leurs revers rendaient
quelque force à ses anathèmes. D'après un synode tenu
en 697, quiconque troublait la paix de l'église était obligé
de payer 5o scheîlings de composition , équivalant à plus
de 3oo liv. sterl. (7,600 fr. ). Les membres du clergé ne
devaient être jugés que par des ecclésiastiques.
Il est probable que le mode d'instruction cl de jugement
était analogue à l'épreuve du juri , dans chaque congréga-
tion religieuse , et dans les divers degrés de la hiérarchie,
et que les accusateurs et les accusés produisaient le témoi-
gnage assermenté d'un certain nombre de moines ou prê-
tres, appelés par analogie jurés ou compurgateurs.
Le fameux abbé Dunstan , ministre dirigeant du roi
Edred , vers le milieu du dixième siècle, le même qui,
s'il faut en croire l'historien de sa vie , se voyant soup-
çonné à la cour d'une vie licencieuse , s'enterra dans une
petite cellule où i! ne pouvait pas même s'étendre ni dor-
mir , établit dans le monastère une réforme sévère. Jus-
qu'alors les moines anglo-saxons avaient toujours vécu
comme de simples ecclésiastiques , sans lien entre eux ,
sans règles communes aux divers ordres. Ils étaient libres
de se marier , et vivaient avec leurs femmes jusque dans
le cloilre. Dunstan les astreignit à un célibat rigoureux : il
multiplia les monastères qui , grâce à son crédit sur Edred ,
Edgar et Edouard , dit le martyr, s'enrichirent de domaines
considérables , dont les thanes rebelles , ou condamnés par
AVAM' LA CO^QllÉTE DES NOTÎMANDS. îi 1 f)
les princes pour des crimes privés, avaient été dépouillés. A
cette époque , la construction d'un monastère était un acte
expiatoire que les princes s'imposaient pour racheter les
crimes de leur ambition. C'est ainsi que la belle-mère
d'Edouard , dit le Martyr, l'ayant fait poignarder au retour
d'une chasse , bâtit , pour expier ce forfait , l'un des cou-
vens lés plus riches du pays.
Ce n'est que sous le règne du Conquérant que le pape
envoya des légats en Angleterre. Ce prince s'en servit ha-
bilement pour tenir sous sa dépendance les évêques d'ori-
gine anglo-saxonne. Au reste, il exigea que les actes des
synodes et les bulles même de Rome fussent revêtus du
sceau de ses armes , avant d'être mis à exécution , et
qu'aucun de ses ministres ou de ses barons ne pût être
excommunié sans son consentement, pour quelque cause
que ce fût. Il n'exempta de la grande division féodale du
royaume en fiefs de grands barons et arrière-fiefs de che-
valiers, que les terres possédées par les petits monastères,
les cures, les obituaires, les hôpitaux, hospices et mala-
dreries , sous le titre de possessions tenues en franche au-
mône {frank almoign). Les grands monastères , les ab-
bayes , y furent compris , ainsi que les domaines concédés
aux évêques , et le nombre de leurs fiefs s'élevait de vingt-
huit à vingt-neuf mille. Beaucoup de ces fiefs passèrent
dans les mains des capitaines normands, par l'efifet des
confiscations qui suivirent la révolte.
Comme grands tenanciers , les évêques et les abbés en-
traient dans l'assemblée générale de la nation anglo-saxonne,
connue sous le nom de wittenagemote (assemblée des
sages). Quelles étaient la composition et les attributions de
cette assemblée? c'est ce qu'il est difficile de préciser au
milieu des ténèbres épaissies sur celte matière importante
par le silence de la plupart des historiens , et surtout par
220 ÉTAT POLITIQUE DE L ANGLETERRE
les fausses lueurs que l'on rechercherait dans les écrits des
moines , plus occupés de constater les privilèges et les ac-
quisitions de leurs monastères , que de recueillir les élé-
mens primitifs du système représentatif dans leur patrie.
Cependant on peut conjecturer , par analogie avec ce qui
se pratiquait chez les races teutoniques , que ces assem-
blées se composaient de tous les capitaines qui , après l'éta-
blissement des Saxons , prirent successivement le nom de
eorls^ eorlcundmen , thanes; les évêques et les abbés y
entrèrent ensuite.
Les membres du wittenagemote s'y présentaient-ils par
un droit qui leur fût propre ou par suite d'une élection ?
On ne saurait admettre la seconde hypothèse 5 et cependant
on ne peut se dissimuler que si , sous Theptarchie , Les
grands étaient assez peu nombreux pour former une seule
assemblée dans chacun des étals qui la composaient , de-
puis la réunion de l'Angleterre sous un sceptre unique , il
était difficile que tous les thanes ou eorls, que tous les évê-
ques et abbés du royaume se rendissent au grand conseil de
la nation. Mais ils en avaient le droit; et ce droit était at-
taché , non à leurs propriétés , mais à leur personne. Ce
n'est que depuis l'établissement du gouvernement anglais
d'après les principes du système féodal , par Guillaume-le-
Conquérant , que le droit de siéger au parlement a été ter-
ritorial , et a appartenu à chaque tenancier grand ou petit ,
qui tenait immédiatement ses terres du roi.
Le grand conseil de la nation ne se composait que d'une
seule assemblée , formée des grands du royaume , dans
l'ordre civil ou ecclésiastique. Le gouvernement saxon
était donc une monarchie aristocratique, tempérée par la su-
perstition. Quant aux attributions du w itlenagemole , il ne
parait pas qu il exerçât cette puissance législative qui consiste
à présenter ou à discuter et rédiger les lois. Il se prononçait
AVANT LA CONQLÊTE DES KOKMANDS. 2?. I
comme conseil sur la paix et la guerre j il offrait au roi les
ressources dont il pouvait disposer-, il recherchait la cause
des abus intérieurs, en indiquait le remède, et le prince
rédigeait les statuts conformément à ce qui avait été résolu
ou simplement conseillé dans le wittenagemote- Au reste ,
c'est ainsi que procédaient , au tems de Charlemagne , les
assemblées du Champ-de-Mai ; et il n'est pas probable que
les deux rois anglo-saxons, Offa et Egbert, qui avaient été
les amis de ce grand monarque, dont l'un avait même ré-
sidé long-tems auprès de lui , n'aient point introduit dans
les assemblées générales de leur pays des formes analogues.
Tel est le tableau des institutions anglo-saxonnes,
aussi abrégé que les limites de cet article l'exigeaient. Cet
examen offre d'autant plus d'intérêt, que notre belle pa-
trie n'a jamais bouleversé son état social et politique ni
fait table rase de ses institutions, au sein même des guerres
civiles les plus sanglantes. On se plait à remonter à travers
les âges , vers ce berceau de notre liberté : on aime à la
voir surgir du sein des ténèbres de la barbarie , et de ré-
forme en réforme , de siècle en siècle , s'offrir plus impo-
sante et plus pure à l admiration des peuples.
( Edinburgh Review. )
Commerce, -©^nbttsf r te.
SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
PECHE DE LA BALEINE ET DE LA MORUE.
« Ce ne sont pas tant , disait Burke au Parlement , les
immenses profits que donne la pêche de la baleine , que
le nombre considérable de marins qu'elle forme tous les
ans, qui doivent attirer votre attention. Allez sur les lieux ,
assistez aux travaux de ces infatigables pêcheurs ^ voyez-
les poursuivre leur proie à travers des montagnes de
glaces flottantes , et la saisir dans les profondes eaux du
détroit de Davis ou de la baie d'Hudson. Du cercle po-
laire arctique , ils voguent vers les mers australes -, lile
Falkland est devenue leur entrepôt , le comptoir de leur
triomphante industrie. Ils ont bravé les glaces des pôles
comme ils affionlent les feux de la zone torride ; rien ne
peut abattre leur courage. Tandis que les uns jettent leurs
harpons sur les côtes d'Afrique , c'est sur celles du Brésil
que d'autres vont exercer leur périlleuse industrie. Quelles
mers n'ont-ils pas parcourues ? quels climats n'ont pas été
témoins de leurs gigantesques efforts? »
Tel a toujours été le prétexte qu'ont mis en avant les
défenseurs du système des primes et des privilèges. Nous
sommes loin de nier que ces entreprises difficiles et péril-
leuses forment d'habiles marins ; mais d abord l'on exa-
gère le nombre de matelots employés dans celte pêche , car
SITUATION DE LA l'ÈCHE DE LA BALEl>E, ETC. 2l3
M. Barrow lui-même , qui est à la source des documens
officiels , porte le nombre des navires expédiés pour la
pèche de la baleine dans les mers du Nord , en i8i4î à
143, et leur équipage à 7,i5o hommes^ et celui des na-
vires expédiés, en 181 5, dans les mers du Sud, à 107,
et leur équipage à 3,2 10 hommes. Il est certain cependant
qu'il n est sorti pour la pèche du Nord , en 1814, que 112
navires baleiniers portant /\,'joS hommes; et qu'en i8i5
il n'a été envoyé, dans les mers du Sud , que vingt-deux
navires montés par 692 marins. Dans le même article,
M. Barrow porte la valeur totale annuelle des pèches an-
glaises, sans distinction , à une somme de 8,3oo,oooliv. st.
(207,500,000 fr.). D'après les recherches auxquelles nous
nous sommes livrés , nous pensons que ce chififre , pour
èlreexact, doitétre réduità3,5oo,oool. s. (87,500,000 f.).
Nous pensons d'ailleurs que les voyages au long cours,
qu'entreprennent un grand nombre de navires marchands,
servent tout aussi bien que la pèche de la baleine à former
des matelots. Ceci est incontestable. Dès-lors, s'il est juste
d'accorder des primes pour l'éducation de nos jeunes ma-
rins, pourquoi en donner aux uns et les refuser aux
autres?
On dit aussi, pour soutenir le système des primes , que
la pèche de la baleine enrichit la nation ; mais comme la
nation ne peut s'enrichir qu'après que les entrepreneurs
de la pèche se sont eux-mêmes enrichis, pourquoi faut-
il, au détriment de toutes les industries , concourir à
la prospérité rapide d'une seule branche qui, au dire de
ses partisans, réalise déjà de grands bénéfices ? Règle gé-
nérale , chaque industrie doit se récompenser elle-même.
Si elle n est pas en rapport avec les besoins de la société ,
les primes et les encouragemens ne serviront qu'à lui don-
ner un essor artificiel de peu de durée ; si elle est réelle-
224 SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
ment utile, les bénéfices qu'elle procure doivent être une
récompense suffisante pour ceux qui l'entreprennent. Mais,
ajoutera-t-on, depuis 1824 le gouvernement n'accorde plus
de primes à la pêche de la baleine. N'est ce pas lui accorder
indirectement une prime , répondrons-nous , que de pro-
hiber ou d'imposer des droits exorbitans sur l'importation
des huiles végétales ? Les grandes améliorations que , de-
puis quelques années, on a introduites sur le continent
dans la fabrication des huiles végétales, nous permet-
traient de nous procurer à un quart meilleur marché toute
la quantité d'huile nécessaire à notre consommation, si
elles étaient raisonnablement imposées. En 1829, la pèche
de la baleine a produit 10,672 tonneaux d'huile, et on n'a
importé que le tiers environ de cette quantité en huiles
végétales. Il est incontestable que , si les droits sur l'huile
d'olive , au lieu d'être de 8 liv. st. 8 sch. par tonneau
(210 fr.) , étaient réduits à la moitié, et si les huiles de lin
et de colza , celles qui peuvent être le plus avantageuse-
ment substituées à l'huile de baleine , au lieu de supporter
un droit de 89 liv. sterl. 18 schell. (997 fr. 5o c. ), par
tonneau, n'avaient à en payer que le dixième, il serait
arrivé sur nos marchés une plus grande quantité d'huiles
végétales. Si celles-ci étaient soumises à un droit modéré ,
et si , en outre , l'entrée des huiles de baleine provenant
de la pèche américaine , celle qui se fait à moins de frais ,
n'était pas prohibée , notre approvisionnement d'huile
serait le double de ce qu'il est aujourd'hui , et nous
coûterait un tiers de moins. Ainsi donc, la pêche de la ba-
leine n'a que fort peu d'influence sur la prospérité natio-
nale , et alors même que ses produits vinssent à diminuer,
comme tout nous porte à le croire , notre industrie n'en
souffrira pas-, il est donc très-impolitique de chercher
à la faire prospérer, soit au moyeu du fatal système des
DE LA PECHE DE L.V B.VLEIKE ET DE LA. MORUE. aaO
primes, soit par 1 inijjosilion de droits énormes sur kr»
huiles et les graines oléagineuses provenant de l'étranger.
« Quoique la Grande-Bretagne , dit M. Pilkin , ait à di-
verses époques accordé des primes considérables aux na-
vires baleiniers, les pécheurs améiicains de New-Bedfort
et de Nantuket n'en ont pas moins été , quoique sans pro-
tection , des concurreus redoutables pour les Anglais sur
les marchés étrangers, parce quils ont tous les moyens
de faire cette pèche à moins de frais que nous. Nous
pourrions donc jouir nous-mêmes de cet avantage , en
laissant arriver librement sur nos marchés les huiles qui
proviennent de leur pèche. »
Que les gouvernemens se bornent à éclairer les peuples
qu'ils régissent , qu'ils protègent leur propriété au-dedans
comme au-dehors , et que , pour tout le reste , ils laissent
agir l'intérêt privé. L histoire de la pêche de la baleine et
les phases diverses qu'elle a parcourues chez tous les peu-
ples qui l'ont entreprise , serviront à démontrer , mieux
que tous les argumens , qu'il n'y a qu'une liberté absolue
qui puisse hâter le développement du commerce et de l'in-
dustrie.
La pèche anglaise , de même que celle des Hollandais ,
tut primitivement entreprise par une société privilégiée.
La Compagrde 3Ioscovite fut , il est vrai, bientôt dissoute;
mais d autres compagnies également privilégiées lui suc-
cédèrent, et n eurent pas plus de succès. En 1726, la
Compagnie de la Mer du Sud, qui avait entrepris ce
commerce sur une grande échelle , et l'avait continué
pendant huit ans , le cessa tout - à - coup , après avoir
fait des pertes considérables. Mais la législature , ayant
pris la résolution de soutenir ces sortes d'entreprises , ac-
corda, en 1782, une prime de20ScheUings(25 fr.)par ton-
I. i5
226 SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
neau à chaque navire d'une jauge supérieure à deux cents
tonneaux. Cette prime ayant été reconnue insuffisante,
fut portée, en 1749-1 à 4o schellings (5o fr.) par tonneau ^
aussi vit-on sortir, cette année, un grand nombre de vais-
seaux des ports de l'Angleterre, plutôt dans le but d'ob-
tenir la prime que de pêcher réellement.
Trompé par la prospérité apparente de cette pêche , le
Parlement la crut solidement établie, et , en 1777 , il ré-
duisit la prime à 3o schellings (i'j fr. 5o c). Cette réduc-
tion décela la nature factice de cette industrie; car le
nombre de vaisseaux qu'elle employait fut réduit, dans
l'espace des cinq années suivantes , de io5 à 89. En raison
de cette décroissance alarmante , la prime fut reportée à
son ancien taux , et le commerce maritime reprit aussitôt
son état de prospérité apparente. Les hostilités qu'amena
la guerre d'Amérique réduisirent la pêche hollandaise de
moitié , et accrurent la pêche anglaise dans la même pro-
portion. Grâces à cette circonstance favorable, la prime
put être abaissée ; en 1787 , elle fut réduite à 3o schellings
par tonneau ; en 1 792 , elle subit une nouvelle diminution
de 5 schellings , et ne fut plus, en 1 796 , que de 20 schel. ,
taux qu'elle conserva jusqu'en 1824, époque où elle a
cessé d'être payée. De celte année date aussi la décadence
de la pêche anglaise.
D'après les évaluations consignées dans les annales du
Commerce de Macpherson , le total des primes d'encou-
ragement accordées en Angleterre à la pêche de la baleine ,
depuis 1760 jusqu'à 1788, ne s'élève pas à moins de
1,577.935 liv. st. (89,448,625 fr. ). On verra par le
rapport officiel suivant, publié aujourd hui pour la pre-
mière fois, qu on manque de documens qui puissent
servir à établir le compte exact des sommes pavées à litre
DE LA PÊCHE DR LA ltALEU>E ET DE LA MORLE. 'J.'!-^
de primes, de 1789 à 181 3 inclusivement; mais il n'en
est pas moins vrai que le total des primes payées , de
1789 à 1824, s'élève à plus de deux millions et demi de
liv. st. Maintenant, si nous cherchons à évaluer le hénéfice
annuel de la pèche, nous verrons quelle disproportion il
y a entre les profits qu'elle a procurés et l'importance des
primes qu'elle a reçues durant ces trente cinq années.
Nous pensons qu'en portant la valeur du bénéfice net de
la pèche de la haleine dans les mers du Nord , seuls pa-
rages où elle ait été faite sur une grande échelle , à une
somme annuelle de 375,000 liv. st. (9,376,000 tV.) , nous
serons fort peu éloignés de la vérilé.
A présent que nous connaissons ces deux termes , sup-
posons que la somme de 2,600,000 liv. st. (62,600,000 fr.),
dépensée pour développer cette industrie, eût reçu l'em-
ploi ordinaire des capitaux , elle aurait donné annuelle-
ment un produit net de is>5,ooo liv. st. (3,126,000 fr.}.
Ainsi donc, l intérêt seul du capital accordé en primes,
de 1789 à 1824, représente le tiers du produit net annuel
de la pèche ! Il faut convenir que ces encouragemens ont
été bien libéralement accordés; et si toutefois ils ont servi
à accroître le nombre des matelots , on peut dire que le
gouvernement a adopté le moyen le plus onéreux pour la
nation , et le moins efficace. En effet, comme il ny a que
la moitié des marins occupés à cette pèche , qui soit réel-
lement employée à la manœuvre du navire, et comme il
faut au moins deux campagnes pour former un matelot ,
il est évident que l'apprentissage de chaque matelot a
coûté à la nation ^o liv. st. (1,000 fr. ) , en sup[)osant
toutefois que les armateurs aient renouvelé tous les deux
ans leur équipage.
220 SITUATION ACTUELLE KT AVENIU
Tableau du nombre âe navires sorfis chaque année des ports de
la Grande— Bretagne , pour la pèche de la baleine , dans 1rs
mers du Nord, avec l'indu ation de leur tonnage et du montant
des primes qui leur ont été accordées de 1789 à i824'
ANNÉES. NOMBRE TONNAGE NOMBRE d'HOMMES MONTANT
de navires, des navires. d'équipage. des primes.
1789 161 46,599 ? \
1790 116 53,252 4i4S3
iqgi 116 35,906 4.520
1792 90 26,985 3,667
1795 83 25,487 5,9 10 I Par suite de
1794 60 16, 586 2,q5o I l'incendie dt
1795 44 11,784 1,601 I riiôlel de la
1796 5i i5,833 I1910 |Doiiaac, il
I7q7 60 16,371 2,265 \étéimpossil)!e
1798 66 18,754 2.653 Me se procurer
179g 67 19,560 2,685 1 les renseigne-
1800 « 61 17,729 2,459 I mens relalifs
1801 64 18, 568 2,544 I à la prime
1802 79 25,559 5,129 I durant ces
i8o5 95 28,608 3,806 1 18 années.
1804 92 28,034 5,597 1
i8o5 91 27,570 5.656 )
1806 91 27,697 3,716 /
1807^
Les documcns relali fs à ces six années n'ont
^ ^ 1 pas été conservés.
1810 r
Liv. st.
i8i4 112 36,576 4.708 45,799
i8i5 i34 43,520 5.785 41,487
1816 i3o 41,767 5,542 42,746
1817 i55 45,548 5,768 45,461
1818 i4o 45,040 5,905 45,806
1819 i4o 45,093 6,291 45,o5i
1820 142 45,092 6,i57 44,749
1821 i4o 44.864 6,074 42,164
1822 124 58, 18a 5,204 32,547
1825 120 57,628 4,984 32,980
1824 112 55,194 4,867 29,i3i
Quoique les Norwégiens aient été les premiers qui se
soient livrés à la pèche de la baleine, c'est sans contredit
aux Basques qu'appartient la priorité d'avoir fiùt de cette
pèche une industrie régulière. Ils s'y livrèrent avec ardeur
DE LA. PÈCHE DE LA BALEIJNE ET DE LA MOUL'E. 2y()
dans les douzième , treizième et quatorzième siècles , et y
obtinrent de grands succès. A la vérité, les baleines prises
par les navires basques sur les côtes de France n'étaient
pas d'aussi grande dimension que celles qu'on trouve
dans les mers polaires, elles ne donnaient point une grande
quantité d'huile 5 mais leur chair, moins coriace, servait
à la nourriture des habitans.
Depuis long-tems les Basques ont abandonné cette in-
dustrie , par le même motif qui y a fait renoncer sur d'au-
tres points : l'absence des baleines. Soit que l'instinct des
dangers auxquels les aurait exposées leur direction vers
le Sud, les ait retenues dans la mer Glaciale -, soit que l'es-
pèce ait été en grande partie détruite , il n'en est pas moins
vrai qu'elles devinrent de plus en plus rares dans le golfe
de Biscaïe , et qu'elles cessèrent enfin de fréquenter ces
parages, ce qui ruina les pêcheries françaises.
Les explorations entreprises par les Hollandais et les
Anglais dans lOcéan septentrional , pour y découvrir
un passage vers l'Inde, quoique n'ayant pas atteint ce but,
ouvrirent toutefois une vaste carrière à la pèche des ba-
leines. Les compagnons de Barentz , qui découvrit le
Spitzberg en 1696 , et ceux d Hudson, qui explora bientôt
après les mêmes mers , apprirent à leurs compatriotes
qu'un nombre prodigieux de baleines peuplait ces pa-
rages. Des navires montés par des harponneurs et des ma-
telots , la plupart basques , furent aussitôt envoyés dans
ces mers par les Anglais et les Hollandais. La com-
pagnie anglaise , qui prit le titre de Compagnie Mos-
covite, obtint un privilège royal qui excluait les navires
étrangers de la pèche de la baleine dans les mers circon-
voisines du Spitzberg , sous le prétexte que sir Hugh Wil-
longhby avait découvert ces parages , et qu'il en avait pris
possession au nom de la Gi an de-Bretagne. C'est cependant
33o SITUATION ACTIJELLE ET AVE>'irv
à Barentz , et non à sir Hugh Willonghby , que l'on doit la
découverte du Spilzberg. Quoi qu il en soit, ce monopole ,
qui excluait, sous un tel prélexle, les navires étrangers des
mers environnantes, était réellement intolérable. Les Hol-
landais , toujours prêts à se livrer aux entreprises qui
leur donnaient quelque espoir de succès , entrèrent avec
ardeur dans celte carrière nouvelle, et envoyèrent dans
ces mers des navires tout à-la-fois équipés pour la pèche ,
et armés de manière à pouvoir repousser les attaques de
ceux qui prétendaient leur en interdire l'entrée. La Com-
pagnie Moscovite ayant essayé de faire prévaloir ses pré-
tentions par la force , quelques rencontres eurent lieu entre
ses navires et ceux des pêcheurs hollandais ; et elle en vint
à reconnaître que les mers du Nord étaient assez vastes
pour que les navires de toutes les nations y eussent accès.
Afin d'éviter à l'avenir toute collision , le Spitzberg et les
mers qui le baignent furent divisés en districts , dont les
Anglais, les Hollandais, lesHambourgeois, les Danois, etc.,
eurent leur lot respectif.
Les Hollandais , n'avant plus d attaques à redouter , pu-
rent alors se livrer à la pêche avec sécurité, et obtinrent
bientôt sur tous les autres armateurs une supériorité mar-
quée. Lorsque les Européens vinrent pour la première fois
pêcher dans le voisinage du Spitzberg, ils y rencontrèrent
partout lesbaleines en très-grand nombre. Ignorant quelles
étaient les ruses et la force de l'ennemi redoutable qui ve-
nait les attaquer, les baleines ne manifestaient aucune
crainte , elles entouraient les navires et se jouaient au
milieu des cables des harponneurs. Il n'était pas alors dil-
ficile de s'en emparer^ aussi fut-on obligé souvent d'a-
bandonner une partie de la pêche , tant les captures étaient
nombreuses.
L'extension et l importance que prirent les pêcheries
DE LA PÊCHE DE LA BALEIKE ET DE LA MORUE. 2^1
hollandaises, vers le milieu du dix-seplième siècle, devin-
rent si considérables , que les armateurs firent construire
sur le rivage, au nord du Spitzberg, un village en bois,
dont toutes les parties avaient été disposées en Hollande.
Ce fut le rendez-vous général des navires hollandais.
Là, ils trouvaient des chaudières et des bassins pour cuire
la chair , et en général tous les ustensiles nécessaires à la
j)réparation de l'huile et des fanons. Cet établissement ,
appelé Smereniberg , était en outre le dépôt central des
approvisionnemens destinés aux baleiniers \ et tout le teins
<(ue durait la pèche, il y avait des boutiques et des au-
berges ouvertes et abondamment fournies ; de sorte qu à
onze degrés du pôle , on trouvait autant de commodités
< t de jouissances réunies qu'à Amsterdam même.
La même cause qui avait empêché les Basques de con-
tinuer la pêche sur les côtes de France, amena la ruine
de celle entreprise dans le voisinage du Spitzberg. Les
captures devenant chaque jour plus rares et plus difficiles ,
les pécheurs furent obligés de se diriger vers les grands
bancs de glace de la côte est du Groenland. Alors on
trouva qu'il serait plus économique d'envoyer directement
en Hollande le corps entier du cétacée , et la station de
Smereniberg fut abandonnée; aujourd'hui Ton ne retrouve
plus que quelques vestiges de cet établissement.
Quoique la pêche des Hollandais ait pris une grande ex-
tension,elle n'eut cependant pas, durant les cinq premières
années, des résultats très-satisfaisans. On doit en attribuer
la cause au privilège exclusif qui fut accordé, en i6i4, à
une compagnie. Les pertes qu'entraînent toujours de telles
associations, les dilapidations et les infidélités commises par
leurs agens, augmentaient tellement les dépenses, que les
produits, quelque considérables qu'ils fussent , couvraient
à peine les frais de la pèche. Mais après l'abolition du pri-
"zil SITUATION ACTUELLE ET AVEA'IR
vilége, en 1642, lorsque tous les armateurs purent libre-
ment équiper des vaisseaux pour cette pèche , elle prit une
extension considérable ; et quoique la rareté des baleines
la rendit de plus en plus difficile, elle fut cependant plus
profitable aux simples armateurs qu'elle ne l'avait été jus-
qu'alors à la Compagnie, et pendant un siècle environ
elle fut continuée avec le même succès. Voici comment
s'exprime à cet égard le célèbre Jean de Witl , grand-pen-
sionnaire de Hollande.
« Il est remarquable , dit-il , que la Compagnie du
Groenland n'ait retiré de la pèche de la baleine que de
très-minces avantages , en raison des dépenses énormes que
lui occasionaient l'équipement et l'armement de ses vais-
seaux , et que l'huile et la chair apportés ici et mis en ma-
gasin , se soient toujours mal vendus. Maintenant que
chacun est libre damier des vaisseaux, d'inspecter sa
pèche et de tout disposer , la vente de la chair , de l'huile
et des fanons produit des bénéfices si considérables , que ,
malgré les prohibitions dont la Trance et d autres pays ont
frappé les produits de cette pèche, et quoique le nombre
des vaisseaux expédiés soit quinze fois plus grand qu'au-
paravant, et que les pêcheurs nous rapportent un plus
grand nombre de baleines , ces articles ont tellement aug-
menté de valeur depuis que le monopole des Compagnies
a cessé, que , non-seulement les armateurs, mais encore
plusieurs branches de commerce et d'industrie, en tirent
des profils immenses. »
Les navires particuliers équipés pour celte pèche par
les Hollandais, 1 étaient d après un principe qui garantis-
sait la |)ius grande économie et une vigilance extrême
de la part des individus qui y étaient emj)loyés. La coque
du vaisseau était fournie par celui qui ordinairement rem-
plissait les fonctions de capitaine j le maitrc-voili* r tour-
' DE LA PÈCHE DE LA UALEIKE ET DE LA MORIE. 233
nissait les voiles et les cordages 5 le tonnelier , les ton-
neaux, etc. -, tous étaient engagés à la part dans Tentreprise,
et recevaient une partie du produit proportionnée à leur
mise. L'administration était organisée d'après le même
principe , de sorte que chacun était intéressé à ce qu'il ne
fût pas fait de dépenses inutiles.
Ce système a été généralement adopté en Angleterre
et dans quelques autres pays , mais il n'a reçu nulle part
d'aussi grands développemens qu'en Hollande. Le tableau
suivant fera voir les bénéfices considérables que cette pèche
a procurés à la Hollande pendant le dix-huitième siècle.
TABLEAU de la Pêche hollandaise au Groenland et dans
le détroit de Daois , de l'-^iq à 1778.
- — — -U.. .1 '—
PÉRIODES
NOMBRE
TOTAL DES FBAIS
PHODIIT
BE>ÉFICE
DE KAVIRtS
•rarmement
générnl
DtCESSiLES.
>-ÏT.
e.p.die^.
,1 .^V^iuMuion.
,lr In jHchc.
Florin?.
florins.
Plor... 1
1719 à l^'îS
î,^^^
9.(), ".06.280
28,146.808
1,942,528 j
1729 à 1738
1,833
21,431,910
29,209,627
..-77.:.,
îySgà 1748
1.724
21,336,120
31,290,832
9.963.712
1749 a 17^8
1.679
196, 35,6 jo
22,022,520
2,387,020
1759 h 1768
1 ,620
18,491,910
2'.873,979
3,282,069
1769 à 1778
',■337
15,507,740
Total des
bénéfices. . . .
5,990.786
0 n, . f
il ,041,702
A DÉDUIRE
ponr frais
extraordinaires
occasiones par
!
l'expedit
ion do 3,16
I navires au dtt
roit de Da^is.
3,161,000
De
>ÉFIf,E >iT
rcalist- en soixf
mtc anntcs. . .
28,180,702
(Go,C3o,4i8fr.)
Après la paix de 181 5, les capitalistes et les arma-
teurs anglais craignirent que les Hollandais ne rccom-
234 SITUATION ACTL'F.l.LE ET AVENIR
niençassent leur pèche avec une nouvelle ardeur , et
qu'ils n'y obtinssent comme autrefois les mêmes succès.
Mais cette crainte n était nullement fondée. Les Hollandais,
dans les vingt années durant lesquelles la mer leur avait
été fermée , avaiejit perdu toutes les connaissances prati-
ques qui les avaient rendus si supérieurs, et qui sont
indispensables au succès de la pèche de la baleine. Le nou-
veau gouvernement néerlandais essaya cependant de rani-
mer l'ancienne énergie des armateurs, en leur offrant des
primes considérables et d'autres avantages. Pour répondre
aux vues du gouvernement , trois compagnies se formè-
rent : une à Rotterdam , une autre à Harlingen , une troi-
sième à la Nouvelle-Hollande; mais elles ne firent que de
faibles et infructueux efforts. En 1826, la Compagnie de
la Nouvelle-Hollande n existait plus ; celle de Harlingen
expédiait quatre vaisseaux; celle de Rotterdam, deux.
En 1827 , Rotterdam n'envoya qu'un vaisseau, Harlingen
en expédia deux, et, en 1828, un seul navire baleinier
quitta la Hollande : faible et dernier effort de la Compa-
gnie de Harlingen.
Telles sont les phases qu'a parcourues la pèche de la
baleine en Hollande. Si les tentatives faites pour la rele-
ver ont été infructueuses , ce n'était pas que les vaisseaux
qu'on y employait n'y fussent appropriés , mais les marins
qui les montaient étaient inexpérimentés. Dans les pre-
miers tems de la pèche, ce n'eut pas été là un obstacle
invincible , parce que le peu de concurrence permet-
tait qu'on retirât un haut prix de ses produits , qui suffi-
saient toujours pour payer les frais ; mais aujourd hui
(|ue la pèche est faite sur une grande échelle par les An-
glais , les Américains , les Hambourgeois , etc. , et que les
bénéfices sont moindres, un nouveau concurrent ne peut
espérer d'obtenir du succès (ju en possédant les mêmes
DE LA PÈCHE DE LA BALEINE ET DE LA MOKl E. 235
avantages. Les Hollandais, en abiindonnant la pèche de la
baleine , ont donc agi avec prudence. Tout établissement
de pèche soutenu par des primes ou par d'autres encou-
ragemens factices , ne peut donner que des résultats éphé-
mères et fort peu satisfaisans. Pendant les vingt années qui
ont immédiatement précédé la guerre qu'elle soutint contre
la France , la Hollande avait vu sa pèche diminuer gra-
duellement ; elle avait même cessé de lui être d'aucun
profit. Il était donc déraisonnable de vouloir relever à
grands frais une branche d'industrie quand rien ne fai-
sait présumer qu'elle devait de nouveau donner les mêmes
avantages.
Nous avons déjà dit que la pêche de la baleine avait été
faite successivement sur différens points. Les mers situées
entre le Spitzberg et le Groenland sont aujourd'hui entiè-
rement abandonnées des pêcheurs baleiniers , qui se por-
tent de préférence dans le détroit de Davis et la baie de
Baffin , ou vers les parages de la côte occidentale du Groen-
land. Les pécheurs hollandais pénétrèrent pour la pre-
mière fois dans le détroit de Davis en 1719, où ils trou-
vèrent des baleines en plus grand nombre que dans les
mers voisines du Spitzberg , parce qu'elles n'y avaient pas
encore été poursuivies. Ce ne fut que long-tems après que
des navires anglais y pénétrèrent. Lorsquen 1820 , le ca-
pitaine Scoresby publia son ouvrage sur la pêche de la
baleine , celle qu'on faisait dans les mers du Groenland
était la plus considérable.
Mais , depuis quelques années , le Groenland a été de
nouveau abandonné. Les voyages de découvertes entre-
pris par les ordres du gouvernement anglais, pour explorer
les mers à l'ouest du détroit de Davis et de la baie de
Baffin, ayant appris qu'il existait dans ces parages plu-
sieurs points convenables pour cette pèche , les armateurs
236 SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
s'y sont portés en foule. On ne saurait prévoir quels doi-
vent être les nouveaux théâtres de la pèche de la haleine ;
mais il est permis de douter qu'elle ait dans le détroit de
Davis des résultats long-tems satisfaisans ; peut-être fau-
drait-il poursuivre la baleine dans des parages encore in-
connus , jusqu'à ce qu'enfin l'espèce en soit tout-à-fait
éteinte. On trouve, il est vrai, dans le détroit de Davis
nîoins de glaces qu'au Spitzberg et que dans le Groen-
land ; mais les rochers de glace flottans y rendent la pêche
plus dangereuse que partout ailleurs.
Voici quel a été le produit de la pêche de la baleine dans
les mers du Nord, de iSaS à 1827.
ANNÉES. NOMBRE NOMBRE TONNEAUX TONNEAUX
de navires de baleines d'huile, de
expe'diés. capturées. spcrniaeetti.
1825 110 5oi 6,597 ^^^
1826 94 5io 7*087 690
1827 88 i,i55 i3,i79 702
De 1820 a 1 824, le nombre de navires destinés à la pêche
de la haleine a insensiblement diminué 5 mais depuis 1824 9
époque où la prime a été totalement abolie, cette diminution
est devenue de plus en plus sensible ^ ce qui prouve combien
les bases sur lesquelles était fondée la prospérité de la
pêche anglaise étaient fausses. Cette progression décrois-
sante que suit aujourd'hui la pêche de la baleine peut aussi
être attribuée au plus grand nombre de sinistres qui sur-
viennent depuis que les pêcheurs sont obligés de pénétrer
dans la baie de Baffin ou dans certaines passes du détroit
de Davis; ce qui doit beaucoup intimider les armateurs.
D'après les tables de M. Scoresby, sur 586 navires partis
pour les mers du Nord, de i8i4 à 1817, huit ont été
perdus. En 1819 , sur 6'5 navires qui avaient fait voile
pour le détroit de Davis, 10 firent naufrage; en 1821,
la perle fut de 11 sur 79 ; en 1822, de 7 sur 60. Mais Tan-
née 1829 a été, sous ce rapport, la plus désastreuse : sur
DE LA PÈCHE DE LA BALEiAE ET DE LA MOULE. l'i'^
87 navires partis pour le détroit de Davis , la perte s'est
élevée de 18 à a?, pour 100 sur la totalité ; 24 sont revenus
sur lest, sans avoir pris une seule baleine; quant aux
autres, aucun ne portait cargaison entière : un ou deux seu-
lement étaient à moitié chargés. Si l'on évalue à 7,000 l. s.
la perte de chaque vaisseau , y compris les frais d'arme-
ment, les sinistres de 1829 représentent une somme de
ia6,ooo liv. st. (3,i5o,ooo fr.). Daprès ce résultat et le
peu de bénéfice que donne aujourd hui la pèche de la
baleine, il est assez probable qu'elle ne se relèvera jamais
de l'état précaire où elle se trouve.
TABLEAU général de la pé/he anglaise en 182g.
Poi;TS
qui oot expédii
DES NAVIRES.
ALerdeen
Cerwick
Dundee
Hull
Kiikcal.ly
Lcith
Londres
Montrose
Newcastle
Peterliead... . . .
Wliithy
ToT.MX. .
navires
9
33
89
de-s
navire.-
3,32-2
3o9
3,o3i
10,899
2,393
i,3oi
i,io3
3,429
I,o5r>
28,812
de
baleines
capturées.
84
339
Si'
39
118
34
147
i,oo5
3,982
G49
862
32
481
i4i5
35t
Sper
63
8
54
235
3;
48
29
571
ro,6-^
607
Nota. La vente des io,G-2 toiin. d huile a produit 266,800 liv. sterl.
Colle des Gc" tonneaux de spermacctti. 10g, 35o
ToTvL 3^6,1 5o liv. steil.
il,4o3,ïoofr.)
238 SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
Il s'est opéré presque autant de changemens dans les
ports qui ont successivement expédié des navires baleiniers
que dans les lieux que ceux-ci ont choisis pour le théâtre de
leur pêche. Il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup-
dœil sur ces déplacemens successifs. Cette revue donnera
une idée de la mobilité du commerce-, et fera voir que
s'il est impossible de concentrer long-tems une industrie
sur un seul et même point , il est bien absurde de vouloir,
à l'aide de stimulans artificiels , en faire la propriété d'une
seule nation.
C'est de Londres qu'ont été faites les premières expédi-
tions 5 et le monopole en est resté quelque tems aux
grandes compagnies qui se sont formées dans cetle ville.
De 1^80 à 1790, Londres a équipé pour celte pêche
quatre fois autant de vaisseaux qu'il en est sorti des autres
ports. On a remarqué toutefois que sa pêche a été moins
heureuse que celle des nouveaux concurrens ; aussi , le
découragement est devenu si grand, qu'en 18 10, le port
de Londres n'a expédié que 17 à 18 navires. Depuis cette
époque , les armateurs ont presque entièrement abandonné
cette entreprise, car ils n'ont expédié, en 1829 et i83o,
que deux vaisseaux.
Le port de Hull devint bientôt le rival de celui de Lon-
dres , quoique entravé d'abord par le monopole des grandes
compagnies ; mais dès que la liberté fut accordée au com-
merce, il se signala par la hardiesse et le succès de ses
entreprises. Cette ville est devenue , vers la fin du siècle
dernier , et depuis est demeurée le premier port baleinier
de la Grande-Bretagne.
Whilby entreprit celte pèche en 1753. et Ta conti-
nuée quelque tems avec succès ; mais ses expéditions ont
été depuis très-reslreintes. Liverpool. qui lavait entreprise
avec intelligence , l'a entièrement abandonnée. A la même
épo([ue , les ports de l'est de l Ecosse s y sont livrés avec
DE LA. PÊCHE DE LA BALEIWE ET DE LA MOUUE. l'iq
ardeur, et ont même étendu le cercle de leurs opérations.
L'extension que lui a donnée Pelerhead a surtout été re-
marquable ; celte ville a , particulièrement sur Londres ,
le grand avantage de pouvoir éviter, tant à Tentrée qu'à la
sortie , 600 milles d'une navigation qui présente de gran-
des difficultés.
Ce fut au commencement de la guerre d'Amérique que
les Anglais firent, pour la première fois, la pêche dans la
mer du Sud. Les Américains, qui s'y étaient déjà livrés
avec ardeur et qui y avaient obtenu de grands succès,
leur fournirent deux harponneurs par vaisseau. Celte nou-
velle direction offrait de nombreux avantages aux arma-
teurs : leurs navires couraient moins de risques que dans
les mers du Nord , les marins avaient plus de facilités pour
saler et dépecer leurs prises , et ils y trouvaient en grand
nombre le cachalot { spermacetti whnle) qui fournit des
produits si précieux (i). Mais les baleiniers américains
avaient déjà envahi ces parages, et par leur courage et
leur habileté , ils ont su s'en maintenir les possesseurs
presque exclusifs. En 1791 , 7 5 navires baleiniers firent
voile des ports de l'Angleterre pour la mer du Sud , mais
le nombre de ceux qui fréquentent aujourd'hui cette
mer a bien diminué, comme on le verra par le tableau
suivant :
(1^ Note nu Tn. C'est le physiter macrocephalus (cachalot à grosse
tête). Ce cétacée non-seulement fournit rbuile la plus estimée, mais
en outre le spermacetti , si recherché pour l'éclairage de luxe. Sa tête
énorme fait plus d'un tiers de l'animal entier. C'est dans une vaste
cavité placée dans la partie supérieure de la tête , que se trouve la
substance qu'on a nommée spermacetti ; elle y est dans un étal presque
fluide ; mais elle devient concrète et forme dos masses opaques lors-
qu'elle reste exposée à l'air. Il est arrivé de retirer jusqu'à un demî-
teuneau de celte matière de la tête d'un (seul cachalot.
2/^0 SITUATION ACTUELLE ET AVENIR
Tableau du nombre de naoires expédiés par la Grande-Bre-
tagne pour la pêche de la baleine dans la mer du Sud, avec
l'indication de leur tonnage, des marins qui les maniaient et
des primes qu'ils ont reçus.
ANNÉES. NAVIRES. TONNAGE. MARINS. PBIHES.
Llv. -t.
i8i4 5o 8,999 794 5.600
iSi5 22 6,985 592 8,000
1816 34 10,552 85a 4.5oo
1817 42 14^785 1,201 10,000
1818 58 i8,2i4 1,645 6,600
1819 l[~ i4,568 1,545 9,100
1820 68 i9>755 1,827 9îio('
1821 55 i4»398 1,596 8.3oo
1822 44 11,452 1,022 7,400
i8a3 59 17,669 1,556 6,800
1824 5i 9.122 796 7,000
1828 55 10,374 902 ?
1829 21 7,000 604 ?
i85o 5i »o,997 957 ?
Les premiers arméniens entrepris par les Anglo- Amé-
ricains, pour la pêche de la baleine, datent de 1690;
pendant cinquante ans ils ont retiré de cette pèche des
profits immenses. Quoiqu ils aient beaucoup diminué ,
depuis que la baleine a quitté les mers qui baignent Leurs
côtes, les navigateurs américains n'ont pas ralenti leurs
efforts et Tont opiniâtrement poursuivie dans les mers du
Sud et du Nord. De 1771 à 1775, l'état seul de Massa-
chussetts a expédié annuellement , pour la pèche de la
mer du Nord , 1 83 navires jaugeant 1 3,820 tonneaux j et ,
DE LA PÈCHE DE LA BALEINE ET DE LA MORUE. o..^ l
pour celle de la mer du Sud , 121 juu[;eiinl 14,026 ton-
neaux. Il serait aujourd hui difficile d'indiquer le chiffre
exact des navires qui partent chaque année des divers
ports de l Union ; mais, sans crainte d'être démenti, on
peut dire que les Anglo-Américains sont les rois de la
pèche de la baleine. Doués d'un caractère entreprenant,
audacieux au-delà de toute expression, on les a vus, sans
le stimulant des primes et des encouragemens , affronter
constamment les dangers, et retirer des bénéfices im-
menses d'une entreprise à laquelle les marins d'Europe
ont presque renoncé, malgré les extravagantes prodigalités
de tous les gouvernemens.
La France , la première de toutes les nations d Europe qui
ait entrepris la pèche de la baleine , la a bandonnée depuis
long' tems. En 1 7 84 , Louis XVI fit quelques tentatives pour
la ranimer i à cet effet, il équipa à ses frais, dans le port
de Dunkerque , six vaisseaux qui lui furent livrés, montés
de harponneurs et d'un certain nombre de marins expéri-
mentés , par la ville de Nantuket. L'entreprise eut des ré-
sultats plus heureux qu'on ne devait raisonnablement f es-
pérer; aussi , plusieurs particuliers suivirent l'exemple de
ce monarque, et la France comptait, en 1790, environ
quarante navires baleiniers. Les guerres de la révolution
et de fempire anéantirent cette entreprise naissante. De-
puis la paix, le gouvernement a fait de grands efforts pour
le rétablissement de cette pèche ; mais ils ont été jusquà
présent infructueux , et il est remarquable qu'à 1 exception
d'une maison américaine établie à Dunkerque , personne
nait songé à équiper un seul vaisseau (1). Toutefois, nous
(1) Note du Tr. L'assertion de l'auteur anglais est inexacte, voici
le tableau des arméniens effectués en France pour la pêche de la
baleine, de 1817 à i85i, dressé par M. Marec , chef de bureau au
I. iG
242 SITUATION ACTtELLE ET AVENIR
pensons que la nouvelle loi sanclionnéc par les chambres
doil donner un développement faclice à celte industrie ,
car la prime qu elle accorde aux baleiniers est assez forte
pour les rémunérer de tous leurs frais , dans le cas même
ministère de la marine, qui fera connaître la situation de cette in-
dustrie en France :
TABLEAU des Expéditions françaises pour la Pèche de la Baleine,
de 1817 h t83i.
Nombre
Hommes
1
Di^IGNATION DtS POKTS
ASSKES.
de
Xavires.
T0N->»G£.
réquipaje.
AVEC LE NOMBRE DE NAVIRES Qu'iLS ONT
ESPtDiis.
i8t7.
4
.,2S5
88
385
Havre 2, Bordeaux i , Nantes i
Nantes 3, Havre i), Bordeaux 1 , Lo-
1818.
16
4,90.';
rient 1 , Calais" i.
263 j
Nantes i, Havre 3 , Bordeaux 3, Saint-
.8if).
II
2,705
Servan3, Honûeur i.
..3 {
Havre 7 , Saint- Malo i , Nantes 4,
1870.
■:
4,6::
Honûeur i, Dunkcique 2 , Dieppe i .
„, 1
Havre 2, Saint-Malo 2, Nantes 3 ,
iSai.
9
2,077
Lorient i , Dieppe i.
1832.
9
2,9?.".
„. .
Havre 3 , Nantes 4 , Bordeaux 1 ,
Dieppe i.
i8î3.
4
1,376
ii5
Havre 3, Dieppe 1.
1824-
9
3,0-8
25l
Havre 3, Nantes 5, Dieppe i.
1825.
7
',49:
^ 7
Havre 5, Nantes i, Dieppe 1.
.Sî6.
:
2,,';4i
173
Havre 6, GranviHe 1.
1827.
(j
2,12 1
i54
Havre 4 1 Nantes 2.
1828.
7
2,039
■::
Havre 7, Dieppe 1, Nantes i.
182(1.
9
2,573
270
Havre 6 , Granville i , Dieppe 2 ,
Nantes 4.
18S0.
>G
0,198
.^52
Saint-Malo 2, La Rochelle i.
i83i.
iG
6,412
55i
Havre 10 , Granville 3 , Dieppe i ,
Nantes a.
'HT
48,079
4,o32
NoTi.
Sur les. 47
navi.es e^i,.
die; dans cet
te période, 19 seulement ont fait voile
Ters le N
ord. Parmi
es 4,o32 ma
rins qui les n
lonlaient , i ,124 étaient étrangers.
DE LA PECHE DE LA BALEINE ET DE LA MOULE. 2^'i
OÙ ils ne prendraient aucune baleine. Elle accorde une
prime de 90 fr. par lonneau , à chaque navire expédié ,
pour la pèche du Nord 5 la prime est même doublée lorsque
le navire va au-delà du 60" degré de latitude nord. Tout
le monde sail sans doute , excepté ceux qui ont établi de si
précieuses règles, quil est impossible de rencontrer une
seule baleine dans le Groenland, avant d'avoir atteint le 70"
degré de latitude ; et que , même dans le détroit de Davis ,
les pêcheurs sont obligés de dépasser le 60." degré. En
sorte qu un navire de 5oo tonneaux, équipé pour la pêche,
qui ferait , en plein été , une excursion dans les mers qui
avoisinent l'Islande, acquerrait par cela même à son pro-
priétaire , quoiqu'il n'eût pas eu une seule occasion de
jeter le harpon , des droits à l'obtention d'une prime de
2,800 liv. st. (70,000 fr. ). Nous ne craignons pas d'af-
firmer que si notre gouvernement nous traitait avec tant
de générosité , ce ne serait pas huit ou neuf navires qui
sortiraient tous les ajQS de nos ports , mais bien huit ou
neuf cents.
Sans doute le gouvernement français s'est laissé en-
traîner à cet acte de libéralité un peu trop débonnaire ,
par les beaux résultats qu'offre la pêche de la morue en-
treprise par ses marins. Cependant on ne peut voir du
même point de vue ces deux industries. Dans les deux
pêches , il est vrai , des bàtlmens sont armés d'une ma-
nière complète et soigneusement approvisionnés , dans
toutes les deux des marins entreprennent un voyage de
longue durée , et deviennent habiles aux manœuvres les
plus délicates et les plus compliquées. Mais la pêche de la
morue a une importance maritime bien plus grande que
celle de la baleine 5 et elle exporte des produits indigènes
tandis que l'autre n'exporte que des objets d'armement.
La morue est en outre devenue l'aliment ordinaire des
2^4 SITUATION ACTUELLE ET AVEMR
classes inférieures des Antilles et du midi de l'Europe;
de toutes parts des débouchés immenses lui sont assurés ;
tandis que les produits de la baleine sont purement de
luxe, ou peuvent être aisément remplacés par des huiles
végétales. Nous allons indiquer la part que prennent à
cette industrie les principales nations maritimes de l'Eu-
rope et de l'Amérique.
La pêche de la morue sur les bancs de Terre-Neuve et
le long des côtes de l'Amérique -Septentrionale a com-
mencé peu de tems après la découverte de ces parages. En
1617, on fait mention du premier navire anglais qui ait
été à Terre-Neuve; vers la même époque, cinquante na-
vires espagnols , français et portugais y vinrent pêcher.
En 1678 , l'Espagne envoyait à la pêche de Terre-Neuve
cent vaisseaux, le Portugal cinquante, et l'Angleterre
quinze seulement. Le petit nombre de vaisseaux anglais
alors affectés à cette branche de commerce , provient de
ce qu'à cette époque ils se portaient de préférence vers
l'Islande. Dans ce tems , les Basques avaient à Terre-
Neuve de vingt à trente vaisseaux occupés à la pèche de
la morue et de la baleine. En i6i5 , l'Angleterre expédiait
pour Terre-Neuve deux cent cinquante vaisseaux du port
de i,5oo tonneaux; les Français, les Basques et les Por-
tugais en envovaient quinze cents.
Le traité d Utrecht eut particulièrement pour but de
développer 1 importance de nos pêcheries de Terre-Neuve.
Cependant la France n en a pas moins continué, quoique
privée de ses possessions dans T Amérique-Septentrionale ,
de nuire aux pêcheurs anglais. En 1784, les Anglais , qui
avaient établi des pêcheries très-considérables et très-pro-
(juetives à Caso , dans la Nouvelle-Ecosse, élevèrent des
plaintes très-vives contre les Français , qui nuisaient à
leurs entreprises par tous les moyens qui étaient en leur
DE LA PECHE DE LA BALKINE ET DE LÀ MORUE. ^45
pouvoir. A celte époque la pèche des habitans de la Nou-
velle-x\ngleterre et celle des Anglais à Terre-Neuve, étaient
loin d égaler, prises ensemble, celle des Français. On
pourra juger de son importance par le fait suivant.
Après la prise de Louisbourg , en 1745, on constata
que la valeur annuelle de la pêche des Français, dans les
mers de TAmérique-Septentrionale, alors qu ils possédaient
le cap Breton, s'élevait à 982,000 liv. st. ( 24t55o,ooo fr.).
Par le traité de 1748 , 1 Angleterre fut obligée de restituer
à la France le cap Breton , en échange de Madras que
cette dernière avait conquis deux ans auparavant ; moyen-
nant cet échange, les Français jouirent, dans toute leur
plénitude , des avantages de la pèche , jusqu'en lyôg ; mais
la remise à l'Angleterre du cap Breton, de Saint-John et
du Canada, détruisit leur puissance dans l'Amérique-Sepr
tentrionale.
Par le traité de Fontainebleau, signé en 1762, il fut
stipulé que les Français auraient la liberté de pêcher sur
les côtes des lies de Terre-Neuve spécifiées dans le traité
d'Utrecht, et d'y faire sécher leur poisson-, qu'ils pour-
raient pareillement pêcher dans le golfe Saint-Laurent,
comme ils l'avaient fait jusque-là , mais seulement à la dis-
tance de trois lieues des côtes possédées par la Grande-Bre-
tagne, tant du continent que des îles ; et pour les pêcheries
hors du golfe , à la distance de 1 5 lieues des côtes du cap
Breton. Par ce même traité , la Grande-Bretagne cédait à
la France les iles de Saint-Pierre et de Miquelon pour
servir seulement de station aux pécheurs ; et sa majesté
très-chrétienne s'obligea, sous sa parole royale, de ne
pas fortifier ces îles , de n'y faire construire aucun autre
bâtiment que ceux nécessaires à l'exploitation des pêche-
ries , et de n'y pas envoyer plus de cinquante employés
pour leur surveillance.
24t) SITLAXION ACTUELLE ET AVEJVIU
L'histoire des pêcheries n'offre rien d'impoi iant depuis
cette époque jusqu'au commencement de la guerre avec
l'Amérique , la France et l'Espagne , qui suspendit les ar-
méniens. Le traité de paix de i^83 laissa aux Français
tous les avantages qui leur avaient été garantis par le traité
de Fontainebleau , et il accorda aux sujets des États-Unis
le droit de pécher sur toutes les côtes de l'Amérique an-
glaise , concurremment avec les sujets de la Grande-Bre-
tagne , mais sans réciprocité.
Pendant la guerre continentale , un concours d'événe-
mens accrut à un point extraordinaire la prospérité des
pêcheries anglaises, particulièrement à Terre-Neuve. La
Grande-Bretagne était alors en possession presque exclu-
sive de la pêche sur les bancs et les côtes de Terre-Neuve,
du Labrador, de la Nouvelle-Ecosse, de Newbrunswick
et dans le golfe Saint-Laurent. Nous avions le monopole
de la vente en Espagne , en Portugal , à IVIadère , sur di-
vers points de la Méditerranée, aux Indes-Occidentales,
dans l'Amérique-Septentrionale ; alors nos pêcheries fleu-
rissaient , et les marchands , ainsi que les armateurs , réa-
lisaient des bénéfices considérables.
Mais la cessation des hostilités contre la France fut fatale
à nos pêcheries ; ce qu'on doit attribuer d'abord aux pertur-
bations qui sont la suite nécessaire du passage subit de
1 élat de guerre à l'élat de paix , mais surtout aux stipula-
tions avantageuses que nous avions consenties dans nos
derniers traités en faveur de la France et de l'Amérique,
et qui durent avec la paix reprendre leur cours.
Il est digne de remarque que, dans tous nos traités avec
la France , les pêcheries ont été de la part de cette puis-
sance lobjcl de stipulations particulières. Les ministres de
cette nation , de tout tcms babiles négociateurs, ont bien
connu l'importance des pêcheries , soit sous le rapport cora-
DE LA VÉCUE DE LA BALEINE ET DE LA IIORLE. 2/}^
mercial, soit sous le rapport de leur influence sur l'accrois-
semen t delà puissance maritime ; mais les négociateurs char-
gés des intérêts de la Grande-Bretagne paraissent ne pas
avoir apprécié le résultat des concessions qu'ils faisaient
sans nécessité à la France et à l'Amérique 5 les Français ,
depuis l'établissement de leurs colonies en Amérique , se
sont particulièrement appliqués à augmenter, par leurs
pêcheries, le nombre de leurs marins. En ce moment
(1829), la France emploie de 260 à 3oo vaisseaux sur
les bancs et les côtes de l'Amérique anglaise, et 26,000
pêcheurs, qui, suivant les traités, n'ont pas le droit de
s'y fixer. Les navires français destinés aux pêcheries , sont
du port de 100 à 4oo tonneaux, montés chacun de 4® à
1 20 hommes , qui , par la pratique seule , doivent devenir
bientôt d'excellens marins (i).
En cédant à la France le droit de pêcher sur les côtes
de Terre-Neuve, depuis le cap John jusqu'au cap Bay ,
(1) jNote dd Tb. D'après M. M arec , les ports de France expédient
aunuellemeut pour la pêche de la morue quatre cents navires jaugeant
48,5oo tonneaux et montés par 12,000 marins. Il est vrai que, dans
ce chiffre, nesont pas comprisesles expéditions faites par Saint-Pierre
et Miquelon. Voici quel est le produit annuel de la pêche française
de la morue sur les différens théâtres où elle s'exploite :
Kilogrammes.
Côte de Terre-Neuve 16,000,000
Saiut-Pierre et Miquelon 4>o<)OiOOO
Islande 5,ooo,ooo
Grand Banc 5, 000, 000
Total 3o, 000, 000
Le prix de vente sur les marchés, en France , étant de f\2 fr. les
cent kilogr. , ces produits représentent une somme de 12,600,000 fr.
dans laquelle ne su trouve pas comprise la valeur de Ihuile qu'on
titrait du poisson.
^4^ SllLATIOK ACTtELLE EX AVEMU
avec les iles de Saint-Pierre et de Miquelon , nous avons
donné à celle nation tous les movens de créer une ma-
rine formidable ; aussi n a-t-elle pas manqué d'en profiter.
L'extension que les Français ont donnée à leurs pêcheries ,
et le grand nombre de marins qu'ils y emploient , sont une
preuve de limportance qu ils attachent à cette industrie.
Notre générosité nous a créé des rivaux si redoutables ,
qu'il nous est impossible de faire entrer en concurrence
les produits de noire pèche avec ceux de la leur sur les
marchés étrangers. Les Français ont encore d autres avan-
tages, que ne possèdent pas les pécheurs anglais; ils se
procurent tous leurs articles d équipement à meilleur
compte ; les salaires sont chez eux moins élevés , et ils ont ,
outre les marchés du monde entier , qui leur sont ouverts .
un immense marché intérieur.
Quelques vaisseaux irançais font deux voyages au banc
de Terre-Neuve , et transportent le poisson en France , où
il reçoit les préparations nécessaires -, d'autres ne font
qu un seul voyage , et après avoir complété leur cargai-
son , ils se rendent à Saint-Pierre , sur les côtes d^ Terre-
Neuve, ou ils préparent le poisson. La majeure partie de
l'équipage est par ce moyen employée à la pèche , dans
des bateaux , le long des côtes. Quelquefois ces navires ,
si leur cargaison n est pas complète, sarrètent sur les
bancs, à leur retour des côtes, et transportent le poisson
encore humide ou en vert.
Depuis que les côtes de Terre-Neuve . qui comprennent
la moitié des rivages de l'Islande et les parages les plus
poissonneux , ont été cédées à la France , nos pécheurs en
ont été expulsés et se sont vus dans la nécessité de porter
leur pèche à deux ou quatre cents milles plus au nord ,
vers les côtes du Labrador, ou ils rencontrent encore un
nombre prodigieux d'Américains. Ainsi, malgré tous nos
DE LA PECHF, DK LA BALEINE ET DE LA MORUE. 249
efiforts, nous nous trouvons sans cesse dépossédés des
avantages que nous avions acquis par nos conquêtes.
La convention de 1808 accorde aux Américains la fa-
culté de pêcher, le long de nos côtes et hàrres, à tiois
lieues maritimes du rivage , et de préparer le poisson
sur tous les attérages et baies inhabités, ou, s'ils sont
habités , avec le consentement des habitans. Les Améri-
cains, expérimentés, industrieux , prompts à saisir toutes
les chances favorables, ont bientôt senti l'avantage qu'ils
pouvaient tirer d'une concession si large.
On sait que les Américains se rendent par masses à la
pèche; ce n'est pas sans un dessein adroitement calculé
qu'ils s'y présentent en si grand nombre ; ils s emparent
le plus souvent de toute létendue des meilleurs bancs,
et en excluent nos pêcheurs. Ils ont poussé la hardiesse
de leurs agressions jusqu'à chasser de vive force nos vais-
seaux et nos barques de leurs stations -, ils ont déchiré le
pavillon britannique, etlont remplacé par celui des Etats-
Unis. Leur nombre les met en état de tout oser. Très-
fréquemment ils se servent de seines , qu ils promènent
le long des côtes aux endroits les plus favorables , et dé-
truisent ainsi à lavance l'industrie des pêcheurs anglais.
L'année dernière , l'équipage d'un vaisseau américain ,
arrivé sur les côtes du Labrador, jeta l'ancre en face d'un
établissement anglais , mit en pièces les filets des habitans,
les remplaça par les siens, et menaça de tirer sur ceux
qui en approcheraient. S'ils craignent l'apparition de quel-
ques croiseurs de S. M. B. , ils jettent, pendant le jour,
l'ancre à trois milles du rivage , et dès que la nuit peut
dérober leurs mouvemens , ils se laissent aller à la dérive
et tendent leurs filets. Ils ont soin , en outre , au moyen de
débris de salaisons, d'attirer le poisson des bancs voisins,
et y rendent ainsi la pêche plus difficile.
aSo SITUATION ACTUELLE ET AVEMR
Le privilège accordé aux Américains de pénétrer dans
nos colonies par les bois , leur offre en outre de grandes fa-
cilités pour faire la fraude, genre d'industrie dans lequel
ils excellent. Ce commerce ils le font sans mesure aux
îles de la Madeleine , sur plusieurs points du golfe Saint-
Laurent , à Fox-Island et dans quelques autres endroits
delà Nouvelle-Ecosse et sur les côtes de New-Brunswick,
où le rum, la mélasse, les provenances de France et des
Indes-Orientales, les produits des manufactures améri-
caines, sont généralement échangés contre le meilleur pois-
son. Les Français ont également adopté le même moyen
pour placer leur sel , leurs eaux-de-vie , leurs vins et les
produits de leurs manufactures. Il en résulte que les revenus
de la Grande-Bretagne éprouvent une diminution consi-
dérable , et que les marchands anglais , qui , dans le prin-
cipe , fournissaient à nos pécheurs les vétemens , les co-
mestibles de toute espèce et les ustensiles de pèche , sont
privés de ce débouché.
Les Américains ont d'ailleurs adopté un système d'ar-
mement tout-à-fait économique qui leur donnera toujours
une grande supériorité sur toutes les autres nations.
Six ou sept fermiers construisent un schooner pendant
Thiver , car tous les Américains du littoral sont à-la-fois
marins et cultivateurs. Après avoir pourvu leur embarca-
tion de tout ce qui est nécessaire, ils vont aux bancs de
Terre-Neuve, au golfe Saint-Laurent, ou au Labrador,
et chargent leur navire de poisson. De retour chez eux,
ils se partagent le bénéfice et se livrent aux travaux de la
moisson. Quelquefois aussi, un marchand fournit, à dix
ou douze individus qui s'associent, le navire et les filets;
les associés achètent toutes les provisions, les hameçons,
les lignes et le sel. Un d'entre eux est reconnu pour com-
mandant 5 et reçoit 20 schellings par mois pour diriger la
DE LA PÈCHE DE LA BALEIISE ET DE LA MORLE. 'jS I
navigation. Voilà la seule dépense. L'équipage a cinq hui-
lièmes de la tolalilé du poisson péché , et le propriétaire
du navire les trois autres huitièmes.
Les Américains emploient annuellement, aux pêcheries,
de i,5oo à 2,000 schooners, manœuvres par environ
3o,ooo hommes. La plupart de ces navires sont occupés,
pendant l'hiver, au commerce du cabotage, ou au trans-
port du poisson et des marchandises sur les côtes de lA-
mérique-Méridionale ou pour les Indes-Orientales. Les
Etats-Unis exportent annuellement près de 400,000
quintaux de morue, et en consomment plus de 1,200,000
quintaux par an.
On peut attribuer le dépérissement toujours croissant
des pêcheries anglaises au peu de demande des huiles
de poisson sur nos marchés , et surtout aux concessions
que nous avons faites aux Français et aux Américains.
En effet , les pêcheurs de ces deux nations , soit par leur
situation , soit par suite des largesses de leur gouverne-
ment , peuvent équiper leurs navires à moins de frais que
nous , et par conséquent vendre leurs produits à meilleur
marché. D'un autre côté, les droits énormes que Ion a
récemment imposés sur la morue, dans les principaux
foyers de consommation , ont contribué aussi à en dimi-
nuer la demande. En Espagne , ces droits s'élèvent de 12
schellings 6 deniers à i4 schellings (de i5 fr. 60 c. à
17 fr. 5o c.) par quintal 5 en Italie, à 8 schellings (10 fr.);
en Portugal et au Brésil , à i5 pour "/„ sur la valeur.
La pêche de rivage, ou la pêche par bateaux, à laquelle
sont actuellement réduits les pêcheurs anglais résidens, par-
ticulièrement à Terre-Neuve , ne suffit plus à leur subsis-
tance, et les huit ou dix navires anglais qui fréquentent
aujourd hui ces parages , ne valent pas un des gros navires
français. Environ H, 000 habilans de Terre-jNeuve, seule-
%
202 SlTtlATIOIS ACTUELLE ET AVENIR
ment , peuvent être considérés comme hommes de mer ;
ils forment en majeure partie les équipages des vaisseaux
qui , pendant l'été , vont au Labrador, à la pèche du veau-
marin. Cette pêche, depuis quelques années, prend beau-
coup de développement , mais ne tardera pas à décroître.
Les gouvernemens provinciaux de la Nouvelle- Ecosse
et de New-Brunswick , ont , autant qu'il leur a été possi-
ble , encouragé les pêcheries , en accordant des primes ;
mais comme ces dépenses sont prises sur les revenus de
ces colonies , elles seraient plus judicieusement appliquées
à leurs besoins intérieurs. Cependant elles sont absolu-
ment nécessaires pour prévenir la ruine immédiate des
milliers de pêcheurs qui habitent ces contrées.
Telle est aujourd'hui la situation de la pêche de la ba-
leine et de la morue. De tout tems on a considéré ces deux
pêches comme les branches les plus productives du com-
merce britannique ; et cependant ce n'est qu'à l'aide de sti-
mulans artificiels qu'elles ont pris , par intervalles , une
apparence de prospérité : tantôt c'est à la prime , tantôt
c'est aux circonstances politiques qu'elles ont dû leur essor.
Mais une fois livrées à elles-mêmes, en dehors de toute
influence étrangère , elles sont tombées dans le dépérisse-
ment. En i8i4i les produits de la pêche de la morue s'é-
taient élevés à 2,83o,ooo liv. sterl. (70,750,000 fr.),
tandis qu'en 1827 ils ont été réduits à 278,400 liv. sterl.
(6,460,000 fr. ). Vainement aujourd'hui tenterait-on de
ranimer la pêche de la baleine et de la morue par le réta-
blissement des primes. Il faut que les gouvernemens re-
noncent enfin à ce déplorable système. Laissons la France
continuer ses inutiles essais ; quant à nous , si nous vou-
lons nous ressentir des bénéfices que font , dans ces deux
pêches , les Anglo-Américains , les seuls qui en posséderont
un jour le monopole exclusif, parce que seuls ils se trou-
DE LA. PÈCHE DE LA BALEIAE ET DE LA MORUE. 253
vent dans des condilions favorables pour les exploiter ,
ouvrons nos ports à leurs navires , et affranchissons leurs
produits de ces droits exorbitans qui nuisent à nos plus
chers intérêts. En échange de son poisson, le pêcheur amé-
ricain prendra les produits de nos manufactures -, les in-
dustriels et les consommateurs y gagneront à-la-fois. Le
poisson salé et les huiles nous reviendront meilleur mar-
ché , et la demande de nos produits sera plus considérable.
Quels que soient les stimulans qu'emploient les gouverne-
mens pour développer une industrie , ils seront en pure
perte, si les habitans ne se trouvent pas dans des condi-
lions favorables pour l exploiter 5 dans le cas contraire,
sans efforts, sans encouragement, l'industrie, livrée à
elle-même, fera de rapides progrès. Quels sont les encou-
ragemens , quelle est la protection accordée à la pêche du
hareng , qui se fait sur nos côtes ? cependant elle occupe
1 2,000 bateaux, 62,000 pêcheurs , 83, 000 saleurs ou ma-
rineurs, et ses produits s'élèvent annuellement à plus de
600,000 liv. st. (17,000,000 fr.)!
(^Quarterlj Review.^
i^^motr^^.-^gto^frtjjÇt^.
VIE PRIVEE DES ALLEMANDS
AU SEIZIEME SIECLE.
Les compositions historiques dont les bibliothèques sont
remplies ne nous apprennent, sur l'histoire des hommes,
que les choses qui dépendent du hasard : guerres , sièges ,
révolutions, usurpations. La vie humaine n'y est pas
représentée. Combien de livres ai-je ouverts , dans l'es-
poir d"y trouver un siècle, une époque, des êtres vivanè,
agissans et pensans. Désappointemens cruels ! Presque tou-
jours on m'instruit de ce que je ne veux pas savoir , on
glisse rapidement sur ce qui m'intéresserait le plus. Après
une longue lecture, je ne sais rien des habitudes, des plai-
sirs , des sentimens , des idées , des manières de voir, des
passions qui se jouaient et se combattaient alors. A quoi
bon ces dates ? Pourquoi ces chiffres? Que ferais-je de ces
descriptions de batailles ?Charles-le-Téméraire fut vaincu ,
dites-vous , dans cette journée -, vous décrivez les lieux ;
vous faites marcher les armées , vous faites sonner la trom-
pette , et j'assiste à la mêlée. Malheureusement, les êtres
que vous jetez dans la scène sont imaginaires : je ne les
connais , ni ne les comprends. Les fails abondent 5 mais les
témoins manquent à votre histoire. On dirait un peintre
qui , peuplant son tableau de squelettes bien dessinés ,
dans des attitudes exactes , appellerait cela une peinture
historique.
VIE PRIVÉE DKS ALLEMA^DS. ^55
Vivent les auteurs de Mémoires, et surtout de Mémoires
égoïstes! En s'occupant d eux-mêmes, ils nous disent ec
qu'ils savent le mieux, etee dont nous ne nous douions plus.
La personnalité de Montaigne , qui a beaucoup contribué
à son succès \ Dangeau , qui écrit mal ^ Pepys , le bavard ;
M^^d'Eplnav, cette rouée du dix-neuvième siècle ; Retz , le
renard-coadjuteur -, ne sont-ils pas, pourl histoire, bien au-
trement précieux que Mézeray, Daniel, et même Clarcndon?
Qui ne donnerait tous les poèmes de Stace, de Claudien ,
de Silius-Italicus et d'Ausone , si le gouffre de l'anliquilé
voulait nous rendre en échange le journal secret de César,
ou la gazette de Rome, les Diurnalia? Si quelque bour-
geois d'Herculanum avait pris soin de noter jour par jour
tous les événemens de sa vie obscure , ses glorioles muni-
cipales et ses plaisirs et ses achats , un tel livre , tout dénué
de valeur littéraire qu'on veuille le supposer, ne serait-il
pas un document plus curieux que toutes les scolies des
grammairiens et de leurs élèves ?
Trop souvent l'auteur de Mémoires passe sous silence
les circonstances et les détails qui ne l'intéressent pas
lui-même. L'importance que les événemens ont eus à
ses yeux, décide du rang qu'il leur donne : il se trompe.
Tous les historiens nous apprennent que Seanderberg a
gagné une victoire en telle année \ mais personne ne nous
apprend ce que c'était positivement que Seanderberg. La
figure de Henri YIII était vague , indécise , inconnue.
Quand un savant a exhumé ses livres de compte, et publié
l'aride inventaire des meubles de son palais, tout le monde
lui en a su gré. Ces minces détails éclairaient l'histoire.
Suivons un bon Allemand du seizième siècle, noble de
race, chevalier par la grâce de Dieu , buvant sec , en ad-
miration devant un bel habit et une frange d'or , loyal
quant à lui-même , friponnant dans les intérêts du puis-
256 VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
sant seigneur auquel il est attaché ; bon et bizarre carac-
tère qui a pris la peine de dire à la postérité : Voici monpor-
trait. Hans de Schweinichen n est pas un personnage fac-
tice, un point central, vers lequel l antiquaire fait conver-
ger toutes les particularités recueillies par sa science. Hans a
vécu ; son tombeau occupe un coin de l'église de Liegnitz ;
et le style rude et naïf de son autobiogiaphie , la prolixité
du chevalier, le peu d'art avec lequel son ouvrage est tissu,
en attestent l'authenticité. Un éditeur moderne a donné
au manuscrit sans litre un titre complètement moderne :
Liehen, Lust, und Leben der Deutschen der SechszeheV'
ten Jarhundeits {^étnours , Plaisirs , Vie des Germains
au seizième siècle ). Le pauvre chevalier ne se doutait pas
qu il aurait un jour tant d'esprit, et qu'on le regarderait,
lui Ritter de Schweinichen, comme représentant d'un
siècle.
On était dans une époque singulière , ou les révolutions
de la pensée et des arts , les découvertes de la science et le
progrès de la philosophie entraînaient dans un tourbillon
impétueux la religion et la politique. La féodalité n'était
plus qu'un cadavre. La maison d'Autriche avait posé le
pied sur le cou des nobles \ des armées régulières proté-
geaient les droits du citoyen. Le suzerain brigand , qui ,
perché dans sa forteresse , avait coutume de fondre sur les
villes et les plaines , qu'il rançonnait , voyait ses anciennes
ressources paralysées et le Faustrecht détruit. La force
physique cédait à la force intellectuelle : depuis l'invention
de la poudre à canon , il ne suffisait plus, pour gagner des
batailles, d'être vaillant ni d être robuste. Tout changeait.
Le vassal dormait enfin , sinon libre , au moins paisible ,
sous son toit de chaume ou d'ardoise. La société , telle que
l'a faite l'industrialisme , commençait à éclore. On impri-
mait beaucoup de livres , et la Germanie , couverte jus-
At SKIZlkME SlkCLE. aS^
qu'alors de ténèbres cimmériennes, s ouvrait à-la-fois à
l'influence du commerce et des richesses , à celle de lin-
telligence et de la science. A la voix de Luther, la con-
sécration des vieux préjugés tombait en poudre ^ les esprils
s'éveillaient. Jusqu alors on avait cru que l'analyse était un
crime 5 mais le charme était rompu : l'examen s'empara
des matières religieuses , et bientôt après de tout ce qui
intéresse 1 homme. Les rapports du sujet avec le roi, du
seigneur avec le vassal , furent discutés.
Déjà la vieille Allemagne s'écroulait; déjà les institu-
tions populaires allaient naître , et les fragmens du corps
germanique, long-tems dispersés et éparpillés, tendaient
à se fondre au feu brûlant des guerres religieuses , pour se
réunir ensuite en un formidable faisceau. Peu-à-peu vous
voyiez les mœurs domestiques et patriarcales s éteindre ,
et l'hospitalité sévère du foyer féodal céder la place à des
mœurs plus sociales peut-être, mais moins pures, moins
austères, moins grandes. A la poétique étiquette de ce
raoyen-àge , ou chaque homme avait sa place fixe et son
costume arrêté ; à ces guerres acharnées , mais peu san-
glantes ; à ces attaques courageuses ; à ces vengeances de
famille ^ à ces discordes presque royales qui divisaient les
seigneurs suzerains ; à ces rudes vertus mêlées de férocité,
de loyauté , de dévoùment et d'honneur, succédaient len-
tement un luxe plus vaniteux, une élégance jusqu'alors
inconnue , et une avidité de richesses qui détrôna bientôt
1 antique valeur guerrière. La Germanie avait été un camp ;
elle devint un marché.
A peine quelques rayons lointains de la gloire chevale-
resque coloraient-ils encore cette époque transitoire. Les
rangs se mêlaient \ la bourgeoisie levait la tête \ Luther
sonnait le tocsin -, le positif et l'utile acquéraient du prix.
I. 17
•2d8 vie pkivke des allemands
La prose en un mot, pour nous servir d'une locullon toute
allemande , héritait de la poésie. Le commerce prenait
l'essor. Le règne de l'idéalisme, que la religion romaine
avait protégé, reculait, pâlissait, fuyait dans les profon-
deurs du sanctuaire, devant la prépondérance nouvelle
et sans cesse plus forte du protestantisme à peine éclos.
C'est de cette époque, c'est de la réformation que datent,
on ne l'ignore pas , la révolution française , la philosophie
analytique et les premiers essais de l'économie politique 5
à elle aussi se rapporte la naissance de nos théories finan-
cières. Le trois pour cent , les emprunts publics et la
dette nationale n'ont pas d'autre berceau. Les princes alle-
mands, sous l'influence des passions religieuses qui les
agitaient , eurent recours les premiers à ces panacées mer-
veilleuses; et les mémoires authentiques du héros dont je
m'occupe prouvent que nous aurions tort de nous attri-
buer la gloire de cette découverte et le privilège exclusif
de ces sublimes ressorts.
Le narrateur ingénu dont je parle était attaché par des
liens de vasselage et de dévoûment au fils de l'une des an-
tiques familles féodales. Henri, duc de Liegnîtz , dont
les secrets domestiques et la vie privée ont eu pour histo-
riographe son écuyer Hans de Schweinichen , n'avait pas
seulement du courage , de l'esprit , de la vigueur et des
aïeux \ il connaissait à fond l'art de faire des dettes. Je
doute que les plus experts dans la science de vivre à crédit
(ces fashionables dont la colonie ruinée se réfugie à Bou-
logne comme dans un port , où l'on radoube son navire
après le naufrage, en attendant le beautems), aient appro-
fondi plus philosophiquement que ce héros du seizième
siècle la théorie de lemprunt considéré comme un impôt
prélevé par l'adresse sur la société bénévole. Quelle que
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 35(")
fût sa devise clievaleresque , la seule épigraphe qui con-
vint à sa vie , ce fut : De l'argent à tout prix.
Quaercncla pecuuia prlraum est !
Lisez , étudiez ce vieux livre j admirable Lréviairc , ma-
nuel complet de 1 art que nos jeunes dandj s nomxneni
tick dans leur jargon convenu, et qui consiste à détournei'
à son profit la circulation des métaux précieux. Fécondité
de ressources, front d'airain, facilité de mensonges, dis-
parutions subites et préméditées , nonchalance admirable ,
à-plomb de gentilhomme , habileté à éconduire le créancier
mécontent , belles paroles dont le seigneur Don Juan , do
Molière , chatouille la vanité de 31. Dimanche : tous les
caractères de l'Emprunteur-modèle se retrouvent dans ce
personnage intéressant; et ce qui lui donne une couleur
bien plus piquante, c'est qu'il est noble -, il a des titres,
un glaive , une bannière , des varlels 5 Figaro blasonné ,
portant casque, heaume, brassards, il s'environne de beaux
pages dorés qui le secondent dans ses expéditions d'escroc
sérénissime, et l'aident à prélever sur le coffre-fort des
bourgeois le tribut dû à son adresse.
If ans de Schweinichen , le FalstafF ou le Sancho Panca
de ce Don Quichotte, n'est pas indigne de celui qu'il sert.
Compagnon de ce noble maître , il pratique avec succès
les mêmes procédés , et se modèle sur le type inimitable
que lui offre l'héritier des Liegnitz. Cependant le caractère
du confident est plus complexe et plus curieux. Imaginez
la loyauté dans l'escroquerie , la probité dans la friponne-
rie , un domestique fidèle à son maitre et déloyal envers
tous les hommes. Déterminé fripon , il a pour ce maitre ,
sans honneur et sans foi comme lui-même, un amour
d'instinct, une préférence dont il ne se rend pas compte;
c'est à lui qu'il livre toute sa vie , son ame , son corps , ses
260 VIE VTIIVÉE DES ALLEMANDS
actions; heureux de se damner pour le suzerain qui le
vole et le maltraite , vous retrouvez son invincible fidélité,
son inaltérable dévoûment , toujours debout sur les ruines
d une fortune que tant d'artifices ne parviennent pas à
réparer. La morale , c'est son maître -, sa vertu , son es-
poir, sou Dieu, son avenir, toujours son maître. Il cou-
pera votre bourse pour la donner au duc ; et si vous tou-
chez un cheveu de ce seigneur, Hans vous tuera. Faut-il
à Liegnitz un fripon complaisant et secondaire, qui se
charge des expéditions difficiles ? Hans s'y précipite. A-t-il
besoin d un propagateur de mensonges , d un compère ha-
bile et discret ? voici Hans, Que demande-t-il au duc pour
paiement de tant de sacrifices ? rien 5 la bourse même du
pauvre écuyer, il la vide courtoisement dans les coffres du
dissipateur. Si, pour dernier résultat, le prodigue -traite
son Séide avec Tingralitude , légoïsme et la dureté qui ca-
ractérisent les hommes sans mœurs , Hans souffrira tout ,
ne se plaindra pas et ne demandera rien, pas même un
sourire. Trouvez une anomalie comparable à celle-ci, une
juxta-position aussi tranchante du désintéressement et de
l'escroquerie. Ainsi va flottant cette pauvre ame humaine,
entre la loyauté et la lâcheté , entre la bassesse et le dévoû-
ment, entre les vertus les plus ditficilcs et les vices les plus
bas.
La famille de Hans était protestante. Sur la léte du jeune
Schweinichen flottait la bannière héréditaire et glorieuse
de deux nobles familles silésiennes. Seize quartiers (il a
soin de nous lapprendre) faisaient lorguoil du château
paternel de Merhschutz. Toutefois sa jeunesse s'écoula
livrée à des soins assez vulgaires. « Ma mère, dit-il, la
noble châtelaine, me donnait une troupe d oies à conduire,
et me chargeait de recueillir sous la paille de lécurie et
des étables les œufs qu un l)ataillon de poules errantes y
AU SlilZIKME SIECLE.
t6i
avait semés. » Dès que celte première éducation de
l'apprenti chevalier, qui devait soutenir Tlionneur de deux
maisons antiques fut terminée on chercha pour lui une
autre école. Les ducs de Liegnitz l'acceptèrent pour page.
La forteresse féodale des ducs de ce nom , devenue un lieu
de plaisance et un llu'àtre de bacchanales , ouvrit ses portes
HU jeune homme. C'était dans son propre chàleau que le
vieux duc Frédéric III était retenu prisonnier pour dettes.
Successeur d'un père prodigue , que l empereur avait puni
en le déposant , Frédéric, au lieu de profiter de celte leçon,
avait trop bien imité son père, et lui-même allait subir le
même sort. L'arrêt était déjà rendu , et Frédéric , criblé
de dettes, cédait la place à son propre fils, lorsque Schwei-
nichen lui fut présenlé.
Gardé à vue dans une salle de son castcl , le due se
consolait en buvant, et jouait aux dés avec ses gardes.
Henri, le jeune duc, émancipé avant letems, Adsait avi-
dement l'inventaire de ses richesses nouvelles , et , plongé
dans la joie de cet héritage anticipé , il se eonsullait sur
les moyens de suivre avec le plus de rapidité possible la
trace de ses aïeux. Que nous parlez-vous des mœurs de la
régence et du règne de Charles II? Telle fut l'école de
morale offerte à Schweinichen par ces chevaliers bardés de
1er. Ici les orgies perpétuelles du vieux prince condamné
aux arrêts. Là, son fils dévorant d'avance ce patrimoine
endetté : maîtresses , chevaux de prix , chiens et faucons
du nouveau seigneur , se croisant avec les vieux com-
pagnons de débauche du suzerain détrôné. D'ailleurs le
père et le fils vivaient en bonne intelligence ; le cheva-
lier à cheveux blancs enseignait à son successeur le talent
de boire sec, le seul à-peu-près qui restât à ses vices décré-
pits. Vie édifiante et chevaleresque ! Les auteurs de nos
262 VIE PKIVÉË DES ALLE.MAADS
romans féodaux ne l'ont pas devinée , et certes la peinture
naïve de ces mœurs est du plus piquant intérêt.
Le pédagogue chargé spécialement d'endoctriner le jeune
page, ancien soldat, homme de quarante ans, pauvre, et
qui était entré ddv.s les ordres, n avait conservé de son
premier état quun penchant très-prononcé pour le heau
sexe. Peu de grâce, peu d'esprit et peu d'argent ne de-
vaient pas lui préparer de grands succès. Schweinichen ,
faut-il le dire ? se chargea de le secourir. Entrer dans le
détail circonstancié des services que le jeune Hans rendit
compjaisamment à son maître, ce serait blesser la pudeur
moderne ; elle s'effaroucherait avec raison de ces quipro-
quos dont la comédie indécente remplit les premières pages
des Mémoires de Hans. Que de jeunes filles, trompées par
les douces paroles du page , par sa jolie figure et les ténè-
bres , maudirent leur méprise , leur confiance , le méchant
page et le vieux soldat libertin ! Quant à Hans , il ne voulait
que se dérober à la toute-puissance du martinet , grand mo-
bile de l'éducation des pages , et qui , régulièrement , deux
fois par jour, les rappelait à la discipline et à la morale.
Beau, bien fait, aimable, et muni de quelques g^ro55c7ie«5
que sa mère lui avait donnés, il léussit , à force d'artifices
et d'une bonne volonté que nous ne qualifierons pas , à es-
quiver le terrible martinet, l'épouvante de ses confrères -,
Hans , grâce à ses loyaux services , ne fut soumis que deux
fois à celte correction ignominieuse : il n'a pas oublié, dans
sGs Mémoires , les dates de ces événeraens.
Quand tous les habitans du château s'étaient enivrés ,
et (|ue le vieux duc dormait sur les tapis de la salle suzeraine
qui lui servait de prison , alors commençaient les tours des
pages. Souvent aussi le jeune duc , ivre comme son père,
hillall (Dnlrc ceux (jui voulaient le transporter dans son
(
'
AU SEIZIÈME sii:ci.E. ^63
lit : Hans , qu'il aimait , avait seul le droit de le calmer
un peu. Il couchait dans la chambre du jeune duc , qui se
relevait furieux et assommait son gardien.
Le dégoût d'une telle vie développa le talent poétique
du page, et Hans de Scliweinichen, imitant les ven-
geances provençales des troubadours , lança contre le
père et le fils un Si/vente en vers allemands. Aussitôt le
château retentit de ce chant satirique ; et la pasquinade ,
apprise par cœur, répétée par les pages et les varlets du
château, redite par les dames des environs, parvint aux
oreilles des mailres. Ce crime de lèze-majesté ducale ne
pouvait être pardonné. Hans , dépouillé de ses jeunes hon-
neurs, fut renvoyé chez son père. Imaginez son chagrin.
Aux vétemens de soie, de velours et d'or, succédèrent le
pourpoint gris et la toque de feutre. Rester confiné dans
la solitude champêtre du vieux château de Merkschutz ;
diriger un troupeau d oies et surveiller les poules pon-
deuses , quelles occupations vulgaires ! et que ce triste ma-
noir ressemblait peu aux salles de Liegnitz , tout étince-
lantes de torches et de dorures , toutes retentissantes de
chants joyeux , toutes remplies de convives et de buveurs
insoucians !
Un seul amusement restait au jeune homme, le plaisir
de conter fleurettes : c'était ainsi qu'il se consolait. Les
enviions n'offraient pas une seule beauté quil n'eût invitée
à la danse et amusée de ses discours. Boire à pleine rasade ,
fatiguer le parquet en noyer des salles de bal, méditer lon-
guement sur la coupe et la nuance d'un nouvel habit : telle
était sa vie. Le dandy n'a jamais varié. Les costumes chan-
gent j l'homme ne change pas. Lisez ces Mémoires. Quelle es-
time pour un bel habit! Quelle admiration pour une coupe
élégante! Avec quel amour Hans décrit la longue plume
264 VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
blanche qui flollail sur sa toque et le pourpoint defulaine
tailladé qui faisait l'envie de tous les seigneurs ! Grammont
et Termes n'étaient pas plus profonds dans celte science :
ils n'attachaient pas plus de prix à la recherche , à la
splendeur, au bon goût des vètemens. Il faut le voir ac-
compagner la cour à Lublin : Hans ne s'occupe ni des
intérêts politiques ni des personnages qu il rencontre. Il
n'y a pour lui qu'une pensée , un intérêt et un sujet d or-
gueil -, c'est ce beau pantalon de soie qui dessine ses for-
mes : une jambe noire, l'autre jaune , et bordé de galons
écarlates.
Son journal otïre un mélange amusant de détails de
costumes , de sentimens pieux, de recettes économiques ,
de comptes tenus avec des fournisseurs , de mémoranda
sentimentaux , d'éjaculations pieuses , de confessions peu
édifiantes et de notes licencieuses. Le prix du grain ; l'au-
monière donnée à une jeune Italienne voyageuse 5 les trois
brocs de vin fumeux engloutis la veille dans un grand re-
pas ; le gain du jeu ; la valeur courante des marchandises ;
quelques souvenirs tendres ou mélancoliques tout cela est
confondu de la manière la plus grotesque et la plus carac-
téristique. Hans est économe , religieux , libertin , vani-
teux, buveur, avide de gain, prodigue d'argent, tout
cela dans une seule phrase et sans jamais s'apercevoir du
contraste de tous ces traits.
« Cette année, dit-il, j ai eu le mall^eur de perdre ma
mère : que Dieu ait son ame , je la pleurerai jusqu à la
fin de ma vie. — Le blé se vend deux grosschcnsXe setier.
— Mon pèie a augmenté ma pension de onze thalers. — Il
m'a donné un bel habit de deuil en velours noir, qui
pourra ne pas manquer de plaire à Augustine. — Il va de-
main grande réunion à la taverne des Trois ériges , on
AU SEIZIÈME SIÈCLE. l65
y boira rudement. — Dieu me fasse la grâce de vivre dans la
paix , Tinnocence et la santé , Amen l — \ oici quelle est
la valeur actuelle des comestibles , etc. »
Augustine de Trébec , jeune fille aux yeux iioirs et
qui chantait divinement, l'occupa quelque tems -, mais
l'intrigue la plus curieuse de sa jeunesse est celle qu'il
noua vers l âge de vingt-un ans avec la belle Catherine
de Boek , fille d'un savant humaniste. Entrez dans celte
maison aux panneaux de chêne, dans lesquels sont incrus-
tées des verroteries et de la porcelaine. Au fond de celte
salle ovoïde , derrière un petit escalier à vis , est assis le
vieux de Boek , entouré de bouquins comme d'une triple
muraille. C'est un tvpe allemand , cet Albert de Boek : il
nestirae que deux choses : son latin et sa bouteille. Il ne
comprend pas le latin sans boire , ni l'ivresse sans la gram-
maire. Ses libations sont toutes accompagnées de tirades
latines , et c'est en mots Cicéroniens et \ irgiliens , qu'il
boit à votre santé , qu'il vous enivre et qu il s'enivre.
Auprès de ce savant au bonnet de fourrure , entouré
d in-folios tachés de vin, une jeune personne blonde
se tient debout. Son innocent sourire et ses yeux bleus
éclairent d'une douce lumière cette caverne de la lexico-
logie. C'est elle qui verse le vin dans la tasse d'argent ci-
selé , vieille relique de la famille. Pour gagner le père ,
Hans se remit au latin, et, dès qu il fut capable de trin-
quer scientifiquement avec de Boek , ses entrées dans la
maison lui furent assurées : c'était ce qu il désirait. Une
autre dame de Souabe attira aussi ses hommages : un ac-
cident alors commun rompit le cours de celte nouvelle in-
trigue. Hans était inquiet de ne plus revoir celle je^ne
personne: en allant demander de ses nouvelles, il ajiprit
quelle était mère avant d être épouse. Mœurs de> tems
^66 VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
jiassés , chevalerie ! poésie ! chimères ! pourquoi faites-vous
honte à vos panégyristes.
Lovelace de son tems et buveur infatigable , Hans narre
avec complaisance ses exploits variés. L'amour du vin,
passion toute septentrionale , était alors à son apogée.
L'hospitalité enivrait impitoyablement son convive , dût-
il en mourir. La capacité des gobelets, témoignage de
la capacité absorbante des héros de l'époque, serait un
objet de terreur pour nous. Toutes les cours de princes
avaient leurs Hercules buveurs. On élevait et on exer-
çait, dans cet art, quelque monstre, quelque manant,
un nain difforme chargé de soutenir la lutte du vin avec
les étrangers qui se présentaient. Ivrognerie , courage ,
vertu , étaient devenus identiques aux yeux du peuple :
il faut voir avec quelle humilité de repentir le jeune homme
avoue la faiblesse de son coup d'essai dans la science de
boire.
« Je ne m'étais pas encore exercé, dit-il, et le jeune
Gaspar Ecke von Tscheswitz eut peu de peine à me bat-
tre : il suffisait alors, je l'avoue, de six bouteilles pour me
faire quitter ma position horizontale. Pendant deux jours
et deux nuits je <lormis profondément. Hélas ! c'est une
honte , je le sens , mais cela ne m'arrivera plus. J'ai ap-
pris mon métier, je suis maître , et je défie le plus habile
de me vaincre à ce combat. »
En effet, jusqu'à la dernière vieillesse, la réputation ba-
chique deSchweinichen ne fit que s'accroître et occupa bien-
tôt une place importante dans le drame de sa vie. Les cour-
tisans s'humiliaient devant sa supériorité : un pauvre con-
seiller du prince , assez téméraire pour le provoquer, perdit
la vie dans ce noble combat, A Gustrow , dans le Mecklem-
bourg , il avait passé une nuit presque entière à s'exoicer,
AU SEIZIEME SIÈCLE. 267
( omme il s'exprime , avec une douzaine déjeunes écuvers.
Quand il fallut descendre de la salle haute qui servait de
théâtre à leur orgie , on appela les valets, porteurs de tor-
ihes. Ivres, à l exemple de leurs maîtres, les valets ne se
j-iiésentèrent pas , et la troupe joyeuse , incapable de re-
trouver sa route, à travers les escaliers obscurs, y resta
éparse et étendue jusqu'à l aurore. Le moment du dé-
part arriva : on chercha Hans , et personne ne put le
trouver. Vers la fin du jour suivant, un cri plaintif sortit
d'une tonne vide placée au bas de l'escalier. C'était l'asile
qui avait accueilli Hans dans sa chute : nouveau Régulus,
il y était resté , livré à une insensibilité complète.
Avec tous ces défauts, Hans était bon fils, ami dévoué,
homme vertueux à sa manière*, il parle de sa mère avec
une tendresse sentie et profonde. Le duc de Liegnitz
rendit enfin ses bonnes grâces au jeune page qui l'avait
chansonné : depuis ce tems ses heures furent partagées
d'une manière assez égale, entre les visites de famille et
les visites à la cour. Voluptueux , frappé des objets exté-
rieurs, amoureux du luxe, de l'éclat, et, il faut bien le
dire, épris de toutes les femmes à-la-fois, Hans devient
poétique lorsqu'il décrit les amusemens de cette cour et les
plaisirs qui l'embellissent. Il vante surtout le beau jardin
du château de Liegnitz , avec ses grandes allées régulières ,
ses pelouses veloutées, les dames qui s'y promènent tenant
leurs faucons sur le poing, vêtues de robes de salin à
(jueues trahiantes que soutiennent de jeunes pages. On
chiisse , on court la bague , on danse le soir aux lumières ;
le vin est bon, les femmes sont charmantes.
« \ rai paradis sur terre ! s'écrie le jeune homme en-
thousiaste \ je ne me souviens pas d'y avoir aperçu une seule
figure triste et pensive^ le deuil cl la mauvaise humeur en
étaient bannis. »
268 VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
Hans offrit ses hommages à plus d'une de ces habi-
tantes du paradis de Liegnitz. Il brûla son encens au pied
de plus d'une belle. Ne croyez pas que le seizième siècle
et la mélancolique Allemagne valussent mieux que nous.
Hans est fort mauvais sujet. Sa manière de procéder est,
iirvariable. Au début , sa passion est extrême 5 à mesure
que le dénoûment approche , il se refroidit ; et dès qu'il
entend résonner ce mot fatal : mariage , il abandonne son
projet et rompt avec une brusquerie et un sang-froid im-
perturbables. Tour-à-lour Lucile Pronmùz , Jungfer
Hédée, NicJieline Geissler, sont victimes de ses promesses
et de ses belles paroles. Elles acceptent sa main et le voient
s£ désister au moment du contrat. Il refuse l'une, parce
qu'elle mange trop de sucre et qu'en une seule fois elle
en a consommé ])cur deux ducats^ l'autre, parce quelle
est trop jeune, dit-il-, une troisième, parce qu'elle ne sait
pas faire la cuisine et surtout parce qu elle manque ses gà~
teaux. Dans le cours de sa liaison avec la fille de Fran Kilt-
liltzen, un incident fut sur le point de le décider enfin à
cette grande résolution. Un vieux juif îrès-riche demanda
la main de la jeune fille 5 le duc lui-même invita son page
à ne pas balancer plus long-lems , et promit sa faveur et sa
protection aux deux époux.
« Ce fut pour moi, dit le naïf auteur de ces confession>
antiques, un lems de trouble et de crise. L'indécision la
plus mortelle m'agitait, je me couchais sans pouvoir m en-
dormir; et je fus incapable de prendre aucun parti; la
sueur découlait de mon front et baignait mon oreiller ; cette
question mille fois répétée retentissait à mou oreille : l'e-
pouserai-je ? Fatigué , j allais m'assoupir quand une voix
secrète sembla me crier : N'épouse pas! non, n épouse
pas l
» Aussitôt je me levai précipitamment. Sou Altesse était
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 26c)
encore occupée à boire dans la «jrancle salle. J y entrai à
demi velu et remerciant le duc de sa bonté pour moi, je
lui déclarai que l état actuel de mes affaires ne me per-
met lait pas de songer au mariage. Aussitôt je me sentis
le cœur joyeux et léger ; prouve évidente que telle n é-
tait pas la volonté de Dieu. Beauté, ricbesse, jeunesse,
vertu, candeur, un caractère excellent, Anna Kittlittzen
avait tout cela 5 mais Dieu est tout puissant, il ne la pas
voulu. »
Le roman de notre héros se termine ici ; mais son drame
commence. Les orgies du château, le luxe, les dames et
les damoiselles brillantes du jardin de Liegnitz , ont vidé
l'escarcelle de son altesse. Il faut vivre ; le pays est en paix ^
et les revenus du duc sont dilapidés. Don Quichotte de
Taumône et chevalier errant de l'emprunt . il sort de sa
forteresse. Un nouveau plan de conduite va réparer les torts
de la fortune , il vivra de son adresse. Partout les bour-
geois s'enrichissent : le commerce grandit ; 1 or roule à
flols dans les comptoirs dAugsbourg et de Magdebourg.
Il y a là force commerçans à rançonner et bourgue-
mestres à faire dupes. Le tems n'est plus où une bande cou-
verte de fer et commandée par un suzerain, prélevait sur
les villages et sur les villes la dime du faustrec/it. Le duc
de Liegnitz comprit admirablement son époque ^ de i5']i
à 15^6, il battit tous les buissons de la Germanie, par-
courut toutes les villes , bourgs , châteaux , villages , com-
munautés et cours princières, vivant aux dépens de tous;
empruntant de toutes mains, mendiant sans scrupule,
bon faiseur de dupes, Panurge infatigable . buvant le vin
des manans , s'asseyant à la table des altesses , débiteur
universel de fAUemagne , et gagnant à cet aventureux mé-
tier une facilité d'élorution, une grâce de manières et une
adresse d'escamotage difficiles à surpasst r. Mans l accom-
l'jO VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
pagnait dans toutes ses courses et Taidall dans ses exploits :
il exécutait avec une consciencieuse probité les commis-
sions dont le chargeait son maître , et dupait le bourgeois
pour le compte du seigneur , sans s'approprier un seul
pfenning de la recelte commune. De château en château ,
de ville en ville 5 princes de l'empire, nobles, paysans,
grandes dames, juifs, abbés, nonnes, courtisanes, écuyers,
valets, jusqu'aux nains et aux bouffons des princes, tout
le monde payait contribution au duc de Liegnitz et à son
factotum. La plus petite somme était bien accueillie et
payée exactement en reconnaissance et en belles paroles.
Deux fois arrêté pour dettes à Cologne et à Emmerich , il
multiplia si bien le montant total du déficit paternel, que
l'empereur , fatigué de tant d'extravagances , le déposa
comme son père, et transféra la couronne ducale sur la tète
de Frédéric , son jeune frère. Frédéric ne fut pas meilleur
économiste que son frère.
Les trois-quarts du patrimoine de Hans avaient été ab-
sorbés par les prodigalités du maître, qui empruntait
même à son écuyer , fidèle serviteur qui ne se plaignit pas ,
qui ne fit pas une seule observation , qui continua brave-
ment à servir le duc de toute son ame. Cette vie lui plai-
sait. Aujourd'hui, couvert de brocard et d'hermine; de-
main , réduit à la besace-, tour-à-tour mendiant chez un
bourgeois et fêté par les comtes de l'empire ; salué jusqu'à
terre par les Fuggers d'Augsbourg, lesRotschild de leur
époque ; puis poursuivi par les gens d'armes et les recors ,
et forcé de mettre en gage les pierreries et les riches armures
achetées trois jours auparavant pour briller dans un tour-
noi : cette vie de haillons et de splendeur, cette vie bigarrée,
étincelante et misérable, avait un attrait infini pour l'i-
magination aventureuse et 1 ame novice du jeune homme.
Rapides changemens de décoration , scènes variées , per-
1
AU SEIZIEME SIÈCLE. 2^ I
sonnagesdifferens ; ruses de{;uerre, stratagèmes comiques,
périls de toute espèce , ricliesse et détresse : c'était vrai-
ment 1 intérêt d'un drame d intrigue.
Le duc de Liegnitz, dont le lecteur apprécie mainte-
nant les qualités rares et la haute moralité , prétendit au
trône de Pologne. Il s'y rendit en 15^6, escorté de son in-
séparable Schweinichen. Le tableau de la Pologne , au
seizième siècle , offre des traits curieux que nous ne dé-
daignerons pas de reproduire , et qui appartiennent à
Ihisloire. A Cracovie, le duc Henri fut invité à un magni-
fique festin par le waivode Pierre Parovshjn; et les liba-
tions polonaises éclipsèrent, s'il faut en croire le narrateur,
la magnifique ivrognerie allemande. Tous les convives ,
pour prouver leur attachement au futur roi de Pologne ,
dont ils juraient de soutenir la cause, brisèrent à-la-fois ,
sur leurs occiputs, leurs grandes coupes de cristal remplies
de vin de Tokai. Sauvages, mais probes, les Polonais
donnèrent un témoignage irrécusable de cette probité pres-
que fabuleuse. Le duc, ivre après le repas, avait essayé
de figurer dans un quadrille. Sa bourse, qui contenait
raille florins, et une chaîne d'or de la valeur de 1,700 rix-
dallers , le gênaient dans ses mouvemens. Il confia l'une et
l'autre aux premiers valets qu'il rencontra. De la main des
subalternes, ces précieux objets passèrent dans celles des
seigneurs. Liegnitz , qu'on emporta chez lui, dans un état
peu raisonnable , oublia de redemander la bourse et la
chaîne \ et le soir , Hans s'aperçut avec douleur que ces
deux objets précieux lui manquaient.
En s'éveillant , le duc, revenu à lui, ne put se rap-
peler ni la figure ni le nom des dépositaires. Mais dans
toute celte foule bruyante du bal , nul n'avait songé à s'ap-
proprier les deux objets. A dix heures du matin , deux
Polonais se présentèrent , et remirent entre les mains de
2^2 VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS
Hans la bourse et la chaîne : c'étaient de nobles person-
»iages . des courtisans et des seigneurs. Hans donna dix
ducats de gratification à chacun d'eux, et leur joie fut
extrême : ce qui complète le tableau.
Les habitans d Augsbourg furent très-consciencieuse-
ment rançonnés par le duc de Liegnitz. Il demeura long-
tems dans cette ville , que la bonhomie des habitans et
leur facilité de duperie lui rendait précieuse. Ses jours et
ses nuits se passaient à la table de jeu , dont il corrigeait
habilement les chances , s'il faut en croire Schweinichen.
Trois ou quatre cents ducats par séance étaient le résultat
et le trophée de ses travaux. Hans lui-même marchait sur
les pas de son général ,
Haud passibus aequis ,
mais enfin avec gloire. Les riches citoyens d Augsbourg se
trouvaient honorés d un tel hôte. 11 faut voir avec quelle
vénération ils accueillaient ce noble personnage qui volait
leur argent. Fugger d' Augsbourg , le plus riche négociant
de Tépoque, celui qui donna une dot de 200,000 rix-
dallers à sa fille aînée, fut l'objet d'une attaque vigoureuse
dirigée par le duc et secondée par son premier ministre.
Mais le vieux marchand était rusé ; il repoussa scientifi-
quement l'assaut. Il voulut bien satisfaire sa propre vanité
en invitant le duc à des banquets splcndides; mais de l'ar-
gent, « il n'en avait pas, disait-il, attendu qu'il venait de
prêter au roi d'Espagne une somme de 4,000 ducats d'or
comptant. « Force fut à notre héros d accepter cette ré-
ponse et de s'en contenter.
Désappointé par Fugger , il se retourna vers le grand
conseil. Au lieu d'exploiter les bourgeois individuellement,
il résolut de les assaillir en masse. Le voilà donc , devant
tous les bourguemestres etcommerçans composant le grand
AU SEIZIÈME SIECLE. 2"] i
• onseil de la ville. Couvert de son armure, il exposa ses
nécessités et ses détresses à tous ces vieillards attentifs ,
couverts de drap gris et de velours usé. C'est un axiome
évident , que la stupidité des hommes s'accroît en raison
de leur nombre , et que rien n'est plus sot que la foule !
Fugger n'avait pas été dupe de Liegnitz ^ soixante com-
merçans réunis cédèrent à ses séductions. A l'aspect de
ses pages , de ses écuyers , de ses fauconniers , de tout cet
appareil qui, en prouvant son goût de la dépense, devait
exciter la défiance générale et décréditer ses promesses ,
nos marchands furent saisis d'un superstitieux respect. Un
pauvre homme les aurait trouvés inexorables ; ce grand
personnage , qui les éblouissait de sa splendeur, avait droit
à leur hommage. Mille ducats d'or lui furent prêtés,
sur sa reconnaissance pure et simple , sans intérêt , et
sous la condition de rendre celte somme dans un an. Le
vieux Fugger lui-même eut presque honte d'avoir eu
du bon sens. Il se reprocha son avarice , et pria Liegnitz
d'accepter , faute de mieux , un petit vaisseau en verre
fondu, filé, coulé et tordu, chef-d'œuvre d'industrie,
que détruisit la maladresse de Hans , dont la gaité ba-
chique était alors un peu trop vive. Les mille ducats
prêtés par la bonhomie du grand-conseil servirent à liqui-
der les dépenses que le duc avait faites à Augsbourg. Il
solda le compte de son aubergiste , et laissa crier les autres
fournisseurs. Grâce à la générosité du sénat mercantile , le
séjour de Liegnitz dans cette ville , séjour marqué par des
traits de dissipation et d extravagance incroyables, se pro-
longea.
Beaucoup de traits de mœurs peignent de couleurs vives
celte époque aujourd'hui si peu connue. Un bourgeois
avait prié Hans de Schweinichen d'assister à ses noces. Le
duc aurait bien voulu être de la partie; mais le rang et le
I. i8
2^4 ^'E PRIVÉE DES ALLEAIANUS
titre d'altesse ne s^accordaient pas avec la manifestation
d'un tel désir , et Ton n'avait pas osé lui faire une propo-
sition si hardie.
« Hans, dit-il à son écuyer , tu m'emmèneras, en qualité
de domestique.
— Mais, seigneur duc, c'est vous compromettre.
— Ne raisonne pas. Je m'enivrerai tout aussi noble-
ment que le dernier valet de ma suite. »
En effet , ils se rendirent ensemble au lieu du festin ;
mais le prétendu valet se conduisit si mal, et son ivresse
fut si scandaleuse , que Schweinichen se trouva forcé de
l'emporter. Le duc, après un sommeil de vingt-quatre-
heures , regretta celte fête charmante ; et comme le bal de-
vait recommencer le soir , il sacrifia l'orgueil de son rang
à son plaisir, et écrivit un mot de sa main ducale au nou-
veau marié, qui fut singulièrement flatté de cette demande.
La vanité bourgeoise de M. Jourdain n'appartient pas seu-
lement au teras de Molière. Un tel honneur fut apprécié
comme il devait l'être , et une députation solennelle vint
remercier le noble duc, et le conduire en grande pompe
à la salle du bal. Mais laissons parler Schweinichen.
« A Augsbourg , dit-il , c'était alors la coutume que deux
personnes , vêtues de longs manleaux rouges doublés d'her-
mine, ouvrissent le bal et exécutassent un menuet fort
lent , une espèce de pavane , avec force révérences et gra-
cieusetés. Quand les deux danseurs ont exécuté toute la
figure , deux autres personnes suivent leur exemple -, puis
un troisième couple les imite •, à ce troisième succède un
quatrième, et ainsi de suite jusqu'aux derniers danseurs.
S'il plait au couple qui ouvre le bal de changer les figures ,
chacun est tenu de faire comme lui; s'il se retourne, on se
retourne -, s'il balance , on balance 5 si le danseur embrasse
sa danseuse, chacun en fait autant. Les danseurs qui de-
•vu SRIZli-.ME SIÈCLE. 9.^5
N. lient ouvrir le bal avaient reçu la veille de nombreux
eadeaux de la plupart des jeunes danseurs qui devaient
les imiter et les suivre 5 et ces cadeaux fort magnifiques
étaient le pot-de-vin d'un traité que je vais expliquer. Ce
premier couple devait multiplier les marques de tendresse
autant que possible ; et le pacte était déclaré nul d'avance ,
si le nombre de ces embrassemens ne s'élevait pas à quatre-
vingts. Moi-même je pris part à cette contribution bizarre,
qui rapporta plus de cent ducats aux deux premiers dan-
seurs, et pour quelques florins j'en fus quitte : plus d'une
bouche fraîche et riante , sur laquelle mes lèvres empres-
sées déposaient un baiser, ignorait quel était le prix de cette
caresse.
» Cependant mon domestique de la veille avait changé
de rôle ; mon seigneur et maître entra lout-à-coup dans
le bal , chargé de pierreries et d'or. J'ignorais la démarche
qu il avait faite ^ sa présence m'étonna.
» Comment vous trouvez-vous ici ? lui demandai-je.
» — J'y viens , répondit-il gravement , pour le salut et
l'honneur des damoiselles ici présentes. Je vous connais de
loin , mon fidèle écuyer 5 je sais que vous venez ici pour v
tendre vos pièges accoutumés, et comme je les respecte
infiniment , je viens les proléger.
— Merci , lui dis-je-, et je suis vraiment louché de l'in-
térêt que vous inspirent la décence et la morale chrétiennes.
» En effet, elles étaient là , continue le naïf et galant
narrateur, elles étaient là , plus de soixante-dix dames ad-
mirablement belles et parées , et qui faisaient plaisir à
voir. Vierge du ciel! quelle soirée! quelle nuit! éclatante
de figures d'anges , rayonnante de gracieux sourires , or-
née de mille clartés j toutes ces dames en damas blanc et
moiré pour faire honneur à la fiancée ! Tant de chaînes d'or
et de pierreries qui se jouaient sur des cous nus ! Des rivières
Ol'jG vie l'RlVÉE DES ALLEMANDS
de diamans, moins belles à l'œil que la blancheur des jeunes
femmes. On brûlait des parfums dans des vases d'argent.
La grande salle était éclairée par des candélabres, et res-
semblait à une église tendue de lampasses rouges brochées
d'or et d'argent, chargées de dessins qui représentaient des
fleurs et des fruits. Vous eussiez dit le paradis du ciel. Une
cornemuse , deux théorbes , trois saquebutes , trois tam-
bourins et six flûtes lançaient dans l'espace et guidaient
dans leur vol rapide toute cette foule enivrée et rayonnante ;
c'était le bonheur des élus , un spectacle que je ne reverrai
jamais.
» Le soir , je reconduisis chez elle une jeune fille
belle et riante , et qui se recommandait en outre à mon
attention par la beauté non moins remarquable de sa for-
tune. Son père lui donnait pour dot deux tonnes pleines
d'or. 11 m'accueillit comme si j'avais été prince de l'empire ;
et quand j'eus ramené sa fille chez lui , il eut la complai-
sance de me faire asseoir, de placer devant moi d'excellent
vin de Tokai , et de boire avec moi pendant deux heures ^
après quoi il m'offrit son grand carrosse , autour duquel
chevauchaient huit pages armés de torches , qui me re-
conduisirent chez moi. w
Telles étaient les véritables mœurs du seizième siècle ,
mal peintes parles romanciers, complètement ignorées des
historiens.
Tant que les Augsbourgeois voulurent être dupes, le
duc leur fit la grâce de les duper-, mais cette résidence à
Augsbourg, cet âge d'or du prince et de son compagnon,
ne pouvait durer long-tems. A force de traiter l'altesse et
sa suite, à force de la combler de présens, les bourgeois
tâtèrent leurs poches, consultèrent leurs caisses, y trou-
vèrent un déficit considérable , et réfléchirent aux incon-
vcniens que peut entraîner le plaisir d'avoir un duc sou-
AU SËlZlk.ME klÈCLE. 'X'JJ
veiain pour hôle el pour coiomeiisal. Celle leçon leui;
apprit
Que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Et ils pensèrent que la leçon élait complète , que l'honneur
de défrayer un noble et de le fêter était payé un peu cher,
et qu'il élait tems de congédier cet honorable escroc. Tout
fut fini pour Liegnilz. Se présentait-il à une table de jeu :*
les joueurs disparaissaient : on savait ce qu'il en cotitait
de résister à la supériorité de sa fortune et aux chances
qu il maitrisait. Le ministre des finances Schweinichen
frappait en vain à toutes les portes ; marchands, juifs, usu-
riers, brocanteurs, nobles vaniteux, boutiquiers timides ,
femmes honnêtes , religieuses , et filles folles de leur corps ,
étaient devenus sourds et insensibles. Chacun trouvait de
bonnes raisons pour échapper à la contribution prélevée
par Schweinichen et son maître. Les fonds des deux aven-
turiers baissaient tous les jours \ et le bon Hans , touche
de la détresse du prince , fut obligé de vendre pour une
somme de soixante-cinq ducals la belle chaîne d'or que
lui avait donnée son père.
Or, admirez un trait inimitable du gentilhomme féodal.
Hans , qui venait de donner du pain à la nécessiteuse al-
tesse , et de céder à bas prix un bijou qui lui était cher,
se trouvait sans un denier 5 il n avait pas gardé un seul
des soixante-cinq ducals. Quand il eut besoin de quel-
que argent pour faire raccommoder sa chaussure, le sei-
gneur se moqua de lui , le tança vertement et refusa , non
de lui rendre, mais de lui prêter la plus faible partie de
cette somme, due au généreux sacrifice de Schweinichen.
Après une telle marque d'ingratitude , ne croyez pas que
Schweinichen se soit rebuté. Le chien n'appartient pas
SJ» VIE PRIVEE DKS ALLEMAKD5
plus complètement à son maître que ce pauvre Hans au
duc de Liegnitz. On partit d'Augsbourg pour se rendre à
Cologne. Dès le début , le duc , dont l'escarcelle était dé-
serte , invita à diner toute la ville , donna grande fête , et ,
huit jours après , il devait cinq cents ducats au maître de
son auberge. Les antécédens du suzerain vagabond étaient
parvenus jusqu'aux oreilles du tavernier. Il réclama vive-
ment son solde de compte et ne l'obtint pas. A force de
diplomatie , Hans obtint quelque répit ; mais le délai de
quinze jours expiré , l'aubergiste devint plus menaçant
que jamais. Que faire ? quelle ressource trouver dans
celte circonstance difficile ? Le duc avait si bien réussi
près du conseil-général d'Augsbourg , qu'il résolut de se
soumettre à la même épreuve auprès du conseil-général de
Cologne.
Hans reçut plein pouvoir de son maître pour traiter
avec les bourgeois. Il ne demandait qu'un faible emprunt
de dix mille ducats seulement pour deux années, avec
tous les intérêts imaginables. Hans se présenta devant la
vénérable assemblée, qui le reçut avec le respect dû à
un si vénérable plénipotentiaire. On f écoula d'autant plus
patiemment, (ju'on était résolu d'avance de ne pas lui
prêter un denier. Tout le monde se leva quand l'élocjuenle
oraison fut terminée. On vota à lunanimité qu'une garde
d'honneur serait accordée à l'orateur; que celte garde le
reconduirait jusqu'à son domicile, et que l'on délibérerait
en séance solennelle avant de donner réponse au noble
duc.
Trois jours aj)rès , la députation des bourgeois revint
trouver Hans de Schweinichen et lui apporter la réponse
écrite et la délibération du conseil. Celte réponse était
aussi longue, aussi verbeuse, aussi respectueusement hy-
pocrite (jue le discours de l'ambasbudeur avail été adroit
Au SEIZIÈME SIÈCLE. 37J)
cl Uitius. «On admirait, disait-on, 1 éloquence Lrillaute
de Hans : on avait pour le duc et ses aïeux une grande ad-
miration. Toutefois, dans l'impossibilité où se trouvait la
ville de prêter de l'argent aux grands seigneurs , elle se
contentait d'offrir à son altesse, non le prêt, mais le don
gratuit de deux cents ducats. » Cette offre humiliante fut
acceptée par la bassesse du duc !
On vivait ainsi d'emprunt et d'aumônes ; on effrayait un
fournisseur exigeant^ on esquivait les atteintes de la jus-
tice ; on fuyait d'une ville dans un couvent et d'une bour-
gade dans un château : en désespoir de cause on cherchait
asile au fond d'une église 5 ce genre de vie continuait,
quand une nouvelle douloureuse parvint jusqu'aux deux
aventuriers. La noblesse héréditaire et les domaines que
les ancêtres de Liegnitz lui avaient transmis , se trouvaient
réduits à rien. Le duc avait cessé d'être duc; son frère lui
succédait par décret de l'empereur , et Frédéric de Lieg-
nitz, possesseur du château et des terres actuelles de ce
nom, s'occupait déjà du soin de continuer le travail si
bien commencé par ses prédécesseurs. Les créanciers du
duc Henri, apprenant cette déchéance, accoururent en
foule : l'un d'eux , à qui l'on devait 2,364 ducats , fit saisir
les chevaux et équipagef> de son altesse. On voulu! bien
laisser au duc la liberté , par considération pour son titre
et pour son rang-, mais on vendit impitoyablement tout
ce qu'il possédait; et la chambre électorale de Cologne,
auprès de laquelle il porta sa réclamation , répondit •.
« Que, tout prince de l'empire qu'il était , il devait payer
ses dettes , et que Ton ferait saisir et vendre à l'enchère les
effets de l'empereur lui-même , le cas échéant, m
Telles furent les paroles remarquables de l'arrêt rendu
par la cour électorale de Cologne. Ainsi naissait dans
l'ombre la fierté nouvelle de la bourgeoisie ; ainsi elle
2b0 ME PRIVEE DES ALLEMA>DS
préludait à ses conquêtes futures et à sa longue résistance
contre tous les privilèges. A ces désastres une calamité
inattendue vint se joindre ; la peste se déclara dans la ville ,
où elle exerça de grands ravages. De Cologne , nos aven-
turiers partirent pour Emmerich. Nous avons pu juger
la loyauté de cette époque. Un petit incident, que rapporte
Sclivieinichen , nous donnera une idée de ce qu'était de-
venu le courage des chevaliers , au commencement du sei-
zième siècle.
« Parmi les suivans de son altesse, dit-il, se trouvait un
certain capitaine Grottieken , le plus fanfaron des liom-
mes. Deux dagues et trois pistolets ornaient sa ceinture ^ sa
magnifique épée à poignée de fer en croix valait bien, pour
la longueur et la largeur de la lame , deux de nos épées or-
dinaires ^ vous eussiez dit que cet homme allait dépeupler
la terre et dévorer le genre humain. Il ne parlait que de
ses duels et de ses exploits.
» Un soir il se prit de querelle avec un soldat flamand ,
et les deux braves fixèrent le jour et l'heure du combat.
Le lendemain de très-bonne heure , le soldat flamand vint
trouver Grottieken , qui dormait encore ; ce dernier avait
une jambe de bois. Il laissa le Flamand s approcher de
son lit , causa quelque lems avec lui de très-bonne amitié ,
détacha sans bruit sa jambe de bois, et, au moment où
son adversaire s'approchait de son lit pour répondre à une
question , il assena sur les épaules de son antagoniste plu-
sieurs coups de cette arme inusitée. Ces coups furent si
vigoureux et si multipliés , que le malheureux roula par
terre, sans connaissance, en poussant de longs cris; on
emporta la victime de cet assassinat d'une nouvelle es-
pèce, »
Voilà ce qu était devenu , en Allemagne , le duel cheva-
leresque. Une seconde saisie lancée contre les objets que
AU SEIZIEME SIECLE. 201
1 adresse du prince s'était procurés depuis la mésaventure
de Cologne, vint le surprendre à Emmerich. Le duc dé-
campa sans avertir Hans de sa fuite. Un beau matin ce
dernier trouva sur la table de son maitre uneépilre conçue
en ces termes :
« Je pars ; l'oisiveté m ennuie. Cberche-moi de Tar-
» gent. Adieu , tu me retrouveras sans peine.
Signé Henri. »
Admirez donc ce bénévole écuyer, qui, sur cette épilre
de son maitre , se met aussitôt à parcourir la ville et les fau-
bourgs pour trouver l argent que son maitre désirait. Un
juif, nommé Humpel, et une vieille fille retirée, appa-
remment très-ignorante de ce qui se passait dans le monde,,
lui prêtèrent cinq cents ducats.
A quoi bon détailler tous les actes et tous les détails
d'une carrière d'extravagances et d escroqueries , de men-
dicité et de débauche.? Tout ce que le romancier espagnol
a prêté de bassesse à son Lazarille , se retrouve chez l'al-
tesse -, mais , ce qui est merveilleux , c'est qu'après avoir
servi de compagnon , d'esclave , d'instrument à cet homme
sans foi ni loi, Hans de Schweinichen revint paisible-
ment au château de ses pères , où il mena une existence
très-honnête jusqu'à la fin de ses jours : c'était une na-
ture passive , bonne au fond , facile à entraîner vers le bien
ou vers le mal -, un de ces êtres naïfs , sans forme et sans
caractère , qui flottent au gré de tous les vents et envers
qui l'on serait injuste, si on leur imputait les méchantes
actions qu'ils commettent par bonhomie. Au milieu de
cette vie assez peu morale , on ne peut s'empêcher d ai-
mer le vieil écuyer souabe , et de reconnaître ce quil
y a de bienveillance , de tendresse et d'honnêteté au fond
de son cœur.
aSa VIE PRIVÉE DES ALLEMANDS.
Dans l'église de Saint-Jean , à Liegnitz , vous aperce-
vez un vieux tombeau carré sous lequel est endormi depuis
deux siècles un chevalier couvert de son armure , c'est
notre ami Schweinichen. Une épée , fort bien conservée,
reluit dans sa main 5 et sur une bannière en lambeaux
vous lisez la date de sa mort, 23 août 16 16. Ne le mé-
prisez pas , lui et ses vieux Mémoires. C'est le Dangeau ,
le Brantôme, le Pepys , le raconteur sans fard, le peintre
ingénu de son époque : un de ces écouteurs aux portes
qui nous dédommagent des menteries de l'histoire et des
folies des romanciers.
( Foreign Quarterly Review. )
'W9
($.
MISSION DESIR STEWART (i)
DANS L'ARCHIPEL SANDWICH.
JNoBLE et généreux dévoûment que celui de ces hommes
qui, loin de leur patrie, mus par un sentiment religieux
et éclairé , vont au-delà des mers , affrontant des périls
sans nombre, étendre les bienfaits de la civilisation! A
leur voix des coutumes barbares se modifient, les voiles
de l'ignorance et de la superstition se dissipent -, par leur
influence, des relations nouvelles s'établissent, et des peu-
ples inconnus se trouvent ainsi reliés à la grande famille.
Heureux encore , si pour prix de travaux si périlleux , si
utiles, si désintéressés, ces hommes recevaient de leurs
concitoyens des témoignages unanimes de reconnaissance
et d'estime. Bien loin de là , de toutes parts des voix ca-
lomnieuses s'élèvent contre les missionnaires ; ce sont eux
qui abrutissent les peuplades au milieu desquelles ils ré-
sident , ce sont eux qui altèrent la pureté de leurs mœurs
primitives ; ce sont eux qui ont changé leurs champs au-
(i) Note DU Tr. M. Stcwart, missionnaire américain, s'embarqua
eu 1829 , à Norfolk , sur la Guerrière, iVégalc des ttats-Luis, qui le
couduisil d'abord à Rio-Jaueiro , puis à Lima. A Callao, M.Stewarl
passa sur le vaisseau de guerre le Vincennes, destiné à ouvrir des re-
lations avec les insulaires de la mer du Sud. M. Stewarl , qui avait
Juug-icms résidé dans cet archipel en qualité de missionnaire , fut
cliuisi pour diiigcr cette eulreprise.
284 MISSION DE Sir. STEWAUT
trefois cultivés en stériles guérets. Malheureusement,
quelques voyageurs superficiels n'ont que trop accrédité
ces erreurs , que le public , toujours avide de médisance ,
s'est empressé d'accueillir sans examen. Cependant les faits
témoignent hautement contre ces allégations mensongères.
Et d'abord nous demanderons si les récits que nous
ont légués Cook, Furneaux, Clerke et quelques autres na-
vigateurs , des mœurs douces et pures de ces peuplades ,
ne doivent pas être considérés plutôt comme des tableaux
poétiques embellis par leur imagination , que l'expression
fidèle de la réalité. Ce doute nous est permis, lorsque nous
voyons des hommes qui, après avoir apporté dans leurs
recherches le calme et la méditation convenables , assurent
que presque tous les insulaires de la mer du Sud ont été
cannibales. Cependant l'anthropophagie y devient chaque
jour plus rare 5 l'odieuse institution du tabou a été abrogée ]
les arts d'Europe sont cultivés ; dans la plupart de ces îles ,
où l'on ne connaissait que la pêche pour toute industrie ;
on construit des grandes routes , on creuse des ports
et des canaux -, des villes régulièrement bâties s'élèvent ,
des lois sages et positives ont remplacé l'arbitraire^ une
religion épurée a fait place à la superstition ; enfin , de
toutes parts le grand œuvre de la civilisation marche et
s'accomplit. Et ces résultats, à qui sont-ils dus ? est-ce aux
marchands qui vont faire la coupe du bois de sandal, ou
aux pêcheurs qui vont harponner des phoques et des veaux
marins? Soyons donc de bonne foi , ne dépossédons pas si
légèrement des hommes du seul patrimoine qui leur reste ^
c'est aux missionnaires qu appartient la gloire de ces con-
quêtes paisibles-, c'est du séminaire d Eimeo que partent
les rayons qui fécondent la civilisation dans tout le Monde
Maritime. Pour nous en convaincre, suivons un instant le
révérend Sir Stewart dans sou voyage de la mer du Sud.
DAIVS LAUCHIPEl. SANDWICH. !i85
Un vaisseau de guerre n'est pas un champ favorable
po.ur l'étude et la méditation philosophique; cinq cents
hommes voyageant sur une petite lie flottante y sont trop
pressés pour ne pas se gêner réciproquement ; mais ce
peuple bruyant qui entourait M. Stewart était lui-même
un sujet d'observation du plus haut intérêt. Depuis long-
tems cet homme vraiment religieux avait appris à aimer et
à estimer le caractère du matelot. Il s'occupait avec un
zèle infatigable d'instruire sa paroisse voyageuse. Grâce à
l'empire qu'exerce sur tous les hommes une piété sin-
cère, il captivait l'attention de l'équipage et l'intéressait
aux exercices religieux. Ces hommes, habitués à lutter
avec les élémens et dont les mœurs brutales étaient en
harmonie avec la grossièreté de leurs fonctions journaliè-
res , se laissaient toucher à la mansuétude de ses discours
au point de modifier sensiblement leur langage et leurs
habitudes. Aussi, lorsque M. Stewart quitta la Guerrière
pour passer sur le Vincennes , il reçut les témoignages les
plus empressés et les plus touchans de vénération et de re-
connaissance.
Le vaisseau sur lequel M. Stewart était destiné à pour-
suivre ses explorations, était commandé par le capitaine
Finch , et mit à la voile de Callao, le 4 juillet 1829, pour
les îles Washington. Le service divin se fit régulièrement
sur le Vincennes comme à bord de la Guerrière. Les
matelots , au lieu de se réunir au coup de sifflet du maître
d'équipage, s'assemblaient à heure fixe au son de la cloche.
A ce signal , chacun arrivait en silence de tous les points
du vaisseau, auprès du chapelain, qui, à défaut de chaire,
se tenait debout sur une caisse à boulets auprès du ca-
bestan surmonté du drapeau des Etats-Unis. Le dimanche
qui précéda le mouillage du Vincennes aux lies Washing-
ton , le capitaine Finch fit connaître, par un ordre du jour
286 MISSION DE Sni STEWAllT
qui fut lu après la prière , qu'entre autres motifs fexpt" -
dition avait pour but de créer des rapports de bonne in-
telligence et d'amitié entre les insulaires de ces parages ,
et ceux des Américains que des intérêts commerciaux ou
des recherches scientifiques pourraient y amener 5 de ré-
clamer ceux de leurs compatriotes qui auraient été laissés
ou retenus dans ces îles \ enfin , d'inspirer à ces peuplades
une juste considération pour le nom américain et de les
élever par degrés au rang des nations civilisées. A ces fins ,
il recommandait à l'équipage une grande circonspection ,
et il donnait avis qu'à moins de graves motifs les insu-
laires ne seraient point reçus à bord. L'ordre du jour était
terminé par l'injonction faite à tous indistinctement de
traiter les naturels avec les égards dus à un peuple in-
dépendant , qui ne s'était montré , dans certaines circon-
stances , fier et vindicatif envers les étrangers , que pour
répondre aux provocations d'un injuste mépris et d'une
lâche cupidité.
Le vaisseau arrivé à la hauteur de Huahuka , la pre-
mière île de cet archipel, poursuivit sa route jusqu'à
Nukuhiva , située à trente milles plus loin vers le sud .
C'est l'ile où relâcha le capitaine Porter pour réparer son
Vaisseau , dans le cours de la dernière guerre , dont il a
publié le récit , et dans laquelle il figure comme l'auxiliaire
de l'une des tribus belligérantes. M. Stewart fait une des-
cription , qui n'est pas sans intérêt , de l'aspect pittoresque
de celte île \ des mœurs et du genre de vie de ses habitans
qui ne se sont pas encore élevés beaucoup au-dessus de
l'état sauvage. Ce sont les mêmes usages qu'aux îles Mar-
quises, situées plus loin vers l'ouest 5 si toutefois ou s'en
réfère à la description donnée par un missionnaire ,
M. Crook, dans son Journal, daté de 1797 à 1798; or,
selon le témoignage de ce voyageur, il n'y a rien dans les
DANS l'archipel SANUWICM. 287
îles Marquises tranalogue au pouvoir civil chez les peu-
ples de l'Europe. On n'y reconnaît ni frein, ni autorité :
si quelqu'un a été maltraité ou dépouillé , au lieu de
porter plainte devant le chef de la tribu et de demander
réparation de l'injure qu il a éprouvée, il invoque non
la puissance des lois qui n'existent point , mais celle de
son bras , il rend violence pour violence 5 et , s'il triom-
phe, il donne la mort à l'offenseur. Si, au contraire.
la crainte l'empêche de se mesurer contre des forces supé-
rieures , il se tient prudemment à distance , et se borne à
manifester, par des menaces inoffensives et des gestes im-
puissans , le ressentiment qui lanime. Les chefs de ces
tribus n'ont point d'autorité directe sur les membres qui
la composent 5 seulement la noblesse de leur origine et la
supériorité de leurs biens attirent sur eux les hommages
et le respect que les sauvages , semblables en ce point aux
peuples civilisés , ne refusent jamais à la force.
M. Stewart a remarqué l'analogie singulière qui existe
à quelques égards entre la mythologie des insulaires de
Sandwich et celle des Grecs j puisque dans leurs préjugés
religieux tout héros , c'est-à-dire tout homme fort et puis-
sant est mis , après sa mort , au rang des dieux. Mais aux
îles Marquises , le culte de l'homme est beaucoup plus ex-
plicite. Les héros ou plutôt les sorciers n'y attendent pas la
mort pour arriver à l'apothéose ^ ils réclament eux-mêmes
et reçoivent en personne les honneurs et les sacrifices dus à
leur divinité. Ils fondent ce droit sur un pouvoir direct qu'ils
exerceraient sur les élémens , comme s'ils disposaient de la
foudre et des vents , et qu'ils pussent à leur gré rendre la
terre féconde ou la frapper de stérilité. Quoique les dieux
ne manquent pas chez ces peuples superstitieux , ceux de
l'espèce que nous venons de décrire n'y sont pas très-
nombreux, et l'on n'en compte guère qu un ou deux au
a88 MISSION DE SIK STEWAKT
plus dans chaque ilôt. Il n'y en avait aucun dans cette
partie de Nukuhiva où le Vincennes avait abordé. On dé-
signa cependant à M. Stewart la place ou Tun d'eux avait
fait sa résidence; mais M. Crook , plus heureux pendant
son séjour aux iles Marquises, a pu donner d'après na-
ture le portrait de l'un de ces dieux terrestres.
« C'était, dit-il , un homme d'un âge très-avancé, et
retiré dans une maison entourée d'un vaste enclos. Aux
solives dans l'intérieur, ainsi qu'aux arbres en dehors , on
voyait l'horrible spectacle de cadavres suspendus par les
pieds , et dont les tètes avaient été séparées du tronc. Nul
autre que l'esclave employé à son service ne l'approchait
à moins que ce ne fût pour lui offrir des holocaustes
humains , dont on le gratifiait plus souvent que ses autres
collègues en divinité. Pendant ces sacrifices , il était assis
sur une estrade élevée devant sa maison. » L'usage de ces
sacrifices était familier aux iles Sandwich et aux Mar
quises. Les prisonniers en tems de guerre, et, à défaut de
prisonniers, des malheureux enlevés par surprise aux tri-
bus voisines , défrayaient ce culte abominable , qui subsiste
encore partout où les missionnaires n'ont pas étendu la
bienfaisante influence de leurs prédications. Tels sont ces
peuples dont , pendant les voyages de Cook , on avait
prôné si haut la douceur et la sociabilité.
A Tépoque de l'arrivée du Vincennes à Nukuhiva, une
guerre terrible venait d'éclater entre deux tribus de cette
ile ; l'enlèvement d'une famille sacrifiée à cette coutume
barbare en avait été l'origine. Mais la guerre et l'enlève-
ment n'étaient pas les seules ressources des sacrificateurs.
S'il arrivait qu'un prêtre, au nom de ses dieux, réclamât
un sacrifice humain . on avait parfois recours au tabou ,
qui consiste à interdire, après une publication préalable,
l'usage de etrlaines choses. L interdit loinLait ordinaire-
DANS I.AT^CIlUT.l. SANDWICH. 981)
ment sur l'eau , ou il était délc ndu de se plonger, sur
certains alimens, ou même sur certaines personnes, qu'on
ne pouvait toucher sans crime. Si quelqu'un, soit surprise,
soit humanité, soit ignorance, violait le tabou, il était
aussitôt saisi et immolé. M. Ellis raconte que, pendant
son séjour dans l'ile d'Oahu, un individu, qui était sur le
bord de la mer, y tomba comme par mégarde , et fit mine
de s'y noyer. Un vieillard , trompé par ce danger simulé ,
se précipita pour le sauver. Mais le traître , s'étant dégagé
de ses mains, se mit à nager vigoureusement, et disparut
bientôt. Le vieillard, resté seul, fut pris, et sacrifié comme
coupable d'avoir violé le tabou.
Il existe chez ce peuple une espèce de féodalité qui lui
est propre , et dont la consistance est en raison de l'idée
qu'il s'est faite de la propriété territoriale. Ainsi, le sol ap-
partient en totalité aux classes les ])lus élevées dans l'ordre
civil et religieux. Chaque fief ou manoir a ses Hmites pré-
cises et déterminées, et comme tous sont également inalié-
nables , le reste de la population , sans espoir d'entrer tn
partage du sol, végète dans la dépendance, et gémit sous
le joug de cette vigoureuse aristocratie foncière.
M. Stewart raconte un trait de barbarie qui soulève
l'indignation : mais ici ce ne sont pas les sauvages qui jouent
le mauvais rôle. Dans une excursion dans la vallée déli-
cieuse du Hapas , au moment où notre digne chapelain ,
en compagnie de quelques amis , passait devant une mai-
son d'agréable apparence, un homme âgé d'environ qua-
rante ans, de fort bonne mine, et qui se promenait sur
une terrasse qui régnait autour de son habitation, les salua
de son éventail , et les pria d'entrer chez lui. S'étant ren-
dus à cette invitation , ils furent frappés de l'air de mélan-
colie profonde répandu sur le visage du maître de la
maison et de sa famille. Ils eurent bientôt le mot de cette
I. 19
ago MISSION de sir stewart
douleur. Quelque tems avant l'arrivée du J-^incennes à
Nukuhiva , un baleinier américain , s'élant approché de la
côte , avait stationné à une petite distance comme pour té-
moigner le désir d'entrer en communication avec les habi-
tans de Tile. Dans cette persuasion , un canot , monté par
sept hommes , s'avança rapidement vers le bâtiment amé-
ricain 5 mais à peine cinq de ces trop confians insulaires y
furent-ils montés que le baleinier reprit brusquement sa
course, en emportant sa proie. Un instant après on vit deux
des prisonniers tomber à la mer, et regagner le rivage en
nageant. Ils racontèrent qu'on les avait jetés par-dessus le
pont pour se débarrasser d'eux , et que leurs trois compa-
gnons avaient été retenus à bord pour y faire le service de
quelques matelots qui manquaient à l'équipage. Pendant
ce tems , le canot avait regagné la rive à force de rames.
M. Stewart apprit avec douleur que Tune des trois vic-
times de cet acte de piraterie appartenait à cette famille
désolée , qu'il était f époux d'une des femmes présentes et
le frère des autres. Leur tristesse était surtout fondée sur
la crainte que ce malheureux jeune homme ne fût aban-
donné sur quelque plage déserte , à plusieurs centaines de
lieues de sa patrie, sans espoir de retour. Afin de fixer
l'époque de cet enlèvement , qui remontait au mois de
mars 1829 , la famille avait soin de marquer par un nœud
fait à une corde chaque retour de la pleine lune. Ce triste
récit, qui fut fait au milieu des larmes de la famille , émut
vivement les auditeurs , et surtout M. Stewart , qui promit
d'engager le capitaine Finch à poursuivre avec activité la
réparation de cette criminelle infamie. On doit espérer,
dans l'intérêt de Thumanité, que les auteurs d'un pareil
attentat ne demeureront ni inconnus ni impunis.
Le séjour de M. Stewart à Nuhukiva n'a pas été stérile.
Tout ce qu'il en raconte est plein d'intérêt ; les descri-
DANS L ARCH1P12L SANDWICH. 2Qf
plions qu'il donne mettenl réellement sous les yeux les sites
variés du pays , et les réflexions dont il sème ses tableaux
et ses récits portent toutes un caractère remarquable de
candeur et de bon sens. Cependant le journal de ses obser-
vations n'était pas destiné à voir le jour : sa femme seule
devait le connaître par une correspondance épistolaire.
Le Vincennes ne tarda pas à faire voile vers Otaiti,
situé à sept cents milles à l'ouest de Nubukiva. Cette île ,
ainsi que celles de la Société , avait été le théâtre d'une
grande révolution morale depuis le séjour des mission-
naires envoyés en 1797 par la société de Londres. Cepen-
dant leurs travaux avaient lentement prospéré , puisque le
nombre des conversions ne s'élevait pas au-delà de cin-
quante en 1 8 1 3. En 1 8 1 5 , le progrès avait été très-rapide.
On comptait alors près de cinq cents nouveaux chrétiens
répartis entre toutes les îles de cet archipel , et la plupart
étaient sortis de l'école des missionnaires établis dans la
petite île d'Eimeo -, ce qui prouve que les croyances reli-
gieuses n'ont pas de plus puissant véhicule que l'enseigne-
ment des sciences et des arts de la civilisation. La science
et la religion triompheront de concert dans ces contrées
barbares , en se prêtant un mutuel appui. Depuis cette
époque , un renfort de missionnaires a favorisé ce mouve-
ment progressif. La vieille idolâtrie a été vaincue sur tous
les points par la puissance de la parole et l'exemple des
bonnes mœurs. Les niasses , entraînées par l'autorité des
chefs , ont renoncé à leurs sanglantes superstitions ; les
idoles de bois ont été brûlées , et d'ardens néophytes en-
combrent aujourd'hui les écoles et les temples nouveaux ,
pour s'y instruire aux connaissances de l'Europe et pour
rendre hommage au Dieu des chrétiens, vainqueur de
l'ignorance et de la barbarie.
L'académie de la Mer du Sud , établie à Eimeo , située
192 MISSION Vr. SIR STEWART
à quinze milles à rouest crOlaili , est le foyer d'où rayon-
nent les lumières qui s'étendent sur les archipels environ-
nans. Les élèves que renferme ce séminaire de la civili-
sation océanienne puisent linstruclion dans des livres
imprimés dans leur propre langue , à l'aide d'un système
de signes alphabétiques imaginé en Europe et publié par
les soins de M. John Pickering en Amérique, dans les
transactions de l'Académie Américaine des Arts et des
Sciences. Les bâtimens de cette école sont situés à Afa-
reitu, sur la côte orientale de l'ile. Le séminaire, la cha-
pelle et les maisons habitées par les naturels du pays sont
bâtis en pierres blanches , sur le bord de la mer, au pied
des montagnes qui s'élèvent presque perpendiculairement
à la hauteur de trois mille pieds environ , et forment un
paysage magnifique où lame s'élève à la vue des merveilles
de la nature et des monumcns de la civilisation. Un second
édifice, bâti dans une autre partie de la même ile , y té-
moigne encore du double triomphe du christianisme et
des arts; c'est une chapelle de forme octogone, d'un dia-
mètre de soixante à soixante-dix pieds, construite en corail
poli qu'on prendrait pour du marbre. Les murs intérieurs
sont crépis en plâtre. Des bancs fort propres , une galerie
et une chaire d élégante construction complètent cet en-
semble de simple et noble architecture.
L'île d'Otaïti offre un monument non moins remarqua-
ble du progrès de l'industrie. C'est une route à barrières
qui règne autour de l'ile , sur un espace d'environ cent
milles. Elle est l'ouvrage des repris de justice. C'est une
chaussée de gravier fort douce et solidement encaissée,
coupée de distance en distance par de petits ponts de bois
dont les arches livrent passage aux courans d'eau qui des-
cendent des montagnes voisines. Ce beau travail et son exé-
cution par le* condamnés, honorent doublement le gouver-
DAJNS L ARCHIPEL SANDWICH. 4^3
nemciit, puisqu'il prouve une haute iulclligence, ou du
moins uu heureux instinct des principes de rëcononiie
politique et morale. Car le travail accroît la richesse pu-
hlique et moralise ceux qu'il arrache à Toisivelé. Un peu-
ple qui accomplit de pareils travaux sur une telle hase^
nous semble assez engagé dans les voies de la civilisation
pour n'être plus à l'avenir qualifié de barbare. Un autre
témoignage constate encore la marche progressive de
ces peuplades , c'est le Code de Lois Ecrites rédigé par
M. Nott , l'un des missionnaires , adopté et mis en vigueur
dans le ressort administratif des iles de la Société. Ce
code définit clairement tous les crimes et tous les délits ,
et place à côté le châtiment qui sanctionne la défense.
Vers le milieu de septembre 1829, le Vincennes quitta
les iles de la Société , et , après une traversée de cent vingt-
cinq milles , arriva aux iles Sandwich , où M. Slewart se
retrouva sur le théâtre de ses premiers travaux apostoli-
ques , après une absence de quatre ans. Dix ans s'étaient
écoulés depuis l'abolition de l'ancienne idolâtrie, par le
roi Rihoriho. Peu de tems après ce décret , qui mit un
terme aux pratiques homicides de l'ancien culte, quatre
missionnaires envoyés des Etats-Unis s'étaient établis dans
l'île avec un médecin, un imprimeur et un agriculteur.
Ce fut immédiatement après l'arrivée de cette colonie reli-
gieuse, scientifique et industrielle , que M. Stewart aborda
pour la première fois dans cet archipel , accompagné de
M. Ellis, autre missionnaire, dont les prédications avaient
laissé d'heureuses semences dans les iles de la Société,
son premier séjour. Mais bientôt ils virent arriver qua-
torze nouveaux missionnaires qui formèrent avec eux une
phalange respectable. Quoique la suppression des dieux
anciens eût favorisé l'introduction du culte nouveau , ce-
pendant de nombreux obstacles arrêtaient encore l'essor de
2^4 MISSION DE SIR STEVVART
la morale évangélique. Les naturels restaient plongés dans
les ténèbres de la plus profonde ignorance, et leurs mœurs
gardaient l'empreinte de la barbarie qui avait immolé tant
de victimes humaines aux autels des faux dieux. La cou-
tume autorisait encore l'exposition des vieillards malades
dont la faim terminait les souffrances.
L'infanticide était fréquent ^ les mères , quand elles
étaient fatiguées d'élever des enfans malades ou impor-
tuns , creusaient dans leur cabane un trou qu'elles re-
fermaient sur ces innocentes créatures , après avoir pris
soin de prévenir leurs cris en les bâillonnant. Le senti-
ment maternel , si puissant d'ordinaire sur les femmes ,
était si complètement effacé du cœur de ces mères dénatu-
rées , qu'on les voyait passer sans émotion sur la terre fraî-
chement remuée de ces tombeaux domestiques , et vaquer
aux soins du ménage aussi tranquillement que de cou-
tume. A la mort d'un chef important, au milieu des trans-
ports de douleur qui éclataient avec la plus grande vio-
lence, toutes les lois étaient momentanément suspendues,
les ressentimens particuliers se faisaient jour par le pillage
et le meurtre et toutes les passions brutales profitaient de
Tinterrègne pour se donner satisfaction. La licence faisait
partie de tout deuil public. En un mot , la population se
composait de larrons, d'ivrognes et de joueurs incurables.
Les femmes, que ledit de Rihoriho avait relevées d'un
esclavage abrutissant, n'avaient pas perdu, en arrivant à
une condition meilleure, les mœurs honteuses et cette
licence effrénée qu'encourageait encore le goiit de nos ma-
rins pour les plaisirs faciles. Tel élait l'héritage de bar-
barie et de corruption que les dieux dépossédés laissaient
au culte nouveau.
Toutes les îles Sandwich présentaient le même specta-
cle dix ans avant 1 arrivée du Vincennes. Le champ ouvert
DANS l'archipel SANDWICH. SqS
aux travaux des missionnaires était donc semé d'obstacles
nombreux, qui auraient arrêté des courages vulgaires;
mais l'esprit religieux s'anime en présence des difi&cullés.
C'était une belle conquête que cinquante mille sauvages à
tirer de lignorance et de l'abrutissement. La guerre, le
meurtre et les vices avaient ainsi réduit cette population ,
que Cook évaluait à quatre cent mille âmes en 1778. Les
changemens et les progrès opérés pendant les dix années
qui avaient précédé le voyage de M. Stewart , et surtout
pendant les quatre dernières , sont vraiment surprenans -,
aussi ne sait-on comment qualifier les attaques de quelques
résidens étrangers qui ont accusé les missionnaires d'exer-
cer sur ces contrées une influence désastreuse. Les té-
moignages les plus imposans protestent contre ces asser-
tions mensongères. Mais il est pénible de penser que
l'intérêt puisse pervertir des hommes au point d'en faire
des fauteurs d'ignorance et de corruption , pour donner
plus beau jeu à la fraude et au libertinage. Car tel est le
secret de ces honteuses calomnies.
C'est un fait bien connu que les résidens des îles de la
mer du Sud se sont montrés , dès l'origine , les adversaires
des missions. Leurs préjugés et leurs passions ont mal-
heureusement trouA'é crédit auprès de lord Byron, qui
s'en est fait l interprète dans le récit de son Voyage sur
la Blonde. La Quarterlj-Review de Londres a reproduit
ces accusations dans ses colonnes , et elle a en outre publié
une prétendue lettre de Boki , chef des iles Sandwicli ,
dirigée contre les missionnaires. Cette lettre, fabriquée
sans doute aux iles Sandwich , et arrangée par quelque
fourbe pour paraître convenablement dans les journaux
de Londres, semblait donner gain de cause aux détracteurs
de ces apôtres de l'Evangile. C'était là une attaque peu
généreuse et une véritable persécution contre des hommes
ar)6 Missio:^ de sir stewart
f|ui ont iciulu à la cause de la civilisation le plus signalé
service depuis la réforme, et dont le nom mérite de figurer
honorablement à côlé du grand nom de Martin Luther.
Mais en admettant que quelques-uns de ces hommes aient
commis des fautes en sortant de la sphère de leurs fonc-
tions, il n'en faudrait pas moins rendre hommage aux tra-
vaux de l'ordre qui ont amélioré le sort de tant de tribus
Ijarbares, et conquis à la religion et à l'humanité de nom-
breuses peuplades abruties par Tignorance et la supersti-
tion.
Quelques faits suffiront pour renverser tout cet écha-
faudage de calomnies. En rapprochant le présent et le
passé, on mesurera facilement le progrès accompli en
quelque peu d'années sous les auspices du prosélytisme
religieux. M. Stewart visita Owhyhée , la plus orientale et
la plus importante des îles Sandwich, en iSaS, sur le
même vaisseau que lord Byron. Les travaux des mission-
naires venaient de s'ouvrir ; deux ou trois fois le jour ces
prédicateurs réunissaient autour d'eux une cinquantaine
d'auditeurs dans les villages qu'ils parcouraient. Quatn-
ans après, à la place même ou débarqua iéquipage de lu
Blonde ^ ]\L Stevvart et les officiers du Vincennes assistè-
rent à l'office du dimanche. Ils entrèrent dans un vaste
édifice capable de contenir plusieurs milliers d'auditeurs ,
et Tenceinte en était si bien remplie qu ils ne purent arri-
ver au pied de la chaire qu en traversant avec beaucoup
de difficulté et de lenteur la foule qui obstruait le passage
au moment de leur arrivée. Le ministre, M. Goodrich,
fut forcé d'interrompre son discours , qu'il reprit aussitôt
quils furent assis. L attention des fidèles ne fut pas long-
tems suspendue , quoique les aiguillettes et les ehapeaux
tmplumés des officiers de marine offrissent un speelacle
a^.->e/ étrange aux spectateurs de cette scène, u Je décrirais
DAISS L AKCHIPEL SANDWICH. 2()J
dilViciloraeut, ajoute M. Stewart, l'impression que pro-
iluisil sur mon ame la vue de celle foule pressée sur un
espace de plus de neuf mille pieds carrés. IVIes compa-
{'jUons parlagèrenl celte émotion. Il me semblait que la
majesté divine était rehaussée par la conquête de tous ces
cœurs naguère souillés par le vioe , et nraintenant purifiés
])ar la parole sainte. La rapidité de ce changement me pa-
raissait miraculeuse, el me rappelait dans un autre ordre
d idées reffel de cette toute-puissance qui, d'un seul mol ,
ivait fait luire la lumière au sein des ténèbres. »
Le même esprit anime les habitans de toutes ces iles , et
ce n est pas un enthousiasme aveugle et passager, mais
une ardeur réfléchie et durable. La meilleure part de la
population montre sur tous les points un sérieux empres-
sement à se faire initier, non-seulement aux doctrines
du christianisme , mais aux usages et aux arts de la vie
civihsée. Certes, c'est un grand et beau spectacle (jue cette
foule d'enfans, de femmes, d'hommes, ou même de vieil-
lards, se rendant régulièrement aux écoles pour y appren-
dre à lire et à écrire, et faisant ainsi les premiers pas dans
l immense carrière de progrès ouverte devant eux. Com-
ment penser qu'il y ait sous le ciel des hommes disposés à
arrêter un élan si noble, parce qu'il contrarie de miséra-
bles intérêts.
Pendant la semaine qui avait précédé l'arrivée du Fin-
cennes, un examen public des écoles avait réuni sur le
même point près de dix mille personnes. Quelque tems
après , les officiers du Vincennes assistèrent à un autre
examen qui eut lieu à Honoloulou , résidence du jeune roi ,
et le principal port de cet archipel. L'enseignement des
classes supérieures, comprenant plusieurs centaines d'é-
lèves , embrassait la lecture, l'écriture, les clémons du
ralcul, la géographie.' , l histoire suinte et le chant. Le rc-
298 MISSION DE SIR STEWART
sultat de cette épreuve fut très-favorable au plus grand
nombre des élèves , et les témoins avouèrent que les écoles
de TEurope trouvaient là une assez redoutable concur-
rence. Le roi , alors âgé de seize ans , et quelques-uns des
vieux compagnons d'armes et des conseillers de Taraéha-
méba (i) figuraient à la tète de leurs classes , et se mon-
traient jaloux de tenir et de mériter au gymnase le rang
qu'ils avaient dans l'état. Le roi fit une lecture en anglais.
Sa prononciation étonna l'équipage par la netteté des sons
et la pureté de l'accent. On avait exposé , dans la salle
d'examen, des ouvrages d'aiguille sortis d'une école de
jeunes filles, tenue par missWard^ ces travaux étaient
fort bien exécutés. Déjà un assez grand nombre de femmes
sont devenues d'babiles couturières , et gagnent leur vie à
faire des robes ou des habits. A côté de ces symptômes
d'une vie nouvelle , on doit s'attendre à trouver encore
des traces de l'ancienne barbarie ^ mais elles sont moins
nombreuses et moins profondes qu'on ne serait tenté de
le croire. L'opulence des chefs , enrichis par les visites des
vaisseaux étrangers et le commerce du bois de sandal , au-
rait dû produire un luxe de mauvais goût et des extrava-
gances de parvenus -, cependant ces barbares de la veille
se montrent fort judicieux dans le choix des ornemens qui
attestent la supériorité de leur richesse et de leur condition.
M. Stewart décrit en détail l'ameublement du palais du
roi et des maisons des chefs principaux , et l'on ne trouve
rien dans ces descriptions qui indique une préférence
puérile pour le clinquant et les colifichets.
On lit dans une leltre adressée par les missionnaires au
capitaine Finch, le passage suivant : « Il n'y a pas de nation
plus tempérante et moins adonnée au jeu que la popu-
(1) Ce roi des iles Sandwich est connu par son voyage en Europe.
DANS L AUCHIPEL SAKDWICH. 2fjr)
lalion des îles Sandwich. L'induslrie a été encouragée , le
commerce s'est accru dans une proportion de cinq cents
pour cent. Des écoles ont été fondées partout ; trente mille
habitans , et peut-être davantage , y reçoivent une instruc-
tion solide. Cinq cents feuilles sur différens sujets, dans la
langue du pavs , ont été imprimées par nos soins. Elles
contiennent plus de la moitié du Nouveau-Testament et
une centaine dhymnes. Ces matériaux, imprimés et pu-
bliés dans des formats différens, composent une masse de
sept millions de pages environ. ■» Si le tems permettait aux
missionnaires de travailler à la rédaction d'un journal,
cette entreprise trouverait de nombreux soutiens , et nous
aurions déjà , au dire de jVI. Stewart , une feuille poly-
nésienne sous le titre de Havaiian Herald andSandwich
Island Register.
Plusieurs tentatives ont été faites pour l'établissement
d'un code de lois écrites ; mais elles n'ont pas été complè-
tement heureuses. La plupart des résidens étrangers, nous
n'osons pas dire tous, se sont opposés à cette utile innova-
lion , en déclinant la juridiction du gouvernement insu-
laire. Il est vrai qu ils ne reconnaissent pas davantage celle
de leurs gouvernemens -, de sorte qu'entre cette double
incompétence , ils se trouvent de fait au-dessus de toutes
les lois. Jusqu'à présent ils ont défendu avec quelque suc-
cès cette sauvage et immorale indépendance. A l'époque
de la visite de lord Bvron , on agitait la question d'un
code de lois générales qui devaient régler les rapports po-
litiques du gouvernement avec les administrés, garantir
les droits de la propriété territoriale, et organiser le com-
merce. Ces dernières sont les seules qui paraissent avoir
été adoptées , et leur influence a déjà produit d'heureux
efièts. La régence , qui gouvernait alors au nom du jeune
roi , essava dans le même tems d introduire quelques lois
3oO MISSIONS DE SIU STEWAllï
de police inlérieure pour favoriser la répression tks
crimes. Quelques-uns des missionnaires furent appelés
pour éclairer la discussion 5 mais , pendant la délibération,
une émeute , organisée et dirigée par les résidens étran-
gers, troubla violemment les séances du conseil, et inti-
mida les chefs du gouvernement, qui jugèrent prudent
d'ajourner l'exécution de leur projet. Cependant , malgré
Us efforts de la même opposition , les régens se détermi-
nèrent, en 1827, à promulguer, contre le meurtre, le vol
et l'adultère , des lois qui portaient la peine de mort contre
le premier de ces crimes , et l'emprisonnement avec les
fers contre le vol et l adultère. Ces lois furent publiées par
le roi en personne devant une immense assemblée ^ plus
lard on en ajouta quelques autres contre le jeu , l'ivrogne-
rie , la prostitution et la violation du sabbat. Un fait , qui
se passa dans les premiers tems de la mission , prouvera
comment quelques-uns des résidens étrangers se jouent de
ce qu il y a de plus sacré. Mistress Bingham avait réuni
dans une école un certain nombre de jeunes filles du pays,
qu'elle avait habillées à ses frais , et auxquelles elle était
parvenue à donner des habitudes laborieuses et quelques
connaissances, lorsqu'elles furent enlevées en plein jour et
de vive force à leur institutrice , qui ne put opposer que
ses larmes à la violence des ravisseurs. 11 est inutile d'a-
jouter que ces malheureuses devaient servir aux plaisirs
des auteurs de ce rapt infâme.
Voici un autre fait qui s'est passé en 1829, et qui jette
quelque lumière sur les habitudes et les prétentions des
résidens étrangers. Dans le voisinage de Honoloutou s'é-
tend un vaste pâturage , propriété communale dans la-
quelle les résidens et les naturels ont le droit de faire paître
les chevaux et les bétes à cornes. Ce pâturage est bordé de
plantations qui sont des propriétés particulières, et lusage
DANS l'aRCHIPKL SAKDWiCfl. 3ol
adjuge aux propriétaires de ces enclos les animaux qui en
forcent la clôture. Ordinairement le propriétaire n'use
pas rigoureusement de son droit et transige moyennant
une indemnité proportionnée au dommage qu'il a souffert.
Un résident anglais , possesseur de l'un de ces enclos , avait
l'habitude de tuer sans autre forme de procès les animaux
qui violaient la consigne. Un jour une des vaches de notre
impitoyable compatriote s'introduisit dans la plantation
d'un voisin , qui la retint en garantie du dommage fait à
sa propriété ; mais il céda bientôt aux menaces de l'An-
glais, qui reprit sa bête sans dépens. La même vache
ayant violé une seconde fois la même enceinte , le proprié-
taire prit le parti de la tuer pour en finir. Indigné de cette
représaille violente , l'Anglais , accompagné d'un Améri-
cain , arrive à cheval chez l'audacieux , se saisit de sa per-
sonne, lui garrotte les mains, et, après lui avoir passé une
corde autour du cou , Taltache derrière son cheval et l'em-
mène à toute bride à la ville , située à trois railles environ.
Il aurait sans doute rendu l'ame pendant ce périlleux
trajet , si un charitable insulaire n eût coupé la corde
qui lui serrait la gorge. Toutefois les ravisseurs continuè-
rent leur course jusqu'à la ville, où leur prisonnier fut
enfermé sur leur dénonciation et mis aux ferg.
Cette affaire fit grand bruit à Oahou. Les résidens an-
glais adressèrent un Mémoire au gouverneur, dans lequel
ils représentaient que leurs jours et leurs propriétés ne
seraient plus en sûreté dans l'île , si on ne réprimait pas
l'audace de leurs adversaires. Ils sommaient en outre le
gouverneur Boki de faire à leur requête une réponse ca-
tégorique qu'ils transmettraient à leur gouvernement. Un
conseil extraordinaire s'assembla , et la réponse fut rédi-
gée en anglais et en langue hawayane. Elle était digne et
302 MISSIOJN DE SIK STEWATIT
modérée. Le gouvernement y déclarait que sa protection
était assurée aux résidens 5 mais qu ils étaient tous justi-
ciables des lois du pays -, que , dans l'espèce , les plaignans
avaient eu tort de se livrer à des violences contre celui
qu'ils accusaient, et que ces voies de fait étaient un véri-
table crime. Cette pièce était terminée par cette allocution
vraiment touchante : « Ceci s'adresse à vous tous , à vous
nos pères , qui êtes venus des régions d'où soufflent les
vents -, ayez pitié d'une nation de petits enfans , tout jeunes
et tout faibles , dont l'esprit est encore couvert de ténè-
bres j aidez-nous à marcher droit et recherchez avec nous
ce qui doit être le plus utile à notre pays. » Cette réplique
fut peu agréable aux auteurs du Mémoire , qui menacè-
rent de châtier rudement ceux qui donneraient de la pu-
blicité à ce document. Des personnes attachées de cœur aux
missionnaires , essayèrent de les détourner de prêter leur
presse à cette œuvre ^ mais ceux-ci n'écoutèrent pas ces
conseils de prudence , et nous n'avons pas appris qu'ils
aient eu à se repentir de leur courage.
Si les résidens étrangers étaient réellement favorables à
la cause du progrès, et s'il avaient sérieusement le désir
d'améliorer la condition des insulaires, ils useraient de leur
influence pour seconder les efforts des missionnaires. Ce
serait là le seul moyen de partager la confiance que ceux-ci
inspirent à ce peuple enfant , qui se porte naturellement
vers ceux qui lui promettent l'appui dont sa faiblesse a
besoin. Dans le conflit qui s'est élevé entre les résidens et
les missionnaires , les insulaires ne pouvaient pas hésiter
à prendre parti pour ceux qui les relèvent de l'ignorance
et de la corruption par de pieuses leçons et de bons exem-
ples. La force des choses amène les missionnaires sur le
terrain de la politique , lors même que , fidèles aux instruc-
DANS l'archipel SANDWICH. 3o3
lions reçues de leurs supérieurs , ils voudraient s'en tenir
aux matières de foi et de conscience. Leur puissance est
le prix de leur dévoûment.
Le capitaine Finch était porteur d'une lettre du secré-
taire de la marine , M. Southard , écrite par ordre du
président Adams au jeune roi des iles Sandwich. Cette
lettre, à la date du 20 janvier 1829, exprimait Tadmira-
tion du président pour les progrès des insulaires dans la
connaissance des lettres et de la vraie religion ; elle les en-
courageait à persévérer dans la même voie et à traiter fa-
vorablement les missionnaires à cause de leur dévoûment
aux véritables intérêts du pays. Le ministre ajoutait que
les résidens étaient soumis à la loi commune 5 qu'ils ne
pouvaient pas la braver sans violer leurs devoirs envers le
gouvernement insulaire et celui de leur patrie , et que le
capitaine Finch avait ordre d'accueillir les plaintes que
leur conduite avait provoquées, et d'en tirer, dans la li-
mite de ses pouvoirs , une éclatante réparation. Cette com-
munication répandit la joie parmi les insulaires 5 le roi et
les chefs de lile en écoutèrent publiquement la lecture
avec une émotion qui alla jusqu'aux larmes. En se mon-
trant sensibles à ce point à un témoignage d'estime donné
par un gouvernement étranger, les chefs des iles Sand-
wich reconnaissaient naïvement qu ils se considèrent comme
des enfaus que les hommes faits de l'Europe et de l'Amé-
rique doivent guider et soutenir pendant les années de
leur laborieuse éducation. Toutefois, les résidens améri-
cains rédigèrent contre cette lettre une protestation , dans
laquelle ils accusaient le secrétaire de la marine d'avoir
outrepassé son droit en déclarant que la Bible chrétienne
était la vraie religion , et en recommandant les mission-
naires à la bienveillance du peuple et du gouvernement.
Ils affirmaient en outre qu'aucun résident américain ne
3o4 MISSION DE SIR STEWART
s'élalt mis eh contravention avec les lois du pays, et que
d'ailleurs, quelle qu'eût été leUr conduite, le gouverne-
ment des Etats-Unis n'en était pas juge.
Tel est l'état des choses dans cette partie du monde
océanien. L'influence de l'Europe et de l'Amérique s y
fait sentir par la présence des missionnaires , des résidens
étrangers et des voyageurs que le commerce attire dans
ces parages. Les peuplades indigènes y sont appelées à la
civilisation par la religion et l industrie -, mais les repré-
sentans des intérêts moraux et des intérêts matériels , di-
visés par le désir d'une domination exclusive, se livrent à
des débats dont l'animosité pourrait amener une lutte
fâcheuse. Les étrangers qui s'expatrient pour aller s'éta-
blir aux îles de la mer du Sud ne sont pas , il s'en faut de |j
beaucoup , la fleur de nos populations ; pour la plupart , 'I
ils apportent à leurs hôtes , déjà flétris par les vices de la
barbarie, les vices de la civilisation. S'ils agissaient seuls
sur l'esprit des peuples, il faudrait désespérer de l'a-
venir de ces belles contrées : la décadence morale et ma-
térielle qui avait frappé tous les observateurs depuis les
voyages de Cook n'aurait eu d'autre terme que l'anéantis-
sement complet de toutes ces tribus sauvages, si l'inter-
vention des missionnaires évangéliques n'avait pas com-
mencé l'œuvre de régénération qui se poursuit depuis
quelques années avec tant de succès. Dans cette collision,
l'instinct des insulaires ne s'est pas mépris sur les véri^
tables défenseurs de leurs intérêts : d'un côté , ils ont vu la
cupidité qui s'enrichissait à leurs dépens , et limmoralilé
qui exploitait leurs vices et leurs ftiiblesses ^ de l'autre , ils
ont reconnu un dévoùment sincère , qui leur donnait le
précepte et l'exemple du sacrifice. Ils ont senti leur cœur
ému et fortifié par une parole qui échauffe et nourrit
l'amc , et ils ont comj)ris qu'il n'y avait pour eux de vrai
DANS i.'^p.cnrpr.L sandwich. 3o5
bonlicur et de dignité que dans les voies qui leur étaient
tracées par de véritables amis de rhumanité. Espérons que
les clameurs de l'intérêt et les sourdes menées de la cor-
ruption ne prévaudront pas contre les efforts d'un héroïque;
désintéressement.
( Norlh American Roi^iew. )
ao
JOURNAL D'UN MÉDECIN (i).
N^ XI.
FAUTE ET REPENTIR.
La dernière et la plus méprisable de toutes les créatu-
res, une pauvre fille rebutée du monde, sera l'objet et non
riiéroine de ce récit. Lecteur, vous n'exigez pas sans doule
que ma plume embellisse et colore pour vos menus plaisirs
ces rêves sans vie et sans chaleur , que les romanciers ap- ^
pellent un héros et une héroïne : j'arrache des feuilles de
ma vie quelques lambeaux épars, tels absolument qu'ils
se présentent, flétris, décolorés, lacérés, humides de larmes
et quelquefois de sang. Puisse cette reproduction de mes
souvenirs et de mes impressions trouver de l'écho dans les
amesî Je dirai tout ce que j'ai senti et tout ce que j'ai vu ;
je ne reculerai pas même devant la honte de me montrer
accessible à des sentimens de pitié que le monde pourrait
trouver inconvenans et déplacés. Pauvre enfant! fragile
femme ! punie si cruellement! brebis égarée du bercail, et
marquée d'une lèpre hideuse , quelques larmes seront
consacrées à ton souvenir.
Que l'on imagine, si l'on peut, une misère plus com-
plète , une victime plus abjecte. On a du le deviner
déjà ; je veux parler d'une femme dont la seule désigna-
tion émeut, chez les femmes, non la pitié, mais la colère
(i) V'^oyez les arlicles précétlens dans les Numéros 2,4» 5 . 6 , 7 ,
8,9, II, 1 5 et 24 de la seconde série.
FALTK ET REPE^T^K. 3o^
et le dé{»oûl de l'ame la \Aas luMinête et la pUis tendre.
Nul èlrc ne pensait à loi , ^icrsonne ne s intéressait à ton
sort, et ton agonie était celle du crime en horreur à tous,
quand j'ai pris pitié de toi.
Voici , dans toute sa simi>licité , le récit du houte et de
douleur , mais aussi de repentir et de réconciliation mo-
rale, que je recueillis près de ce lit de mort abandonné.
En lisant ces pages, que Ion s arrête un moment, et que
l'on réfléchisse que c'est là une histoire de tous les jours,
un fait commun et trivial comme le pavé de nos capitales^
que îon y pense avec angoisse, cette jeune fille, ce soal
des milliers déjeunes filles, enlevées par le même mons-
tre , englouties par le même gouffre. La cinquième partie
/. au moins de la |)opulalion féminine n'a pas d'autres an-
nales. Epouvantable pensée sur laquelle les hommes du
gouvernement et de la philantropie devraient enfin arrêter
leurs regards !
L'automne de 1818 allait finir. Nous étions assis au-
tour du foyer de la famille, dont le poker (i) ranimait la
flamme ^ j'étais fatigué de mes courses, et nous nous tai-
sions ; la pluie , qui avait tombé pendant le jour , con-
tinuait avec violence , et le bruit sourd de sa chute se
mêlait au sifllement lugubre du vent d automne. Je goû-
tais vivement cette paix de la famille, dont le tumulte ex-
térieur augmentait le charme. Arrivé enfin à celte époque
de la vie, où tout homme laborieux peut recueillir le
fruit de ses fatigues et de ses travaux, j'arrêtais avec com-
plaisance mes regards sur cette scène intérieure 5 sur un
de mes enfans répétant sa leçon aux genoux de sa mère ;
(1) Morceau de fer ;m iiioveu tluqucl on attise lo cliaiiiou de terre
déposé dans la grille-
3o8 FAUTE ET REPENTIR.
sur un autre qui se jouait auprès du foyer , jouissances
bien simples assurément , mais qui seront toujours les
plus vives et les plus profondes qu un homme de bien
puisse sentir.
« Qu'y a-t-il donc? demandai-je au domestique qui en-
trait.
— Une femme est en bas , et demande à vous parler ,
monsieur. »
Je descendis et j'aperçus, assise sur la banquette, dans
le corridor du rez-de-chaussée , une 6gure grasse , noire ,
flétrie et matïlée, que la lampe suspendue à la voûte éclai-
rait à demi , et qui se leva quand je m'approchai d'elle ^
c'était une femme mal velue, ramassée dans sa taille, et
dont l'œil éteint semblait nager encore dans l'ivresse du
jour précédent; elle me présenta un fragment de papier
sale , et me dit d'un air nonchalant :
« C'est une jeune dame qui a besoin de vous, mon-
sieur le docteur. »
Je lus ces mots écrits sur le morceau de papier : « Miss
» Edwards, cour du Lion, rue de Blenheim, n° 1 1 , au troi-
» sième étage. » Ces lignes étaient tracées d'une main
tremblante et débile , mais je fus frappé de la légèreté et de
la délicatesse des caractères.
« Cette dame est malade? demandai-je à la vieille
femme.
— Malade ? oh ! je vous en réponds ! C'est une femme
qui n'a pas long-lems à vivre ; elle est usée , voyez-vous !
c'est fini 1 »
L'air d'insouciance et d'impudence de cette femme me
choquait singulièrement, et il ne fallait pas une grande
sagacité pour savoir à qui j'avais afifaire. D'ailleurs, je Ta-
voûrai, la nuit était si mauvaise et la rue de Blenheim
si éloignée de ma maison , que je ne me souciais guère
FAUTE ET KEPEWTIR.. 3of)
de me déplacer inutilement et de suivre l'élrange guide
que Ton m'envoyait.
« A-l on réellement besoin de moi ? demandai-je à la
femme.
— Elle veut absolument vous voir 5 elle s'est trouvée
très-mal.
— Est-ce un mal subit, une indisposition momentanée ?
— Non , monsieur. Voici déjà long-tems qu'elle traîne ^
je ne Tai jamais vue bien portante depuis qu'elle est venue
loger chez moi.
— Je vous conseille de la conduire au dispensaire.
— N'ayez pas peur, monsieur, n'ayez pas peur : par-
dieu! vous serez payé.
— Très-bien , très-bien, je vous suis , » lui dis-je vive-
ment , pour me débarrasser d'elle , car sa présence dans
ma maison me révoltait. Elle descendait les marches du
perron, et je fermais la porte sans cérémonie, lorsque
se retournant elle s'écria :
« Ma maison est un peu bruyante. Mais que cela ne
vous effraie pas : j'y tiendrai la main , et je dirai à mes...»
Elle allait continuer son explication , dont je n'avais nul
besoin : commentaires inutiles que je devinais sans peine,
et que j'interrompis brusquement en fermant la porte de
la rue. Je restai indécis pendant quelques momens, sur ce
que je devais faire 5 enfin, le sentiment du devoir l'em-
porta sur toutes les autres considérations. Armé de mon
parapluie et couvert de mon manteau , je m'aventurai dans
ces rues , que des torrens fangeux traversaient , dont les.
lampes nocturnes s'effaçaient sous le voile de la pluie on-
doyante , et dont le silence et la solitude avaient quelque
chose d'effrayant. Quelques téflexions peu rassurantes s'é-
veillèrent dans mon esprit. Après avoir marché pendant
un quart-d'heure, j'atteignis le quartier de Lambeth, où se
dlO FAUIE ET r.ErENTIR.
trouvait située la maison que je cherchais. Dans ces rues
tortueuses , pas un réverbère allumé , pas une lumière qui
scintillât à travers les volets, pas un watchraan de garde.
Je me souvins d'avoir lu dans les journaux de la semaine
précédente Thistoire d'un médecin qui, comme moi, s'é-
tait hasardé pendant la nuit dans ce quartier immonde,
habité par une population vicieuse. Son guide l'avait con-
duit dans une maison isolée, d'où il était sorti dépouillé
de ses vêtemens, de ses objets précieux, et cruellement
battu. J'enfonçai dans mon gousset la chaîne d'or de ma
montre ; et , boutonnant avec soin ma redingote , j'entrai
bravement dans la cour du Lion.
La vieille porte de chêne peinte en rouge restait tou-
jours ouverte. Un carré de maisons de brique à trois étages
étak éctairé par un seul réverbère central , dont le vent et
la pluie ballottaient et obscurcissaient les lueurs inégales
et blafardes ; ce demi-rayon incertain se promenait toufr-
à-lour sur dix ou douze portes ouvertes : là des femmesr
étaient groupées , chantent à pleine gorge , conversanjt avec
une familiarité vulgaire d'un bout de la cour à Tautre,
ébranlant l'air de leurs cris et de leurs risées. J'étais
dans un affreux repaire, véritable nid de guêpes. Je trou-
vai enfi» le n° 1 1 , dont la porte était ouverte comme toutes
les autres. Assise sur la natte intérieure, une femfme que
je heurtai dans l'obscurité coramença pat me mau^dire ,
et quand je lui appris qui j étais :
a Ah ! s'écria-t-elle , c'est le docteur qui vient voir
Sally. »
La ménve figure noire et tout empreinte d» vice, qu&
j'avais congédiée si lestement, paru*. C'éfait la maîtresse du
logis, la mère, selon l'argof de ces lieu« i^ifàitïes ^ e.Uie
tenait à la ma'rn un Htrnïl)cau de cuivre, armé de ssa chan-
delle.
FAUTE ET UErEMlR. 3ll
« Par ici, monsieur, par ici^ je vais vous conduire.
Belly, prenez le parapluie de monsieur.
•^— Je vous remercie ^ il n'esl pas très-mouillé. »
Je suivis cetle femme , toujours armé du parapluie ,
dont leau qui dégouttait traçait un long ruisseau 5 les
mains auxquelles il aurait fallu le confier me semblant
peu sûres , je ne voyais pas de raison pour me priver,
non -seulement d un ustensile nécessaire, mais dune
arme défensive dans le besoin. Le vieil escalier chan-
celant s'ébranla sous mes pas , et la porte de la chambre à
coucher s'ouvrit. Alors ma crainte et mon inquiétude
firent place à d'autres émotions. Qui peindrait, sans in-
spii'er le dégoût, la malpropreté de cet asile? Une chan-
delle commune était plantée dans une bouteille placée sur
la cheminée , et tenait compagnie à deux ou trois tasses
ébréchées , à quelques pots de pommade en débris. La
lon^e mèche de la chandelle fumeuse répandait une
clarté sombre sur deux ou trois chaises déjetées, sur une
petite commode brisée eu plusieurs endroits, sur une petite
table ronde à dessus de marbre fendu, sur une vieille
malle de crin , veuve de la moitié de son couvercle. Une
saveur lourde , épaisse , maladive , soulevait le cœur en
entrant \ il y faisait très-chaud , et un bon feu de tourbe
brûlait dans une petite cheminée à grille. Pour suppléer
à l'absence de toutes les vitres cassées , vieux livres , robes
en lambeaux, avaient été entassés dans les interstices.
J éprouvais dans ce repaire un sentiment de malaise j je
fus un moment tenté de me retirer.
(( La voilà , cetle pauvre fille , me dit la vieille en en-
trant -, cela ne va pas bien , comme vous allez voir, mon-
sieur. » »
Et toute pantelante de l'effort que lui avaient coûté les
marches qu elle avait |;ravies , elle s'appuya sur la chemi-
3l2 FAUTE ET KEl'ENTlIÎ.
née ^ puis , après avoir mouché la cliandelle et attisé le feu,
elle s'en alla en me disant :
« Je crois que miss Edwards désire être seule avec vous,
monsieur; je vous laisse. Si vous avez besoin de quelque
chose, il y a du monde dans la maison. »
Elle referma la porte , et je respirai un peu plus libre-
ment; sa présence me suffoquait. J'approchai du lit une
des chaises et la table , sur laquelle je plaçai la chandelle.
Une femme était étendue sur le lit , au milieu de ses véte-
mens en désordre et la figure cachée dans ses deux mains.
(( Vous souffrez beaucoup, v lui dis-je en essayant de
détacher une de ses mains. Je voulais à-la-fois tâter son
pouls et voir sa figure ; mais ses doigts étaient fortement
serrés, et je ne pus y réussir; quand je renouvelais cette
tentative , un gémissement imperceptible s'échappait de
son sein.
« Vous souffrez donc beaucoup , repris-je ; permettez-
moi, du moins, madame, de faire tout ce qui sera en mon
pouvoir pour vous soulager. »
Sa figure restait cachée ; ses mains ne remuaient pas.
« Allons, lui dis-je, je suis le docteur ***. Vous m'avez
fait demander , me voici ; dites-moi où vous souffrez.
Pourquoi me cacher ainsi votre visage?
— Eh bien ! me connaissez-vous ? »
C'étaient moins des paroles qu'un cri faible et gémis-
sant ; elle s'était levée en disant ces mots , et de ses deux
mains elle ramenait vers les tempes ses touffes de cheveux
noirs. Je vis une figure pâle et décharnée, dont les re-
gards s'arrêtaient sur moi, pleins d'angoisse et d'effroi. La
soudaineté imprévue et la singularité de ce mouvement
m'avaient surpris. Elle resta long-lenis dans la même atti-
tude, respirant péniblement et par saccades, et continuant
d'arrêter sur moi son œil morne el terrible , qui me frap-
FAITE ET REPENTIR. 3l3
pait de stupeur. Pcu-à-peu , lenlcmcnt, je la reconnus 5
s(>s Irails se représentèrent à ma mémoire tels que je les
avais vus jadis : un frisson involontaire fit trembler tout
mon corps, et cette sensation pénible, cette sueur glacée
qui se promenèrent sur tous mes meml^res agités, je ne
les oublirai jamais.
(( Hortense ! est-ce possible ? »
J élevais les mains, consterné : je doutais encore, et ne
savais si mes yeux ne me trompaient pas. Elle ne répondit
rien ^ mais elle remua la tcle vivement pendant quelques
secondes , et tomba épuisée sur son chevet. Taurais voulu
lui parler, lui prendre la main ; mais j'étais si agité , je
venais de recevoir une si étrange secousse , que , pendant
quelques momens , je me trouvai incapable de parler et
d agir. Quand je revins à moi , elle s était évanouie. Dieul
quelle ruine! et qu'était devenue cette beauté? Quoi! cet
être usé , vieilli dans sa jeunesse et dans sa fleur , dé-
charné , frappé du sceau de la débauche , cette femme
repoussée de tous et mourant dans la tanière du vice vul-
gaire et grossier, c'était elle! c'était la jeune fille brillante
qui avait fait les beaux jours de Bath et de la plus élégante
société des Trois - Royaumes ! Hortense, l'amie de ma
femme , une jeune fille charmante , que j'avais vue, avant
notre mariage, si fraîche, si riante et si digne d'estime
et d'amour!
Une bouteille de sels, que je portais toujours avec moi ,
lui rendit l'usage de ses sens : ses paupières se soulevèrent
lentement , et quand sa prunelle se découvrit et s'arrêta
sur moi , elle se voila aussitôt. Hortense se retourna par
un mouvement brusque et convulsif , et croisa de nouveau
ses mains sur son visage qu'elle voulait cacher.
« Miss Bentley, lui dis-je en me rappelant son nom de
3l4 FAUTE El REPENTIR.
l"aftiiUe,ati nom da ciel calmez-vous, si vous continuez
ainsi je ne pourrai vous être utile à rien. »
^lais quand elle entendit son nom de famille sortir de
mes lèvres , 1 impression que ce mot fit sur elle eut quel-
que chose de vraiment affreux. Elle remua de nouveau la
télé comme si elle eût voulu dire : « Non , non , je ne
m'appelle plus ainsi. »
« Vous n'avez pas peur de moi , lui dis-je , vous ne
pouvez pas en avoir peur. Je désire sincèrement vous être
utile, veuillez donc me dire où vous souffrez. »
— Là! » s'écria- t-elle , en plaçant sa main gauche sur
son cœur , avec une expression si tragique , et si amère-
ment profonde , que si l'homme le phis dépravé , le plus
habitué aux artifices de la séduction, eût pu la voir et
l'entendre lorsqu'elle prononça ce mot unique, il se serait
repenti. J'essavai de cacher mon émotion ^ je pris sa main ,
je lui tâtai le pouls , et j'essayai de me renfermer dans les
devoirs de mon état.
(i Ressentez-vous , lui demandai-je , quelques douleurs
de l'autre côté ? »
Elle répondit par un signe de tète af&rmatif.
<t Crachez-vous le sang ? répondez-moi , miss Bentley.
— Miss Bentley ! miss Bentley ! Pourquoi ce nom ? pour-
(|uoi me le donnez-vous? Je ne m'appelle pas ainsi; vous
vous moquez : ah ! cela est cruel ! cela est cruel ! Au sur-
plus, je m y attendais... »
Après avoir prononcé ces mots, Hortense laissa couler
un torrent de larmes qui la soulagèrent; je me rassis;
pendant quelque tems nous gardâmes le silence. Enfin,
elle me dit à demi-voix :
u Je pense bien que vous êtes étonné et choqué... de me
voir ici... sans doute... Sans doute... on vous a tout appris.
FAljTE ET UEPEJNTIR. 3l5
— Nous parlerons de cela plus tard ; occupons-nous
(iabord de votre santé. Vous êtes très-mal , à ce qu il me
semble ; pourquoi ne m'avez-vous pas fait demander plus
loi? Y a-t-il long-lems que vous son tirez ? Si j'avais su
(iue vous aviez besoin de mes soins , je me serais empressé
de vous les offrir. Assurément, Hortense , vous ne me les
auriez pas demandés deux fois.
— Je n'osais pas , je n'osais pas , docteur ^ je regrette
même de vous avoir envoyé cliercher. Votre présence et
vos paroles m'ont fait du mal , et m'ont rendue pres-
que folle -, comme vous voyez , je souffre horriblement ;
là, là dans le cœur. C'est un enfer , ajouta-t-elle , en pro-
nonçant cette dernière syllabe avec une vibration pénétrante
( t une intonation qui révélait une insupportable douleur.
— Réprimez , lui dis-je , cette violence, ou ma présence
loi deviendrait absolument inutile. Quelle est cette folie ?
.1 quoi peut-elle vous servir ? et pourquoi resterais-je ici
f[uanJ vous m'ôtez les moyens de vous être utile. «
Elle ne dit rien , mais toussa violemment 5 puis elle se
eva sur son séant, chercha son mouchoir. Un moment
.j)rès je le vis tout baigné de sang ; un vaisseau s'était brïsé
wuns sa poitrine.
J'étais extrêmement effrayé. Comme elle était forcée de
se servir incessamment de son mouchoir , jl fut bientôt
hors d'état de lui servir à rien. D'un signe de main el'î'e
indiqua les tiroirs de la vieille commode j je la compris,
et j'en tirai un mouchoir blanc -, bientôt il fut comïne
l'autre, souillé, flétri et inutile; il fallut le remplacer. Dans
i( s intervalles de cette cruelle manœuvre , elle essayait de
me parler, mais je l'arrêtais; et, la regardant de l'air le
plus solennel et le plus grave : « Au nom de Dieu ! lui dis-
je, taisex-vous; un mot de plus et vous êtes morte. Votre
vie ne tient à rien. »
3l6 FAUTE ET UEPENTin.
Ses lèvres s'agitaient encore pour me parler.
« Je vous répète, mV-criai-je en lui saisissant le bras,
que cette mort sera un suicide , et que toutes les consé-
quence d'un tel acte pèseront sur vous. »
Un sourire , qu'il serait difficile de caractériser et de
faire comprendre , un sourire tel que des lèvres humaines
n'en avaient peut-être jamais formé , effleura sa bouche
un moment : puis elle se tut. Je résolus de la saigner.
Peut-être s'étonnera-t-on de me voir agir ainsi , et enlever
encore du sang à une femme qui en avait tant perdu 5 mon
but était d'affaiblir l'action du cœur, et de diminuer ainsi
le volume de sang qu'il déverse dans le vaisseau brisé.
Lorsqu'elle vit mes préparatifs , la lancette qui brillait
dans ma main et la vieille aiguière fendue que je venais
d apporter , elle me montra tous les linges empourprés de
sang qui jonchaient le lit : puis elle murmura très-faible-
ment et d'un air surpris :
« Encore du sang ! »
— Restez tranquille, lui dis-je. et fiez-vous à moi. »
Saignée à blanc, elle s'évanouit; celle teinte grise et
matte qui annonce la mort passa sur son visage comme une
nuée sombre , et elle dit en respirant à peine :
« Est-ce que je meurs ? »
Je bandai son bras de mon mieux 5 j'écrivis une or-
donnance sur le premier lambeau de papier qui s'offrit , et
quelle que fût ma répugnance, j'ouvris la {)orle cl j'appelai.
«Ah! dit la femme qui entra dans ce taudis, toute
couverte de rubans flétris et de fleurs fanées , c'est donc
une affaire finie 5 Sally a déménagé.
— Taisez-vous, lui dis-je ; qu'on porte ceci , à l'instant
même, chez le pharmacien le plus voisin. »
J'épargnerai au lecteur une foule de détails dont la nu-
dité révollanle n'ajouterait rien à linlérêl de ce récit. Ce
FAUTE ET IIEPKNTIK. Sl^
lut la mère , comme on Tappc^lail , qui se chargea d'aller
chercher la poùon. Quand elle rentra , elle s approcha du
lit comme si elle eût pris intérêt à la malade , et me dit
tout bas :
« Est-elle beaucoup plus mal ?
— Ouv, madame ; elle demande les plus grands soins;
si l'on n'y prend garde , elle ne passera pas la nuit.
— Ne vaudrait-il pas mieux l'envoyer à Thôpilal tout
simplement ? » Et elle fixait sur moi de gros yeux stupides
et hébétés.
« Il ne faut pas qu'elle bouge de son lit , entendez-vous ?
il faut qu'elle y reste long-tems et dans le plus grand
calme , je vous en préviens !
— Vous m'en prévenez I et que diable voulez-vous que
j'en fasse ? je ne tiens pas un hôpital de femmes malades.»
J'eus peine à étouffer mon indignation.
« Allons, ma bonne femme, ayez un peu pitié de cette
malheureuse \ c'est son lit de mort.
— A tous les diables d'enfer les lits de mort ! Qui
paiera les frais de sa maladie? Ce n'est pas moi assuré-
ment, et je défie la paroisse de m'y forcer. Mais, à propos,
Sally , continua-t-elle en s'approchant du lit , vous aviez
de l'argent il y a quelques jours , qu en avez-vous fait? w
Je l'éloignai du lit en lui disant :
« Descendez chez vous , nous arrangerons tout cela. »
Mais elle n'avait pas l'air de vouloir m'entendre. Je me
plaçai devant elle \ et , la regardant d'un œil courroucé ,
je lui dis :
«Vous tuez celte femme ; allez vous-en. »
Et je la poussai par les épaules en refermant la porte.
La malade avait entendu toute cette conversation , qui
l'avait, comme on le pense bien, cruellement agitée. Je
saisis le moment où elle voulait me parler :
3l8 KAtTE ET REPEKTIU.
« Il faut que vous me laissiez parler seul , lui dis-je-, un
mouveraenl de tète suffira pour me faire conuaîlre votre
approbation ou votre désapprobation \ vous direz oui et
non par signes. Croyez-vous que , si une femme âgée et
respectable , attachée à un dispensaire de Londres , venait
ici vous soigner, les gens de la maison y consentii^aient ?
Croyez-vcMis qu'elle pût vous rendre les services néces-
saires , jusqu'au moment où vous quitteriez cette mai-
son ? »
Je vis que mes dernières paroles Tétonnaient. Elle baissa
la tète en signe d'assentiment.
« Quand vous irez mieux , consentez-vous à être trans-
portée dans un dispensaire que je connais, et où vous
seriez très-bien soignée ?
— Oui, répondit-elle par un signe.
— Devez-vous quelque chose ici ?
— Ahl mon crime a payé, » répondit-elle faiblement.
Je lui ordonnai le silence ^ et je repris :
« Nous nous entendons fort bien maintenant; adieu. Je
ne peux pas rester davantage, iet vous avez besoin de repos.
Il faut qu'on donne de Tair à cette chambre et que l'on vous
fasse prendre la potion. Je vais, en descendant, recom-
mander aux gens de la. maison de vous laisser tranquille ;
surtout ne parlez pas-, sî>u§ ^upun prétexte, pour aucun
motif , au nom de toutes vos espérances pour cette vie , de
toutes vos craintes pour lautre... je vous l'ordonne! Que
Dieu vous protège ! à demain . »
J'allais sortir , elle me rappela , chercha long-tems quel-
que chose sous le chevet de son lit , et en tira une bourse
qu'elle me présenta.
« Allons , lui dis-je , laissez cela.
— Mais votre visite doit être payée, murmura-t-clle.
— Vous clos, pour moi, une malade du dispensaire, et
FA,l)TU Eï nJEPE^TIn. 3<()
mon devoir est de vous soigner... Tout cela est inutile ;
finissons-en... ou vous ne me reverrez pas. »
La bourse retomba sur le lit ; elle prit ma main , leva
les yeux vers moi avec une expression bien douloureuse ,
et je sentis des larmes qui tombaient brûlantes sur mes
doigts.
« Un mot, un seul mot, murmura-t-elle , vous ne direz
pas à votre femme... »
Je lui promis de ne rien dire, persuadé que mes pre-
mières paroles , en rentrant chez moi , seraient contraires à
ce que j'avais promis. Elle soupira, et je vis avec plaisii'
que la potion calmante commençait à produire son etTet.
Je m'esquivai. La chandelle s'était éteinte , et je descendis
à tâtons les escaliers aux marches brisées et aux murs
crayeux qui déteignaient sur mon habit. Des voix de
femmes et d'hommes , des cris de colère , des hurlemens ,
des imprécations qui partaient du rez-de-chaussée , ar-
rivaient jusqu'à moi. Une querelle violente telle que ces
lieux en voient éclater, s'y était engagée. Quel asile de
repos pour la malheureuse , étendue sur le grabat du troi-
sième étage !
Ce fut une scène bien significative et bien digne d'un
peintre , que celle dont je fus témoin -, mais je n'oserais
pas faire poser ici ces personnages hideux , leur donner la
parole et la vie , ni copier leurs gestes dégoûtans. Toute-
fois, ni le moraliste, ni l'artiste ne se seraient arrêtés là
sans que leur curiosité fût fortement excitée , sans qu'un
tel tableau , une telle leçon fissent sur eux une impression
singulièrement profonde ; c'était la dernière expression du
vice social tel que nos capitales immondes le fabriquent et
le répandent. Appuyé sur le parapluie que j'avais sauvé ,
je m'arrêtai sur les dernières marches de l'escalier, d'où
je contemplai cette scène. L'allée était remplie de femmes
320 F\UïE ET REPEATin.
et d'hommes de la dernière classe , qui entouraient une
femme furieuse dont les cris de rage étouffaient toutes les
autres voix. Il s agissait d'une montre volée. Un watchman,
attiré par les clameurs , essayait , son bâton à la main , de
s'ouvrir un passage. Un jeune homme, dont le costume
était à-la-fois plein de recherche et remarquable par la né-
gligence avec laquelle il était attaché , répétait sans cesse :
" Elle ma volé 1 elle m'a volé I » Il détaillait toutes les cir-
constances du vol , et Faccusée l'interrompait par des cla-
meurs épouvantables et des malédictions obscènes qu'on
n exigera pas que je reproduise. L'entrée de la porte était
obstruée. Je cherchais en vain à me frayer un passage
au milieu des habitantes de la maison et de leurs scanda-
leux amis. Je me déterminai à tirer par le pan de sa robe
la propriétaire , qui se retourna , les yeux en feu . l'air
courroucé , et me dit :
« Que voulez-vous ?
— J'ai deux mots à vous dire.
— Deux mots à me dire? vous prenez bien votre tems,
et i ai grande envie de bavarder avec vous. Ce coquin .
ajouta-t-elle en me montrant le jeune homme , veut perdre
ma maison de réputation ; il prétend qu on Ta volé ! il
fait descendre la justice chez moi ! »
Elle continua ses malédictions et ses blasphèmes avec
une violence nouvelle.
({ Je vous en prie, lui dis-je, songez qu'il y a là-haul
une malheureuse qui se meurt.
— Eh bien ! Joséphine , cause avec monsieur *, j ai autre
chose à faire , moi. »
Celle à qui la vieille femme adressait la parole se déga-
gea de la foule qui l'entourait et me conduisit dans une
espèce de parloir obscur et mal tenu. Là , toute agitée
encore de la dispute véhémente à laquelle elle avait pris
FAITE ET RKPENTII!. i'.il
part, ollc me demanda civilemiiU ce quo j'avais à lui
dire.
« Pvien , sinon que miss Edwards est ma malade , el que
je la connais.
— Oh ! pour cela , interrompit-elle , mille autres la con-
naissent.
— Silence ! femme ! interrompis-je indigné ; je vous dis
que c est moi qui prends soin , et un soin spécial, de miss
Edwards ; qu elle est au plus mal 5 que la moindre né-
gligence causera sa perte , et que vous en répondez. Si
les mauvais traitemens ou le bruit de la maison l achèvent
ou hâtent sa mort, vous serez coupable de meurtre , et je
porterai témoignage contre vous.
— Vraiment! cela me fait de la peine, monsieur; la
pauvre fille est si douce, si bonne! il n'y a personne ici
qui la vaille-, que peut-on faire pour elle?
— Lui permettre de se reposer , tâcher que la maison
soit tranquille; j'enverrai dans une ou deux heures une
garde pour la soigner.
— Mais , mon Dieu ! monsieur, comment fera-t-elle
pour payer vous et la garde ? Il y a déjà long-tems qu'elle
est malade , et elle n'a pas d'argent.
— Que cela ne vous embarrasse pas; tout ce que je
vous demande, c'est de faire attention à ce que je viens
de vous recommander. Je serai ici demain matin de très-
bonne heure, et j'espère que mes recommandations n'au-
ront pas été inutiles ; si par hasard on les négligeait , ce
ne serait point une affaire dont vous pourriez vous tirer
facilement. Prenez-y garde , je connais particulièrement le
constable de ce quartier, et un mot de moi vous coûterait
cher. »
Elle me promit de m obéir, me reconduisit respectueu-
sement , et parvint à calmer el à (aire taire la foule. Ce fut
I. 21
3^2 FAUTE ET nEPENTIR.
avec plaisir que je me retrouvai dans cette rue sombre ,
battue de la pluie, sur ce pavé glissant et inégal. Le cloaque
d'où je sortais m'avait causé un afFreux dégoût-, Tatmo-
splière en était souillée. J'étais heureux de respirer enfin
l'air extérieur. Un flot amer de souvenirs confus vint
assaillir ma pensée , et me montra cette pauvre Hortense,
aux jours de son éclat et de sa beauté, vertueuse, heu-
reuse, brillante, adorée-, maintenant coupable, souillée,
mourante \ et ce contraste puissant écrasa mon esprit d'un
poids douloureux. A travers quels malheurs et quelles fautes
i:ette infortunée créature avait-elle passé pour arriver là?
Comment avait-elle pu résister aux remords, au déses-
poir de sa position , à la tentation du suicide ? J'aurais
voulu pénétrer le secret de cette vie , et je redoutais de le
pénétrer ; un intérêt sombre s'attachait à cette existence
criminelle.
Deux heures du matin sonnaient, lorsque je me trou-
vai à la porte du dispensaire. J'eus beaucoup de peine à
me procurer une garde. Je prescrivis les remèdes néces-
saires, et je dis à la femme que je choisis, pour remplir
cet office , que si pendant la nuit le mal prenait un carac-
tère alarmant, elle me fit avertir. Quand je rentrai , ma
lemme me questionna curieusement , et me contraignit de
manquer à la parole que miss Edwards avait exigée de
moi. Celte nouvelle singulière fit sur ma femme une im-
pression difficile à rendre. Le lecteur comprendra mieux
son étonnement quand il saura dans quelles circonstances
s'est formée la liaison de ma femme avec celte infortunée.
La mère d'Hortense , lorsque nous la connûmes, élait
veuve d'un capitaine au service de la Compagnie des Indes-
Orientales -, son mari l'avait laissée sans fortune , et elle
avait loué , auprès de Bath , une maison dont la sous-loca-
iion lui rapportait quelques bénéfices. Celait une femme
FAUTE ET HEPKNTIR. HsS
de très-bon ton , d'un caractère doux el amène , mais faible
et dénuée de volonté dans les actions décisives de la vie.
L'élégance el la grâce de ses mneurs, ses manières excel-
lentes , sa conversation pleine d'intérêt , captivaient au pre-
mier abord, et c'était plaisir de loger sous le même toit
qu'une femme dont la société avait tant de charmes et
d'attrait. J'avais connu son mari, et la jeune Hortense
avait laissé dans mon esprit une impression , un souvenir
agréables ; mais j'avais perdu de vue toute la famille depuis
assez long-tems. La santé de ma femme me força, pendant
la troisième année de notre mariage, de la conduire à la cam-
pagne, et je choisis les environs de Bath. Nous cherchions
ensemble le logement que nous désirions habiter; le ha-
sard nous conduisit chez M"^ Bentley , mère d'Hortense.
Une domestique nous avait servi de guide à travers plu-
sieurs appartemens décoi'és avec élégance , lorsque nous
passâmes devant un parloir dont la porte était entr'ou-
verte. Assise devant un pupitre et occupée à lire, une jeune
fille de la physionomie la plus douce et la plus mélanco-
lique , frappa nos regards ; sa mère sortit du même par-
loir , je les reconnus l'une et l'autre. Les années avaient
développé , chez la jeune fille, un caractère de beauté tou-
chant et sévère à-la-fois.
« C'est une madone de Raphaël ! s'écria ma femme.
— C'est ma fille, reprit M"" Bentley, l'objet de tous
mes soins et de tout mon amour dans ce monde, d
Je présentai ma femme à ces dames, et la connaissance
fut bientôt faite. Charmée de leur bon ton et de leur ama-
bilité, elle voulut loger chez elles ; et je retournai à Lon-
dres. Dans toutes ses lettres, ma femme me parlait du
caractère gracieux et doux , de l'esprit vif et remarquable
qui distinguait la madone -, c'est ainsi qu'elle la nommait.
Bientôt ce titre poétique devint le sobriquet sous lequel
324 FAUTE F.T HFPF.KTIR.
miss Bentley fut connue à Rath. En effet, la ressemblance
d'Hortense avec la Vierge à la Grappe , avait quelque
chose de frappant. L enthousiasme et Taffection de ma
femme, pour cette aimable personne, s augmentèrent à
mesure qu'elle la connut mieux-, et moi-même, quand je
venais passer quelques jours à Balh . j'étais sous le charme
de la douceur spirituelle , des manières gracieuses et de
l'ingénuité piquante de la madone.
Bath est un rendez-vous d'oisifs , une grande maison de
campagne à l'usage des hommes élégans ; bientôt la jeune
fille fut si connue et si généralement admirée, que ce succès
devint pénible pour elle. Elle ne pouvait sortir sans qu'une
foule empressée marchât sur ses traces ; toute liberté
d action lui était enlevée par cet hommage public et ab-
surde rendu à sa beauté. L'impertinente poursuite des
dandys la rendait vraiment misérable \ elle payait cher sa
supériorité, comme il arrive toujours , et elle en devenait
l'esclave. Les billets-doux, les vers laudatifs, les lettres
anonymes , pleuvaient de toutes parts chez sa mère. Pres-
que tous les étrangers de distinction qui se trouvaient à
Bath rendaient hommage à la jeune fille ^ la royauté elle-
même daigna lui faire entendre ces paroles flatteuses qui
sont comme un titre de noblesse pour la personne à qui elles
s'adressent. Dans sa naïveté, elle confiait à ma femme tous
les sentimens qui l'agitaient. Rien n'était plus pur que son
ame. Son attachement pour sa mère l'empêchait d'accepter
plusieurs partis qui se présentaient. Elle ne pouvait sans
chagrin se séparer d'elle , même pour quelques instans.
Une seule faiblesse (et cette faiblesse la perdit! ) se mêlait
aux charmantes qualités de la jeune fille-, elle rougissait
de sa position. Son éducation, ses idées romanesques, dé-
considéraient à ses yeux l espèce de spéculation , d'ailleurs
innocente, qui fournissait aux besoins de sa mère et aux
KAIXE ET REPEKTIU. 323
siens propres. C'élail là un sujet de querelle sans amer-
lume entre ma lemme et elle. Combien de fois, rejetant en
arrière sa tète délicate et son eou de cvgne, elle s'i'cria : '.,
« Ma pauvre mère est pourtant réduite à sous-louer des
apparlemens !
— Je ne vois ni honte, ni malheur, ni dégradation à
cela, » lui répondait ma femme.
Quand je parlais à cette dernière de l'extraordinaire
beauté qui distinguait Hortense , et qui, jointe à sa pau-
vreté , à la grâce de ses manières et à la distinction de son
esprit , multipliait les dangers autour d'elle , ma femme
avait coutume de m'interrompre par ce peu de mots :
« Elle est trop fière pour se perdre.
— Cette fieité , répliquals-je, sera l instrument de sa
ruine. »
Le tems se chargea de prouver que je ne m'étais pas
trompé. Ce fut cette fierté même qui la précipita dans
le gouffre qui devait la dévorer ^ ce furent sa confiance en
elle-même , sa foi en ses propres forces , qui l'amenèrent
saùs trouble et sans crainte au bord du précipice dans
lequel le plus léger souffle la fit tomber.
Hortense aimait les romans : c'était sa lecture favorite;
ces pages tout imbibées de sentimens faux -, ces idées et
ces tableaux absurdes ; ces récits ou la vérité disparait
sous le mensonge des couleurs , ou les objets et les hommes
ne se présentent que privés de leurs proportions naturelles
et tordus , pour ainsi dire , en mille capricieuses fantai-
sies; ces paradoxes d'une moralité dépravée ou d une sen-
timentalité malade ; lesprit et l ame de la jeune fille en
absorbaient, pour ainsi dire, tout le venin, dans les
heures libi'es que ses occupations lui laissaient. Entourée
d'hommages , flattée par les plus riches , adorée par les
plus puissans ; tout cet enivrement de vanité qui s'empa-
3^6 FAUTE ET REPEWTIR.
rail de l'existence de la jeune fille, composait une sitialion
assez romanesque en elle-même pour ajouter aux dangers |
de ces fictions décevantes , et complétaient l'illusion men-
tale qui devait ruiner la pauvre Hortense. Tous ces périls
n'alarmaient point la mère , qui se prosternait devant les
qualités de sa fille comme devant une idole ; elle ne voyait
que la grâce , le dévoûment , la hauteur d'ame , qui dis-
tinguaient son enfant. Lui communiquer nos craintes eût
été une inconvenance et une barbarie. Ma femme, après
trois mois de séjour chez Hortense, revint à Londres, et
supplia la jeune fille , pour laquelle elle avait conçu une
vive et sincère affection , de lui écrire fréquemment. Cette
correspondance commencée avec zèle , devint languissante,
puis se brisa tout-à-coup. La naissance de nos enfans , le
soin de nos affaires personnelles , effacèrent de notre pen-
sée la trace brillante qu'y avait laissée la madone de Bath :
et nous n'avions pas entendu parler d'elle depuis deux ans,
lorsque Sally Edwards me la rendit si cruellement défi-
gurée.
Au moment où je racontais à ma femme les événemens
de lu soirée , ses yeux s'arrêtaient sur deux portemontres de
velours de soie , cadeau élégant que miss Bentley nous
avait fait autrefois et qu'elle avait brodés avec soin ; toute
la nuit se passa dans une agitation fort naturelle et que le
lecteur concevra aisément; moi-même je ne pouvais, mal-
gré l'évidence, me persuader que la misérable Sally
Edwards fût identique avec la belle Hortense. A neuf
heures du matin je me trouvais chez elle ; hélas ! tous
mes doutes s'évanouirent, c'était elle-même 5 je ne pou-
vais en douter , malgré la pâleur grisâtre de ce visage ,
sur lequel une teinte cendrée régnait, en dépit de la mal- |
propreté de ce lit en désordre , malgré le vide affreux de
CCS joues creusées et de ces yeux éteints. Quoique ces chc-'
FAUTE EX REPENTIR. 3^7
veux , réunis et collés par une transpiration abondanli' ,
tombassent sur son visage, comme l herbe épaisse et hu-
mide d'un cimetière couvre à moitié quelques tombes
abandonnées, je reconnus, sous cet affreux déguisement,
la belle madone d'un autre teras , les délices de Bath ; mais
quel changement! cet œil qui rayonnait de joie, d'orgueil
et de beauté , ces longs cheveux noirs tressés en nattes
sur Talbâtre d'un front poli, les voilà donc î Ame iiuiocente !
grâces angéliques ! pureté adorable ! qu'ètes-vous deve-
nues ! pauvre ange tombé, que ta chute est profonde !
La garde fit un mouvement qui réveilla la malade ^ elle
ne remua pas, ouvrit les yeux, regarda fixement la mu-
raille vers laquelle elle était tournée, et laissa retomber
sa paupière : lentement elle tourna la télé de mon côté , et
arrêta sur moi des yeux apathiques. L'orbe de ses pru-
nelles s'agrandit , une expression d'alarme et de terreur
étrange vint s'y peindre 5 la pâleur morbide de son visage
augmenta , ses lèvres s'entrouvrirent lentement \ point
de sourire , rien qui indiquât qu'elle me reconnût ^ vous
auriez dit qu'un spectre l'éveillait dans son rêve. Sa vue
me glaçait.
a Hortense ! lui dis-jc , miss Edwards , comment vous
trouvez-vous ?
— C'est... c'est... » répondit-elle, si bas qu'on pouvait
à peine l'entendre, et sans détacher de moi ses yeux mornes
et éteints.
« Avez-vous beaucoup souffert cette nuit? » lui deman-
dai-je. Sans ouvrir les lèvres, sans cesser de me regarder,
avec une persévérance et une immobilité singulière , elle
sortit du lit sa main amaigrie, blanche, transparente et
iaible , et la plaça sur son cœur.
Je me tournai vers la garde , et lui dis à demi-voix :
« C'est l'effet de l'opium j elle est encore assoupie. »
SaS FAUTE ET llEPE^TIR.
La malade remua la lé(e , comme si elle eût voulu me
contredire. Toujours !e même regard pélrifié ; je com-
mençais à croire que sa raison était attaquée, lorsqu'elle
s'écria :
« Je croyais ne m'éveillcr jamais... Ah! continua-t-elle,
répétant les derniers mots que j'avais prononcés en la quit-
tant : Espérance dans ce monde. . . crainte pour l'autre vie ! »
Il était évident que, pendant toute la nuit , ces paroles
avaient , pour ainsi dire , voltigé à travers sa pensée dé-
serte et dans son cerveau troublé.
u Voyons, continuai-je , j'ai plusieurs questions à vous
adresser ^ vous n'aurez pas à vous plaindre de moi.
— O docteur ! » répondit-elle d'un ton surpris et mé-
content, comme si elle eût voulu m'exprimer que cet aver-
tisseme.nt était inutile.
K Eh bien I comment vous trouvez-vous? que ressentez-
vous ? répondez-moi aussi bas que possible.
— Je vis : voilà tout , docteur ; il me semble que l on
me trouble dans mon tombeau. Quelle est cette femme? »
ajouta-t-elle en me montrant la garde.
Je le lui dis 5 elle tendit la main à cette femme, et s'écria:
<i Vous êtes bien bon pour moi , je ne le mérite pas.
— Je remplis mon devoir , et tout malade a droit à nos
soins.
— Mais je suis une femme si avilie !
— Cessons de tels discours ^ n'avez-vous j)as senti quel-
(jue chose qui vous étouffait , depuis hier ? »
Elle ferma les yeux et resta deux minutes sans me ré-
pondre. « Je... je ne puis pas parler, » reprit-elle en san-
glotant, et les lèvres tremblantes démotion.
Je vis que les senlimens et les idées qui se pressaient
chez elle, la dominaient et l'écrasaient. Dans cet état de
santé si précaire , la vie suspendue à un fil , la consli-
FAtTE El Utl'EINTlK. 829
tulion (Jélruile , un vaisseau l)risé dans sa j)oilnne , le
moindre clioc pouvait achever la jeune fille et la frapper
à mort. Je crus qu'il valait mieux interrompre ma visite
et la confier aux soins de la garde, que de l'exposer
aux suites de cette agilalion meurtrière, dont ma pré-
sence accroissait le danger. Je la recommandai donc à
la garde , et je promis de revenir le soir s'il était possible.
Il me tardait de transférer miss Edwards dans les salles
aérées et salubres du dispensaire. Là du moins elle pour-
rait être soignée avec exactitude et attention ^ et ces miasmes
de corruption , de maladie et de dépravation qui l'entou-
raient, allaient faire place à un air pur, à une propreté
complète , à des soins vigilans.
Je revins tous les jours et souvent deux fois ; un progrès
presque insensible, mais réel, s'opérait dans son état j
il n'y eut pas de rechute; et, quoiqu'elle fût très-faible,
le crachement de sang ne se présenta plus ; ses réponses
étaient prononcées d'une voix faible et indifférente-, un
grand découragement , une déplorable prostration des fa-
cultés intellectuelles semblaient l'absorber et anéantir sa
pensée. Un jour elle tira de dessous son chevet une bourse
dans laquelle se trouvait un billet de banque de cinq livres
sterling. Elle plaça le billet dans les mains de la garde , l'y
pressa vivement , et, d'un air suppliant, dit à cette femme
de le garder. Sur le refus de la garde , elle replaça le bank-
note dans sa bourse et soupira profondément.
«Vraiment, monsieur, vous auriez eu pitié, me dit
la garde, quand elle me fit ce triste récit-, c'était à fendre
le cœur, m
Je me hâte de traverser tout une semaine de langueur
et d'attente. Huit jours après (c'était le i5 octobre) , trou-
vant qu'il y avait du mieux chez miss Edwards , j'avertis
l'infâme maîtresse de la maison , (jue le lendemain je
33o FAUTE ET REPENTIR.
conduirais la malade au dispensaire. Hortense reçut
cette nouvelle avec apathie. Le matin du jour où cette
translation devait avoir lieu, je passais rapidement dans le
corridor du rez-de-chaussée , honteux de me trouver dans
un pareil endroit, lorsque des paroles confuses frappè-
rent mon oreille ; je m'arrêtai , et reconnus que les noms
de Sally et d'Edwards étaient fréquemment prononcés au
milieu d'une conversation animée.
« Je vous dis qu'il faut vous dépêcher, disait l'homme,
en grommelant. Que diable ! voici une semaine que nous
ne faisoiis rien qui vaille et que nous tournons autour du
pot ; c'est sous son oreiller qu'elle le cache.
— Mais cette vieille femme qui la garde , répondit la
mégère , qu'en ferez- vous ?
— D'un tour de main on s'en défait; vous savez com-
ment je me débarrasse des gens-, le vieux Jenkins , vous le
rappelez-vous ? »
Il y eut là une espèce de rire sourd, double et par écho,
qui me fit horreur.
« Vous pourriez encore , reprit Ihomme , aller faire le
lit et attraper la bourse 5 cela ne serait pas mal et n'expo-
serait personne.
— Oh ! elle me déteste trop , elle ne voudrait pas ; et
cette garde , elle n'est là que pour faire le lit ; il faut que
ce soit vous, Tom.
— Eh bien ! soit \ mais il y a un diable de médecin qui
est toujours là.
— C'est vrai , c'est vrai , il faut y prendre garde.
— Il attend comme nous le moment de mordre à la
grappe j cela s'appellera des honoraires. »
Une voLx que je n'avais pas encore enteaidue , s'écria :
« Maman , souvenez-vous que la pauvre Sally est mou-
rante.
FAUTE ET rvEPEKTlR. 33 I
— Eh bien ! qu'est-ce que cela fait , ne va-t-elle pas au
dispensaire , où on Tentreliendra pour rien ?
— Il faut en finir , reprit l'homme , c'est décidé. »
Je m'élançai 5 je me dirigeai en courant vers la demeure
du constable du quartier , et je ne tardai pas à revenir ac-
compagné d'un homme de police auquel j'expliquai ce dont
il s'agissait. Quand nous nous présentâmes , une femme,
placée en sentinelle à la porte , rentra précipitamment
pour avertir ; l'homme de police la suivit , la saisit dans le
corridor , l'arrêta ; et , comme elle voulait crier , il la me-
naça de son bâton de manière à lui imposer silence.
« Taisons-nous , lui dit-il tout bas , où je vous brise ce
bâton sur la tète. Docteur, montez-, je vous suivrai; je
reste ici pour tenir cette dame en respect. »
En une minute je fus dans la chambre de miss Edwards.
A mon grand étonnement , un homme de la dernière classe
et dont les traits sinistres semblaient fatigués par le vice
et les excès , se trouvait assis à la place que j'occupais or-
dinairement près du Ht 5 il semblait fort paisible et causait
avec la garde, qui lui parlait dune voix émue. Au bruit
que fit la serrure lorsque je l'ouvris 5 il se retourna , glissa
rapidement sa main sous l'oreiller, et se dirigea vers la
porte en me regardant d'un air de bravade. Cependant
l'homme de police se présenta au moment même où il al-
lait sortir et le saisit à la gorge.
« Arrétez-le! m'écriai-je, il vient de voler quelque chose.
— Moi, j'ai volé ! Qu'est-ce que j'ai volé ? »
Il se retournait vers moi d'un air furieux. L'homme de
police lira un pistolet de sa poche , l'arma et le présenta au
misérable.
« Allons , allons , lui dit-il , tout cela ne sert à rien ,
taisons-nous. Tom , si tu veux que je t'emmène vivant ,
tiens-toi tranquille et dépêchons-nous. »
33-2 tALTE tX UEI'EJXXIU.
Toni n'avait point l'air disposé à se laisser prendre ; il
serrait les poings et se préparait à une résistance aolive.
«Docteur, jen suis bien fâché, dit l'homuie de po-
lice, cela fera peur à la malade • mais je vais être obligé de
tirer sur monsieur.
— Ob ! je vous le demande en grâce , m écriai-je , ne
le faites-pas , vous la tueriez »
L'homme de police resserra son étreinte , et ensevelissant
profondément ses doigts de fer dans la gorge du prison-
nier :
« Ecoute-moi , Toni , lui dit-il , entends la raison , ou
si tu résistes le moins du monde , je te tue. »
Le canon du pistolet se trouvait dans Toreille du bandit.
« Tu veux m'assassiner ! cria Tom , dont l'altitude de-
vint tout-à-coup passive et tremblante, de fière et mena-
çante qu'elle avait été ^ où est ton mandat?
— Le voici , répondit l'homme de police en enfonçant
encore le canon du pistolet dans le timpan de l'oreille de
Tom ; va au diable !
— Pitié ! pitié ! » s'écria la faible voix de miss Edwards ,
se levant sur son lit et poussant un profond gémissement.
Elle se mit à genoux , joignant les mains et les yeux tournés
vers le groupe placé devant la porte. C'était une scène si
frappante que je ne l'oublierai jamais 5 je m élançai vers
elle, la suppliai de se calmer, et lui dis qu'elle n'avait
rien à craindre.
« Grâce ! grâce ! ne le tuez pas ! ne le tuez pas ! » s'écria-
t-elle dans une effroyable agitation.
Cependant loflicier de police entraîna son prisonnier,
dont la fureur s'était amortie, et me lit signe de fermer
la porte derrière lui. Quand j'eus poussé le verrou , il me
cria :
« Attendez mon retour! »
FAUTE F.T nF.l'ENTIU. 333
Après quelques minutes le silence se rétablit , et je restai
seul à côté de la malade pendant près d'un quart-d'heure ;
j'éprouvai les craintes les plus vives ; Thémorragie pou-
vait se représenter , les misérables habitans de la maison
se précipiter dans la chambre de miss Edwards , et l'infor-
tunée succomber en quelques minutes à tant de secousses.
Elle était étendue sur le lit; sa respiration était haute et
irrégulière. Peu à-peu je la vis se calmer :
« Cet homm.e , lui dis-je, s'était introduit dans votre
chambre pour vous voler.
— J'ai vu sa figure! j'ai vu sa figure ! s'écria-t-elle toute
tremblante; c'est lui qui a assassiné une des... m
Elle tremblait de tout son corps. Une faible dose de
laudanum la calma, grâce à Dieu; et déjà ses paupières
s'appesantissaient, lorsque rofficier frappa doucement à la
porte, et m'apprit que le misérable était en prison et l'ar-
gent en sûreté.
« Monsieur , ajouta-t-il , hàtez-vous d'éloigner la ma-
lade et de la faire transporter au dispensaire-, tout le voi-
sinage est peuplé de bandits, et nous n'avons, dans le
quartier, que deux officiers de police pour vous proléger -,
décidez-vous , monsieur, il n'y a plus de tems à perdre. »
Je suivis son conseil; en moins d un quart-d'heure,
aidé de la garde , j'enveloppai de flanelle et de couvertures
de laine la pauvre miss Edwards , dont le pouls était très-
bas et qui était à demi assoupie. Dieu sait avec quel plaisir
j'entendis rouler le carrosse qui nous emportait et qui éloi-
gnait cette infortunée de la caverne où je l'avais retrouvée.
Après avoir traversé des rues silencieuses et désertes, nous
arrivâmes à la porte du dispensaire ; et l'officier qui nous
avait accompagné saisit miss Edwards entre ses bras.
Quand elle se trouva sur le lit, quelques mouvemens
convulsifs joints à une rougeur subitp . me firent crain-
334 FAUTE ET REPENTIR.
cire que celte fiitigue trop violente ne répuisât. Bien-
tôt, cependant, ses joues se décolorèrent^ son agitation
nerveuse cessa ; et , en l'examinant de plus près , un double
espoir, celui de sa résurrection morale et de sa conva-
lescence, vint me consoler et me payer des peines que
j'avais prises depuis le jour de noire reconnaissance. Peut-
être, me disais-je, sera-t-elle réhabilitée un jour; cet être
perdu et flétri retrouvera la paix-, celte renaissance morale
datera de moi. J ai éprouvé dans ma vie peu de sensations
plus douces et plus consolantes : assis auprès du lit de ce
dispensaire , dans une chambre sans tenture , mais prpre ,
je passai une heure à contempler cet ange déchu , destiné
à se relever peut-être, et que ma main avait aidé dans cet
effort.
Je ne me trompais pas. Loin du séjour impur qu'elle
avait habité trop long-tems , miss Edwards semblait boire
à longs traits la vie et la santé. Peu-à-peu s'effaçaient les
plus dangereux symptômes. A cette expression de déses-
poir qui avait contracté tous ses traits , succédait une sorte de
résignation , une espèce de sérénité douloureuse et mélan-
colique , premier rayon qui annonçait son retour à la sanlé
morale. Sa voix était moins faible , elle commençait à
manger ; l'oppression était moins douloureuse , le crache-
ment de sang moins fréquent ^ la fièvre de chaque soir avait
moins d'intensité , les nuits étaient moins mauvaises. Elle
retrouvait déjà cette aménité de caractère , celte douceur
de manières, qui l'avaient rendue chère à tous ceux qui
l'avaient connue. Celte Hortense, que j'avais vue si bril-
lante et si aimée , renaissait lentement -, et déjà elle s'en-
tourait de ce charme qui avait distingué ses premières
années. Sa reconnaissance n'éclatait pas en violentes ex-
clamations-, elle se révélait par une foule d'attentions
délicates et de soins gracieux, dont la continuité forme le
fax;te et repentip, . 335
plus séduisant des prestiges. La garde s'était attachée à
elle d'affection 5 et, quand on voulut la remplacer, elle
demanda comme grâce qu'on la laissât auprès du lit de
miss Edwards.
tt Eh bien I Hortense , lui dis-je un matin , votre pouls
est excellent ; la garde me dit que vous avez passé une
bonne nuit. Je peux maintenant vous donner les espé-
rances les plus positives ; continuez , et votre convalescence
est assurée.
— INla convalescence ! Pensez-vous , me dit-elle de l'air
le plus simple et le plus naïf, que cette nouvelle soit un
bonheur pour moi ?
— Voilà comme elle parle toujours, monsieur, inter-
rompit la garde. Grondez-la, je vous prie 5 dites-lui que
c'est très-mal.
— Sans doute , sans doute , repris-je , c'est manquer de
reconnaissance envers Dieu, dont miss Edwards a reçu
les faveurs spéciales.
— Mon Dieu! que vous vous trompez , docteur 5 je suis
bien reconnaissante, je vous jure , et tous les batlemens
de mon cœur sont des mouvemens de gratitude *, mais ce
n'est point un crime , je le pense , de désirer la fin de celte
vie et le commencement d'un sort meilleur.
— La piété même vous ordonne de vous résigner à la
volonté de celui qui sait mieux que vous ce qui vous con-
vient , de la vie ou de la mort.
— Mais ne sentez-vous pas , docteur, que la plus grande
punition pour moi serait de retourner dans un monde qui
m'accablerait de dédain ? »
Elle pâlit à ces mots.
Je fis signe à la garde de quitter la chambre un mo-
ment, et je repris quand elle fut partie :
« Ne vous inquiétez pas de votre avenir, Hortense, je
336 FAUTE ET KF.VENTIR.
m'en charge, et deux ou trois de mes amis se joindront à
moi pour vous assurer, si ce n'est une existence brillante,
au moins une humble retraite. »
Elle voulait parler, des sanglots la suffoquaient ; je crai-
gnis que cette émotion ne fût trop vive , et je l'arrêtai :
« Ne vous exagérez pas limporlance dun bienfait de
peu de valeur en lui-même , et qui , réparti entre plu-
sieurs personnes , leur coûtera beaucoup moins que vous
croyez... Si cette obligation vous pèse, pourquoi ne cher-
cheriez-vous pas vous-même à subvenir à vos besoins
autant qu il est en vous? Vous avez des talens dont il aous
serait facile de faire usage.
— Vous vous trompez tout-à-fait, docteur, reprit-elle
beaucoup plus calme : je vais vous dire un secret qui vous
étonnera. »
Ses yeux se tournèrent du côté de la porte : je me levai,
je la fermai , et revins m'asseoir près du lit.
« Je possède aujourd hui plus de 3o,ooo livres sterling
(750,000 fr. ). » Je la regardai fixement d'un air d'incré-
dulité et détonnement.
«Prenez-moi pour une folle si vous voulez, mais
cela est vrai. La somme dont je viens de vous parler est
déposée à la banque d'Angleterre; elle est tout entière à
moi. »
Une idée traversa mon esprit, et je m'écriai :
« Le séducteur qui vous a perdue s'est servi , je le vois,
d'un hameçon d or. »
Pendant quelques minutes , elle garda un profond si-
lence. Était-ce dédain ou douleur ? je ne le sais pas. Elle
appuya sa main gauche sur son front; un profond soupir
sortit de son sein.
« Si celte somme était venue de lui, elle n existerait
pas pour moi. Non , non , ce n'est pas le prix de ma
FAUTE ET UEI'E>TIR. [Vin
honte! Suis-je tombée si bas dans votre esprit , docteur?
de l'argent! oh jamais ! jamais ! »
Il V avait dans ces paroles une amertume affreuse.
«Pardonnez-moi, Hortense. » Et je pris sa main, qu'elle
laissa dans la mienne sans me parler.
« ^ ous ne m'avez point offensée , vous ne pouvez m'of-
fenser, reprit-elle en fondant en larmes : c'est l'idée de
ma propre infamie qui me pénètre et qui me tue. Et
c'est pour moi . pour moi misérable ! . . . » Elle s'arrêta tout-
à-coup, et s'enfonçant sous sa couverture, elle pleura de
nouveau.
« Docteur, reprit-elle enfin , je vous ai dit que cette
somme m'appartenait , et je vous ai dit la vérité. La mort
d'un de mes cousins , capitaine de vaisseau , m'a laissé cet
héritage qui provenait d'un de nos oncles communs. Cet
argent qui m'appartient, je n'ai pas osé le réclamer; il
fallait dire mon nom , je n'en avais pas la force. »
Après un moment de silence , que la violence de ses scn-
timens paraissait lui rendre nécessaire , elle reprit :
« Souvent j'ai eu faim, et je n'ai pas voulu demander
ce qui m appartenait ; souvent, la dernière des créatures,
j'ai vendu mon corps et mon ame , et j'ai mieux aimé cela
que de demander mes 3o,ooo livres sterling. Pénitence
affreuse, croyez- moi , monsieur 5 puisse Dieu l'accepter,
en partie du moins , comme réparation de mes fautes !
C'est le front courbé dans la poussière que je lui offre l»*
supplice mérité que j'ai subi : car j'ai beaucoup souffert ,
toute criminelle que je sois , docteur. »
La profondeur de son angoisse , la réalité, lamertume
de son remords allaient au fond de mon ame ; j'avoue que
j'étais fort embarrassé pour lui répondre. Heureusement
j'entendis les pas de la garde qui revenait , et je fis signe
à miss Edwards de se taire.
I. 22
338 FAUTE ET 11EPENTIR.
« Demain , me dit-elle , demain je vous dirai tout 5 ve-
nez le soir. »
Elle semblait fort épuisée, et je lui répondis que si elle
ne se trouvait pas beaucoup mieux , il me serait impos-
sible de l'écouter. En effet , le lendemain de cette conver-
sation , les symptômes les plus affligeans avaient reparu.
Cette excitation véhémente avait usé les forces de l'infor-
tunée, et sa convalescence, au lieu d'avancer, paraissait
suivre une marche rétrograde. J'appliquai toute mon at-
tention à éloigner d'elle les images tristes qui l'affectaient
si vivement, et à ramener dans son esprit , sinon la gaité
du moins le calme. L'intelligence vive d'Hortense avait be-
soin d'un aliment: c'était sur lui-même que cet esprit ardent
se repliait , c'était lui-même qu'il dévorait lorsque son re-
mords et sa douleur étaient seuls en face d'elle. Quelques
distractions innocentes , quelques livres de piété offrirent
un remède à ce danger.
Assurément Hortense n'aurait pas pu vivre avec ses
cruels souvenirs sans le mobile puissant de cette croyance
religieuse , de cette contrition profonde qui présente en-
core un espoir aux plus misérables. La religion passion-
née et rigoureuse que j'eusse condamnée , si elle eût do-
miné l'esprit de quelque jeune fille innocente , donnait à
Hortense le seul moyen possible de se réconcilier avec elle-
même et avec Dieu. Pour l'homme du monde , un tel en-
thousiasme est un délire 5 ah ! puissent tous ceux que le
remords oppresse échapper au vice et au malheur par cette
route d'enthousiasme et de ferveur!
Je fus exact au rendez-vous.
« C'est aujourd'hui , me dit Hortense , que je me suis
promis de vous faire ce triste récit-, j'ai toujours reculé
devant cette tâche , et la seule satisfaction que j y trouve ,
c'est le douloureux sentiment d'une expiation nécessaire.
FAUTE FT r,ï:pr,NTiii. 339
— Non, lui tlis-jo. Il est tard, remettons à demain
cette conversation , dont Tidée seule vous fatif;ue, »
Le lendemain, dès six heures du soir, j'étais chez elle.
Lecteur, je regrette de ne pouvoir vous présenter ce ta-
bleau tel que je Tai vu. Appuyée sur des coussins qui la
soutenaient, Hortense était assise auprès du feu. Une
double natte d'ébène se partageait sur son beau front, et
les doigts délicats de sa main gauche s'étendaient sur sa
poitrine. Si vous eussiez vu cette malheureuse enfant ,
même sans connaître son histoire; si ses deux larges
prunelles noires se fussent arrêtées sur vous , l'attendris-
sement vous eût saisi. En me voyant entrer, elle rejela
son livre et sembla rappeler tout son courage pour se pré-
parer aux tristes confessions que j'attendais. Je m'assis :
« Docteur, me dit-elle, j'ai bien désiré, j'ai bien re-
douté le jour où nous sommes.
— Croyez-moi, une curiosité vague ne m amène pas
près de vous; mais un intérêt profond.
— Ah! pardonnez-moi , docteur, c'est le courage qui
me manque! »
Et la pauvre fille fondit en larmes de nouveau.
<( Oui , me dit-elle , je sais qu'il le faut ; et quand même
vous n'auriez plus que de la haine pour la malheureuse
créature qui vous parle, je commencerai et j'achèverai
cette confession , comme un acte nécessaire, et dont peut-
être il me sera tenu compte bientôt ; bientôt, ajouta-t-elle ;
car mes jours sont comptés.
— Vous vous trompez, Hortense, j'ai beaucoup d es-
poir.
— La volonté de Dieu n'est pas que je vive , il est Iroj)
bon pour m'y condamner
» Mais il faut commencer cette douloureuse histoire,
docteur. A l'époque heureuse où je me trouvais chez ma
34o FAUTE ET REPENTIR.
mère, et où je vous vis avec votre femme, je me doutais
bien peu de ce qui m'arriverait ; je n'étais pas vicieuse ,
je puis le dire , mais orgueilleuse. Ma pauvre mère a
dû vous apprendre quels malheurs de fortune l'obligè-
rent à recevoir chez elle des pensionnaires ; cette situation
nouvelle, qui n'est pas sans esclavage ni sans ennui , me
causait un dégoût mortel 5 plus sage et plus calme que
moi, ma mère ployait ses habitudes et ses goûts person-
nels sous la nécessité impérieuse. Mais, fière que j'étais du
nom de mon père , de ma jeunesse et de quelques avan-
tages personnels , hélas ! si promptement éclipsés et dé-
truits, je me sentis humiliée. Combien de fois votre femme
m'a-l-elle adressé , à ce sujet , de douces mais sévères ré-
primandes ; combien de fois a-t-elle cherché à me prému-
nir contre les dangers vers lesquels je courais !
» Vous savez , ajouta-t-elle après un silence et en sou-
riant amèrement , vous savez que j'étais belle alors ; j'étais
admirée, adorée : on me citait, et des hommages qui tom-
baient de haut nourrissaient ma vanité de jeune fille. Les
espérances ambitieuses germaient dans ma pensée-, la folie
préparait leur berceau -, vous savez quelle a été leur tombe.
Mon pouls battait plus vite , mon sang circulait plus rapide
à la lecture de ces lettres suppliantes qui m'étaient adres-
sées chaque jour, et de ces livres menteurs que je savou-
rais, et qui représentaient la beauté comme le seul mobile
du monde. Un grand mariage , un rang, un litre : c'était
la chimère de ma jeunesse. Je ne vous fatiguerai pas , doc-
leur, du récit de toutes les circonstances qui entretenaient
cet amour-propre délirant. Je refusai plusieurs proposi-
tions de mariage fort honorables, et ma première faute
fut d'affliger ma mère. Ses remontrances timides ve-
naient échouer contre les adulations dont j'étais entourée.
Les jours s'écoulaient sans amener le héros de roman que
FAUTE ET UEl'ENTll-.. i^U
j'avais rêvé, sans réaliser le fantôme adoré de mes jours
et de mes nuits j l'éternel et fade retour des mêmes soins
domestiques me rendait insupportable l'intérieur de notre
maison. Les plus douces heures de ma vie se passaient
sur les bords du ruisseau dYarwell. J'emportais un livre
avec moi, tantôt me promenant, tantôt rêvant, oubliant
ce monde et m'environnant à plaisir de mes chimères fa-
vorites. Ce fut là qu'un dimanche soir je rencontrai un
jeune homme occupé comme moi à lire , et qui , en m'a-
percevant, recula de deux pas, me regarda attentivement,
me salua avec grâce, et continua de me poursuivre d'un
regard si attentif et si prolongé , que la rougeur me monta
au visage et que je sentis mon cœur battre avec violence.
De ce moment a dépendu tout le reste de ma vie. Quelle
qu'ait été l'impression que je produisis sur lui , je ne
puis oublier , encore aujourd'hui même , celle qu'il a
produite sur moi. Sa figure était belle , sa taille élancée j
ses manières annonçaient l'usage du monde -, sa voix sur-
tout avait cette douceur pénétrante qui persuade sans ef-
fort.
» Je vous ai troublée, me dit-il, madame^ la faute en
est aux auteurs que nous lisons 1 un et 1 autre , et qui
ont engagé notre attention assez vivement pour que tout
le reste nous devint étranger. »
En disant cela , ses yeux noirs et doux continuaient à
s'arrêter sur moi, et je ne pouvais m empêcher de res-
sentir je ne sais quelle joie secrète.
M Vous n'avez point d'excuses à me faire, lui dis-je ,
monsieur, et je n'ai rien à vous reprocher, d
Il me salua de nouveau respectueusement et dun air
très-réservé, avec une modestie charmante et une grâce
naturelle ; il parla de la beauté de la soirée, du silence et
de la solitude qui régnaient autour de nous. Ses paroles
34'-* FAtTE ET UKVEiSTITv.
étaient jxjétiqucs, sans empliase, animées d*un sentiment
vrai et délicat ; il semblait craindre de me fatiguer et de
me déplaire, et cette retenue, que je comparais involon-
tairement au babil impertinent des élégans du monde, me
plaisait infiniment. Après m'avoir demandé si Tamour de
la solitude et d'un beau paysage m'amenait souvent sur
les bords de l'Yarwell , il prit congé de moi , s'excusa de
nouveau de m'avoir interrompue , et me quitta.
» Je fermai mon livre , et , tout occupée de cet incident j
inattendu , je m assis. Quelle fascination bizarre s'était em-
parée de moi ? Je regrettais le départ de cet homme (jue je
ne connaissais pas ; j'aurais voulu qu'un prétexte décent le
ramenât auprès de moi j mon cœur battait -, et , avec cette
i'apidité de pensée qui appartient aux femmes, je m'in-
(juiélais déjà de savoir si la politesse avec laquelle il m'a-
vait j)arlé n'avait pas pour source un sentiment plus tendre i
je me sentais malheureuse et préoccupée.
» Avant de rentrer chez ma mère , je voulus me mettre
aa piano; mes doigts, après avoir préludé, erraient sur
le clavier sans pouvoir exécuter un seul morceau. Ma
mère me dicta une lettre; je l'écrivis si mal et je fis tant
de fautes , qu'elle fut obligée de la recommencer. Après
une nuit assez troublée, je m'effrayai de moi-même et
je commençai à pressentir je ne sais quel malheur iné-
vitable, Vou£ pouvez rire, docteur, de cet amour à la
première vue-, mais je raconte naïvement mes impres-
sions sans les excuser, sans chercher le moindre palliatif
à mes fautes.
» Le lendemain , je repris la roule de l'Yarwell , un
livre à la main. Il ne vint pas ; je fus désappointée. Le
jour d'après , plus émue encore et toute déconcertée de
mon attente déçue , je revins au même lieu , où je ne
rencontrai personne. Folle que j'étais ! Huit jours se
KAt'TE ET KET>E»T1R. 34^
passèrent ainsi-, el ce fut un lundi soir que je le vis
enfin , ctonnant te bras à un de ses amis , mais pâle , mais
tout languissant ; son bras gauche était soutenu par une
écharpe. Quand il m'aperçut, il me salua , parut sourire,
et la rougeur lui monta au visage. Le journal du soir
m'apprit que le capitaine Edouard W *** ( vous me per-
mettrez de taire son nom) venait de se battre en duel avec
UH membre de la Chambre des communes , qui l'avait
blessé au bras gauche. C était bien lui, je ne pouvais en
douter-, je venais enfin d'apprendre son nom.
» Docteur , le croiriez-vous? ce duel me causa une dou-
leur et une inquiétude vives. Oui , je fus prête à m'évanouir
lorsque j'appris le danger auquel il avait été exposé.
Femme ridicule et insensée que j'étais ! je l'aimais
déjà! Il n'avait fallu pour faire naître cet amouF
qu'un entretien de quelques minutes et la seule séduction
de la politesse la plus ordinaire. Ma mère , qui s'étonnait
de ma rêverie, m interrogea avec sollicitude ; je lui ré-
pondis que j étais souffrante. Excellente mère ! elle envoya
chercher le médecin.
» Deux ou trois jours après, nous nous rencontrâmes
de nouveau^ et, après les premières salutations, je lui
reprochai le combat dans lequel il s'était laissé engager :
reproche imprudent ; c'était un droit que je lui accordais ,
une marque d'intérêt que rien ne m'autorisait à lui témoi-
gner. Son œil vif se porta vers moi, ne s'arrêta qu'un mo-
ment , et il me dit à demi-voix :
« J'ai droit d'être fier, madame , d'avoir pu vous occu-
per un moment. »
)) Le même entraînement insensé qui m'avait placée sur
la pente de ma ruine hâta et précipita ma chute 5 je fus
assez imprudente pour accepter l'offre de son bras. Enfin,
je le priai , si ma mère et moi nous le rencontrions , de
344 FAUTE ET UEPEJVTIU.
ne pas avoir l'air de me connaître. Ce jour-là , celte soi^
rée , ces paroles scellèrent mon malheur. La conscience
d'un acte coupablej, dont j'étais loin de prévoir les der-
nières conséquences , m'oppressait à mon retour chez
ma mère. Il était maître de mon secret, il était mon maî-
tre. Je fuyais tous les regards, je les craignais. Pour la
première fois, j'entrevis avec quelque clarté un avenir
sinistre qui se préparait pour moi. J'étais trop orgueilleuse
et trop avancée pour reculer.
» Le capitaine n'était pas un homme vulgaire , et son
mérite personnel aurait pu captiver une femme vertueuse.
Bientôt nos sentimens mutuels , avoués et reconnus se
changèrent en passion ardente. Mon imagination déçue
et ma faiblesse de jeune fille ajoutaient à son mérite réel
mille perfections idéales. Tout ce qu'il m'aurait dit, je
l'aurais cru aisément; toutes ces romanesques et flat-;
teuses niaiseries dont la crédulité des femmes se repait ,
j'eus , moi si fière et si vantée pour ma sagesse , la fohe
d'y ajouter foi. Ma sagacité, ma force dame, mon esprit,
toutes ces qualités que l'on n'avait pas cessé de m'altri-
buer , me persuadaient que celui qui avait pu me plaire
était un héros.
» Pendant plus d'un mois et demi j'eus la force de
résister à l'homme que j'aimais. Toujours devant moi ,
cette figure de ma pauvre et bonne mère venait m'avertir
et m' éloigner du naufrage. Il m'excédait cependant, et ,
le croiriez-vous ? ce fut peut-être , après tout , ma fatigue
seule qui consentit. Il m'obséda de ses prières, il me
harassa de ses raisonnemens , il obtint de moi la pro-
messe insensée de l'accompagner à Gretna-Green dans une /
berline à quatre chevaux. Je devais écrire à ma mère une
lettre explicative -, je le fis , docteur. Ah ! quelle soirée !
quelle nuit! ma plume, tremblante sous mes doigts, avait
FAUTE ET REPENTIR. 345
peine à réunir en quelques mois , en quelques phrases ,
ma pensée qui m'échappait. Assise devant cette tahle de
supplice, frissonnant de fièvre, les genoux Iremblans,
j'écrivis la lettre fatale : terminée, elle sembla sceller ma
condamnation à mort. Le lendemain, ma mère rendait
visite à une de ses amies qui demeurait à deux milles de
Bath; je savais qu'elle s'y arrêterait un jour entier. Ah!
monsieur, la première nuit qu'elle passait hors de la mai-
son , le premier moment de son absence , je l'employais à
trahir sa confiance de mère ! Cet asile , où j'avais été élevée
avec tant de soins , je le quittais : cette nuit fut horrible !
monsieur. »
Une pâleur soudaine et cadavéreuse couvrit son visage :
son agitation s'était accrue par degrés , et je vis qu'il était
impossible de la laisser continuer sans danger pour elle.
Je l'arrêtai, et la forçant de boire un verre d'eau et de vin
préparé pour elle , je lui dis que je ne voulais pas en en-
tendre davantage , et que je reviendrais demain à la même
heure. Je regrette de n'avoir pas pu reproduire la simplicité
poignante de cette confession douloureuse; j'ai craint de
fatiguer l'attention du lecteur.
Le lendemain , en entrant, je la trouvai baignée de
larmes , et je me reprochais une curiosité qui lui coûtait
si cher. Je la suppliai de ne pas continuer.
« Oui, docteur, s'écria-t-elle , je souffre en faisant ce ré-
cit, je souffre beaucoup; mais que mon cœur se déchire
lui-même dans la conscience de mes torts ! qu'il se châtie
lui-même! car j'ai beaucoup d'orgueil, et ce qui me reste
à dire me rendra hideuse à vos yeux. »
Je la calmai par quelques paroles bienveillantes; elle
reprit :
« Dès que j'eus mis le pied dans la voiture , ma destinée
lut fixée... Nous suivions, mais à mon insu, une route
346 FAUTK EX «EPEMIK.
directement contraire à celle que le capitaine m'avait indi-
quée. Mes sensations, pendant le voyage, sont impos-
sibles à reproduiie : ma pensée était troublée, un nuage
de désir, de crainte , d'espérance , de joie insensée , d'an-
goisses secrètes s'étendait sur toutes mes émotions. Jamais
le capitaine ne me laissait seule , jamais de lacune ni de
vide dans cette fascination qu'il opérait. Un tourbillon, ra-
pide comme le galop de nos chevaux , emportait tout mon
être : ni réflexion , ni repos ^ pour ne rien vous cacher,
docteur, le trouble auquel je me trouvais en proie était
privé de remords : je n'étais pas heureuse , j'étais ivre. Je
ne sentais rien , je pensais encore moins. Dans le monde,
il n'y avait qu'un point sur lequel je m'arrêtasse et qui
m'absorbât tout entière : la tendresse du capitaine. Cette
idée unique : il est à moi pour la vie ! restait seule dans
mon esprit.
» Epargnez-moi , docteur, le chagrin d'un détail plus
circonstancié : ma perte était accomplie d'avance. Le ma-
tin du troisième jour, je m éveillai près de lui; il était là,
dans ma couche. Je poussai un grand cri, et la maîtresse
de l hôtel accourut.
« Ce n'est rien, s'écria-t-il avec un sang-froid imper-
turbable ; ma femme a des spasmes. »
Le lendemain , avec une adresse presque infernale , il
effaça par sa grâce , sa passion , les témoignages de son
dévoûment et pas sa causerie pleine de charme, le souvenir
de ma chute. Cette léthargie morale où il avait su me
plonger, et qui ne laissait vivre chez moi qu'une seule émo-
tion délirante , renaquit bientôt. Dès-lors il me sembla que
résister à son influence était impossible , et que sa tyrannie
presque magnétique était plus forte que mes résolutions.
La semaine suivante nous étions à Paris , un nouveau
torrent de distractions m'emporta. Cependant il y avait eu
FAITE ET UEPE>Tir.. 347
moi une peine , un souvenir, doeleur, auxquels je ne
pouvais échapper : ma mère ! Pendant trois semaines je
lus agitée par des convulsions aflVeuses. Quelques qua-
lités d'honnête homme n'étaient pas éteintes dans lame
de mon ravisseur ^ long - tems il me traita avec délica-
tesse et avec amour. Je finis par penser que ma situation
était supportable ; ce fut alors que je me livrai sans ré-
serve aux distractions parisiennes : tous les soirs nouvelles
parures, chaque jour nouveaux plaisirs. Un mois se passa
ainsi : mon chagrin et mon repentir s'usèrent à-la-fois j je
ne songeai plus qu'à suppléer par une excitation de tous
les momens aux sentimens de bonheur moral qui me man-
quaient. Mais , hélas ! notre liaison se teignait peu^à-peu
de ce caractère d'aigreur , de douleur et de dureté qui s at-
tache à toutes les positions fausses.
» Un jour que je prononçai devant lui le nom sacré de
ma mèrô , il tira de son portefeuille une lettre écrite , à ce
(ju'il prétendait, par un de ses amis , demeurant à Bath.
On lui mandait que ma mère , après avoir lu ma lettre ,
l'avait jetée au feu , et avait juré de ne me revoir jamais.
L'ami prétendu répétait, avec une sorte de complaisance,
les paroles dont ma mère me flétrissait, disait-il.
» Ah ! docteur, comment ai-je ajouté foi à cet impu-
dent mensonge I Hélas! je le sais, le cœur de ma mère
renfermait un inépuisable trésor de pardon et de bonté.
Je cherchais , fille dénaturée , à me persuader que cette
bonne mère m'av'.îit bannie de son cœur, et j'essayais d'a-
mortir et d'émousser l'aiguillon du remords par la pensée
d'un traitement trop juste , mais qui me semblait barbare.
Ce fut le dernier coup porté à ma conscience morale 5 le
peu de sentimens honnêtes qui me restaient s'évanouirent.
Je m'accoutumai par degrés à cette situation. Souvent ,
autrefois, j avais parlé de mariage au capitaine, et je n avais
348 FAUTE ET IlEPEKTIR.
excité chez lui que des accès de courroux ; je laissai donc
ma vie s'écouler sans but et sans désir. Bientôt je m'aper-
çus qu'un changement insensible s'opérait en lui : son dé-
sir semblait être de me forcer à rompre, et de me dégoûter
de lui. Des hommes sans mœurs parurent à sa table , et
je fus obligée de leur faire les honneurs de sa maison. De
jeunes lords, introduits par lui-même auprès de moi, me
comblèrent d'attentions marquées, sans qu'il parût s'in-
quiéter de leur présence. Tantôt c'était de ma froideur et de
mon impolitesse envers eux , tantôt de mon étourderie et
de mon inconvenance qu'il se plaignait avec amertume^
tout devenait sujet de querelle : tout lui était bon pour me
blesser dans mes sentiraens et dans mon orgueil. Son
congé , disait-il , venait d'expirer -, il allait partir pour les
Indes , et ne pouvait perdre un seul instant. Dans huit
jours nous devions quitter la France pour l'Angleterre.
La pensée de reparaître comme une criminelle dans ma
patrie, au milieu des personnes qui m'avaient connue,
m'était insupportable-, je cachai toutes mes pensées au
capitaine Edouard-, et , le jour fixé pour notre départ, je
quittai Paris avec un jeune lord irlandais , nommé
Fitz G..., spirituel, aimable, riche et dépravé. Nous
nous dirigeâmes vers l'Italie , où je brillai de toute la
splendeur d'un vice qui a rompu avec tous les scrupules.
L'éclat des diamans , la recherche et la singularité du cos-
tume -, une cour attentive , qui se pressait autour de moi ,
faisaient de la malheureuse que vous voyez la femme à la
mode, la femme la plus enviée de tous. Mais comme elle
retentissait cruellement à mon oreille, l'interrogation de
ceux qui me voyaient pour la première fois. Qui est-elle i'
» Écoutez-moi, sans trop de haine et de mépris, doc-
teur, s'il est possible. La suite de cotte vie coupable fut
ce «ju'ellc devait cire : ma santé s'altéra, ma gaité s'évu-
FAUTE ET UEPE>'T1R. 349
nouit , el, par une punition Irop juste, je ne fus plus ca-
pable de soutenir l'éclal du rôle criminel que j'avais adopté.
Mes joues sélaient amaigries, et mon front s'était plom])é
à force de veilles, de bals, de plaisirs. J'avais fané et
flétri celte beauté dont j étais fière, et qui avait causé ma
perte. Le dernier de ceux auxquels je m'étais attachée me
quitta subitement sans me prévenir, sans prendre soin de
mon avenir et de ma fortune; et je restai à Paris seule ,
sans appui, sans ressource, riche de quelques centaines
de livres sterling. Pendant plusieurs semaines je ne pris
aucune nourriture : de l'opium et du vin me suffirent.
Enfin , le souvenir de la patrie l'emporta, je retournai à
Londres au milieu du mois de décembre. J avais rencon-
tré sur le paquebot un jeune homme qui m avait vue , à
Paris, chez le capitaine Edouard. Je ne savais que deve-
nir ; j'acceptai avec une insouciance stupide la proposi-
tion de venir habiter sa maison , où je demeurai près d un
mois
)) Tout ceci , s'écria miss Edwards tout-à-coup et en
frémissant, tout ceci n est-il pas horri!)le ! docteur, quel
catalogue de fautes et de vices !
» Pendant que j'ai la force deVachever, docteur, laissez-
moi continuer cette lâche.
•» J'étais seule à Londres : j'avais quitté celui qui m'a-
vait offert un asile pendant un mois. Plongée dans une
sorte de stupeur causée par l'ivresse , j'entrai un soir à
Drury-Lane \ 1 ouvreuse , qui me vit seule et parée . m in-
troduisit dans la galerie... (continua miss Edwards en bai-
sant la voix) qu'on destine à mes misérables sœurs. L'ou-
verture commençait. Cette musique, écoutée avec extase
par tous ceux qui m'entouraient , me frappa de vertige : je
défaillis. C'était une harmonie tristeet douce. Oh ! comment
vous rendre l'effet quelle produisit sur moi ! Je sortis et
35o FAUTE ET REPENTIR.
ne rentrai qu'après une demi-heure. L intensité de mon
émotion nerveuse durait encore avec tant de force , que
j'étais prête à pousser un cri et un gémissement , et à
mêler mes accens de douleur aux applaudissemens et aux
bravos. Une voix de femme , une voix rauque et grossière
s'écria tout à côté de moi :
a C'est très-touchant ; comme elle soupire , celle-là ! »
» Celle qui parlait était une femme tout étincelante de
parure , le vice empreint sur son front et sur son visage.
Je ne répondis rien. Mes yeux se tournèrent languissam-
ment du côté des loges , peuplées de femmes si heureuses :
ah! que je leur portai envie. On riait beaucoup dans une
loge assez voisine de moi : hélas ! le capitaine Edouard s'y
trouvait avec trois dames , dont l'une semblait recevoir ses
hommages. Un nuage couvrit mes yeux 5 et, le lendemain
matin , je me retrouvai chez moi, dans mon lit. Une jeune
fille bien vêtue et qui me donnait des soins, m'apprit que
j'étais tombée sans connaissance sur le parquet , et que mon
adresse s'étant trouvée dans un petit souvenir que je por-
tais, elle m'avait ramenée chez moi. La propriétaire vint
ensuite m'averlir que sa coutume n'était pas de recevoir
chez elle des personnes de ma sorte. J'accompagnai chez
elle celle qui m'avait secourue. Je possédais environ pour
3o liv. sterl. d'effets, que j'emportai avec moi. Pendant
deux jours je restai au lit sans ouvrir les yeux : rien ne
peut exprimer l'horreur de ma situation nouvelle. A la
fin du second jour, ma compagne mentraina avec elle
à Drury-Lane. . . Ah ! permettez-moi, permettez-moi , doc-
teur, de ne pas m'arrèter sur chacun des degrés d'infamie
que mon pied tremblant franchissait. Que d'excès, docteur,
et que d'angoisses! mon argent épuisé, tous mes vêtemens
mis en gage! quel espoir, quelle ressource me restaient?
J'espérais mourir à force d'excès; j'espérais que celle vie
FAITE ET REPENTIT.. 35 I
d'ivresse et de violence briserait une orffanisalion débile.
» Vous vous étonnez peut-être que je vous parle si
peu de ma mère ? Ah ! ne croyez pas que je l'eusse ou-
bliée! son image, toujours présente, ne servait qu'à me
plonger dans un désespoir plus profond. Jamais je n'avais
encore osé m'inforraer si elle existait. Un jour cependant,
une résolution soudaine traversa ma pensée. J'empruntai
des haillons ; je cachai mes cheveux sous un bonnet de
vieille femme 5 et , sans savoir comment je m'v prendrais
pour arriver jusqu'à ma mère , sans autre argent que
quelques schellings, je montai sur l'impériale d une dili-
gence. Une pluie froide tombait par torrens; rien ne me
protégeait et ne me garantissait qu'un vieux manteau vert
et tout usé. Triste et affreux voyage ! Il était cinq heures
du matin lorsque je descendis à deux milles de Bath ^ mes
pieds, engourdis par le froid, me soutenaient à peine.
J'entrai dans une petite taverne ; deux verres de genièvre
me rendirent un peu de force. C'est chose horrible à dire,
que la facilité avec laquelle je m'étais habituée à l'usage des
liqueurs fortes 5 elles m'étaient devenues nécessaires : sans
leur secours , j'avais à peine la conscience d'exister.
» La pluie , qui obscurcissait l'air et glaçait mes mem-
bres , pénétrait jusqu'à mon cœur, qui semblait frissonner
et trembler dans ma poitrine. O c^uel tems ! quelle route !
quelles angoisses ! Sous ces bouffées de vent , sous cette
bise amère, je ne voyais, je ne pensais , je ne sentais rien.
Sept heures sonnaient lorsque j'entrai dans Bath. Je
reconnus les maisons, les squares, les églises, et mon
cœur coupable battit avec violence et douleur. Mon bonnet
enfoncé jusque sur mes yeux, je glissai le long des mu-
railles , tremblant d'être aperçue. Après des pauses nom-
breuses , après avoir souvent appuyé mes membres ha-
rassés sur les grillages et les barreaux qui environnent les
352 FAUTE ET REPE^ÏIR.
maisons , je me Irouvai en face de celle de ma mère.
Hélas! il n'y avait plus là qu'une boutique étincelante de
couleurs et de dorures , un étalage de mercerie avec son
enseigne, et le nom du marchand. Je ne pouvais marcher,
et m'assis sur les degrés humides d'un autre édifice. Mes
mains se tordaient, mes lèvres saignaient sous mes dents ,
que je serrais avec force , de peur d'alarmer le voisinage
en laissant échapper un cri. Je vis un vieillard s'appro-
cher; toute tremblante, je lui demandai où demeurait ma
mère.
« Vous voulez parler de M""* *** ^ je me la rappelle bien :
sa fille s'est sauvée avec un militaire, il y a quelques an-
nées. Eh mais! la pauvre femme est morte il y a un an
et demi. »
» Ces paroles seules frappèrent mon oreille ; je ne tom-
bai pas, je ne m'évanouis pas, je ne proférai pas une pa-
role. D'un pas ferme et assuré je m'éloignai pendant que
cet homme parlait encore. J'éprouvais d'étranges sensa-
tions ; il me semblait que je ne touchais plus la terre. Mon
corps s'enflait à mesure que je marchais. De bizarres étin-
celles se croisaient devant mes yeux , et ma tète tournait
avec la rapidité d une roue. Une diligence passa , je m'y
élançai.
(c Vous vous arrêtez à Londres, jeune femme, me de-
manda le conducteur? — Oui, répondis-je ; et pendant
tout le reste du voyage , il me fut impossible de parler. Je
n'avais sur moi que deux schellings , et le prix de ma place
était d'une guinée. Le conducteur et le postillon m'aidè-
rent à descendre -, mais quand ils virent que l'argent me
manquait pour les solder, ils éclatèrent en invectives et
me déposèrent chez un commissaire de police (i). Je tom-
(i) Constablo.
FAUTE ET REVENTlPw 353
bai à genoux, baignée de larmes, devant le magistral,
qui, les bras croisés, me regardant fixement, sembla ému
d'un sentiment de pitié ; il jeta par terre devant moi une
guinée , et dit au cocber :
« Cette femme est trop misérable j laissez-la tranquille.»
« Le seul souvenir qui me soit resté des circonstances
qui suivirent, est celui de l'hôpital où je rouvris les yeux
et où une fièvre ardente me retint pendant six semaines.
» Faut-il que je continue ce récit ? J'achetai des objets
de toilette , et je devins , sans remords , sans scrupule ,
sans retour vers une vie honnête, presque sans regrets...
ce que je suis!... Vie affreuse et maudite. Ma mère était
morte, je l'avais tuée : plus de parens, la société fermée
pour moi , l'habitude de l'ivresse changée en besoin : tout
concourait à me plonger dans cette apathie stupide : j'é-
tais indifférente à tout ; c'était un désespoir calme , une
léthargie de tous les sentimens honorables. Mais pourquoi
vous affliger, docteur, par de si cruelles images ?
» Je sus que le capitaine s'était marié , et je m'informai
de sa demeure. Souvent, pendant la nuit, au milieu de
l'obscurité , je me suis promenée à pas lents devant le
vaste et élégant hôtel qu'il habitait. Lorsque j'entendais
le piano du salon, j'étouffais, docteur 5 je croyais le voir
auprès de sa femme, au sein de sa famille heureuse. Oh!
quelle nuit! quelle douleur! Souvent aussi, docteur,
je me suis promenée devant votre maison pendant la nuil,
et j'ai beaucoup pleuré. Un soir je vous ai reconnu, vous
donniez le bras à votre femme : je ne sais par quel caprice
singulier je me suis attachée à vos pas 5 j'en aurais volon-
tiers baisé la trace. Je me rappelais tant de journées heu-
reuses , tant de délicieuses soirées. Moi , être dégradé ,
j'avais été cependant votre amie ^ vous m'aviez traitée d'é-
gale. Ce souvenir, qui me faisait mal, m'enorgueillissait...»
I. 23
004 FAUTF ET P.r.PENTIIÎ .
Elle s'arrêta et pleura.
« Vous devinez sans peine le reste de ma vie. Une ame
énervée, une intelligence abrutie et stupéfiée, un marasme
de vice sans aucun goût pour le vice. Telle était mon exi-
stence. J'étais presque folle par momens , et mes longs gé-
missemens éveillaient tous les hôtes de la maison que j ha-
bitais. Les papiers publics m'apprirent que j'héritais de la
somme considérable dont je vous ai parlé. Aussitôt je ré-
solus de ne pas retirer un seul penny de cette somme,
et de la laisser tout entière à un établissement de charité
que vous devinez sans doute , docteur, ajouta-t-elle en
baissant la voix.
— L'Hôpital de la Magcleleine {\)?
— Oui, reprit-elle en soupirant.
« Continuer ce genre d'existence m'était odieux , m'en
détacher, impossible. J'allais, errant d'une maison infâme
à une autre , avilie par cet abominable métier, maltraitée
et battue quand j'avais le désir d'y échapper, traînée de-
vant la police pour des vols que je n'avais pas commis ,
logée dans des repaires qu'une brute aurait refusé d'ha-
biter. J'ai entendu les voleurs tramer leurs plans-, j'ai vu
les actes les plus horribles ; j'ai été témoin des pièges ten-
dus pour faire des dupes et des victimes. Une seule fois,
une plainte m'est échappée : la femme à laquelle la maison
appartenait m'a brutalement meurtrie. Enfin il ma fallu
plier la léte sous les conséquences de mon crime \ oui ,
docteur... sourire, et boire, et m'énivrer, et chanter, et
paraître heureuse, et m'armer d'audace, de dépravation ,
de fureur, de joie apparente, quand je me sentais mourir!
(i) Magdalen Hospital , asile de charité: semblable à celui des-
Filles Repenties de Paris , mais qui est dirigé d'après des vues plus
indulgentes, plus philosophiques et plus humaines.
VALTF. F.T UEV^■^T11■.. 355
quand je scnlais ma poitrine ronf;ée par la consomplion
qui me luail î J'élais dans la rue il y a trois semaines, lors-
qu'un homme d'un âge mùr, qui montait un beau cheval,
abaissa svs regards sur moi, parut me reconnaître, des-
cendit , remit la bride entre les mains d'un laquais , et
s'approcha de moi.
« Vous m'avez vu à la table du capitaine Edouard , »
me dit-il.
» C était le même officier irlandais avec qui j avais (juillé
Paris, après ma liaison avec le capitaine.
— Je vous al connue dans de meilleurs jours, conli-
nua-t-il; vous scmblez bien malheureuse et bien souf-
frante : il faut prendre soin de votre santé.
» Puis, tirant de son portefeuille un billet de 20 livres
sterling, il me le donna, regarda autour de lui comme s il
eût craint qu on ne le vit causer avec moi , remonta à che-
val, et disparut. Je reçus laumône du lord avec résignation ,
avec calme. Il me semblait que tout cet avilissement, toute
cette douleur rachèteraient une partie de mes faule>.
Pauvre insensée! je périssais de faim, et je trouvais je ne
sais quel plaisir sauvage à sentir et à savourer ma souf-
france. Une fortune était entre mes mains , et je me plai-
sais à mourir, plutôt que d'y toucher. Les vingt livres
sterling que l'on venait de me remettre me servirent
à changer de logement. Ce dernier et misérable asile , ou
je me réfugiai , vous le connaissez , docteur. Huit jours
après mon arrivée , la mort m'enlaçait déjà de sa froide
étreinte , et , dans le dernier accablement, je ne sais quel
bon ange m inspira l'idée de vous envoyer chercher, vous,
mon sauveur 1
» Vous vous étonnez , sans doute , que ces vingt livres
sterling , je ne les aie pas employées à choisir une habita-
tion honnête , à changer le cours d une vie ((ul me pesait.
356 FAUTE KT REPEISTIR.
Hélas ! demandez-*!! la raison au mauvais génie sous la loi
duquel je palpitais, victime dévouée. Criminelle, odieuse
à moi-même , j'aimais mieux rester dans l'abîme • je
voulais attendre que les eaux du gouffre se refermassent
sur ma tète et m'ensevelissent tout entière. Ah ! que
n'ai-je pas souffert , docteur, dans la dernière maison dont
vous m'avez tirée ? Ce n'était pas seulement un lieu de dé-
bauche , c'était un rendez-vous de crime et de vol. Je me
soumis à tout : j'acceptai ce purgatoire , et j'attendis la
mort comme une espérance , comme un bienfait... Pro-
vidence! Providence! de quelles profondeurs m'as-tu ti-
rée ! »
Elle s'arrêta , promena d'une main languissante son
mouchoir sur sa figure , remua les lèvres pour parler en-
core, mais elle ne le put-, elle tomba évanouie. Trois mi-
nutes après , elle rouvrit les yeux , et un soupir qui lui
échappa nous assura qu'elle vivait encore. De ses mains,
elle cachait sa figure , en s'écriant :
« Comment pouvez-vous me regarder, docteur? je suis
infâme !
— Hortense, lui dis-je, une femme coupable comme
vous baignait de ses larmes les pieds du Sauveur, qui ne
la repoussait pas.
Ah ! oui, oui... dit-elle faiblement , Jésus a dit à Made-
leine : Allez en paix ! »
La puissance des idées religieuses était le seul remède
dont cet esprit malade pût recevoir quelques soulagemens.
Le monde devait être sans pitié pour elle ^ plus de pardon
possible, plus d'amende honorable suffisante pour effacer
cette souillure : Dieu seul ouvrait encore ses bras à la re-
pentante.
« Mon enfant, lui dis-je, fiez-vous au pardon céleste :
calmez cette vive excitation 5 je reviendrai demain. Puis-
FAUTE ET REPENTIK. 35^
sent vos senlimens et vos pensers se colorer celte nuit
d'une teinte nouvelle, plus riante, plus douce et plus heu-
reuse! Dormez, dormez en paix , respirez librement : que
ce pesant fardeau s'allège ; que votre cœur se rouvre à
des senlimens qui le consolent ! »
Sans me répondre, elle saisit ma main avec une espèce
de convulsion passionnée , la couvrit de larmes , et la porta
à ses lèvres.
Le lendemain , la réaction de ce mouvement violent y
qui venait d'agiler son ame, l'avait plongée dans un abat-
tement déplorable. Elle me dit qu'une pensée surtout la
déchirait , qu'elle se repentait de m'avoir dit toute la vé-
rité , que mon dévoûment seul pouvait me soutenir en-
core dans cette triste tâche, que sa présence, ell« le
sentait bien, avait quelque chose d'intolérable et d'af-
freux.
Son orgueil blessé renaissait ainsi au milieu de la déso-
lation de sa vie. J'eus hâte de la rassurer. Silencieuse et
désespérée , elle ne me répondait qu'en levant la tcle et se
tordant les bras : et quand j'approchai ma main, elle re-
tira la sienne.
« Ne me louchez pas ! ne me touchez pas ! s'écrla-t-elle. » •
Celle situation dura toute la semaine. Ma femme alla voir
Hortense , et par sa cordialité, par son affection et sa dé-
licatesse , elle lui rendit un peu d'assurance et de force.
Toute la pharmacie du dispensaire n'aurait pas agi sur
Hortense avec autant de rapidité , avec un effet aussi heu-
reux. Ce dont la malade avait surtout besoin, c'était un
peu d'estime qui la réconciliât avec elle-même , qui mêlât,
quelque douceur à sa longue humiliation.
Bientôt, à force de soins, les symptômes qui nous ef-
frayaient disparurent^ elle put manger : sa force physique
renaquit. Jamais aucun des malades que j'ai soignés n'est
358 FAUTE ET REPEPuTir..
revenu de plus loin \ jamais prostralion de l'organisme et
de Tame n'a fait place si rapidement aux apparences de
santé, délicate sans doute, mais destinée à une conva-
lescence certaine.
Rien, chez celte malheureuse enfant, ne ressemblait à
l'affectation contrite qui accompagne souvent le repentir
de ses semblables. C'était une humiliation pleine de sim-
plicité, une résignation vraiment louchante. Quelques
restes de sa beauté passée brillèrent même à mes yeux sur-
pris.
J'avoue que je ressentis une joie très-vive, la première
fois que je Taperçus , non plus dans son lit de douleur,
pâle , n'osant arrêter ses regards sur pei^onne , les traits
altérés , le front ridé, pâli-, mais , assise près de la fenêtre ,
vêtue d'une robe grise et simple , occupée à lire avec at-
tention, le bras appuyé sur fépaule de la garde, la taille
délicate et un peu penchée. Son état devenait de plus en
plus rassurant, ce fut alors que je lui fis la proposition de
réclamer, par le ministère d'un altornej, la fortune qui lui
appartenait légalement, et d employer une partie de la
somme qu'elle toucherait à louer, à quelques milles de
Londres, une résidence champêtre; j'ajoutais que la
vieille garde qui l'avait soignée se ferait un plaisir de
l'accompagner, et (ju'il fallait à l'instant même insérer dans
les journaux une annonce à ce sujet. Elle écoutait en si-
ience cette proposition.
« Mais , lui dis-je , quelle objection pourriez-vous faire
contre un tel projet ?
— Pùen, rien, me dit-elle, sinon que ce serait trop
heureux. »
Le lendemain du jour où l'avertissement avait paru
dans les papiers publics , le propri(>lairc d'une petite mai-
son située à la campagne, se pré'st nia <he/ moi , cl far-
FAUTE ET REPEJNTin. 35^
rangement fulbienlôl conclu. Je louai en son nom, pour
six mois, (;elte pelite maison de campagne, et nous par-
times. Je n'oublierai jamais le jour où nous quiuàmes en-
semble le dispensaire , et le lecteur m'excusera si le sou-
venir de cette journée , encore présent à ma pensée émue,
se retrace dans ces pages.
C'était une belle matinée de printems ; le ciel semblait
nous sourire et répandre dans nos cœurs une chaleur
consolante , une douce clarté -, nous avions loué une grande
berline dont Hortense occupait Tintérieur avec sa garde ,
je m'étais placé sur le siège du cocher. Le bonheur moral
que j'éprouvais , en ramenant dans cette solitude paisible
la pauvre brebis égarée , serait difficile à exprimer.
Nous arrivâmes devant une petite maison située à quel-
que distance de la route , dans un paysage ravissant : une
chaumière, tout anglaise, ensevelie dans le jasmin et le
chèvre-feuille, et dont les petites murailles blanches ap-
paraissaient sous les feuillages , comme une perle brille
sous les replis du velours. Lorsqu'Hortense se trouva
dans l'antichambre , elle tomba à genoux, et, élevant ses
mains tremblantes vers le ciel, elle resta ainsi pendant
long-tems : la tète haute , une expression de reconnais-
sance et d'enthousiasme presque sublime empreinte sur
tous ses traits; mais muette. Son silence était sacré ,
nous ne le troublâmes pas. ]Momens solennels! une grande
réconciliation s'opérait, tout une vie s'effaçait.
Si l'on ne connaît du cœur humain que ses replis im-
mondes ; si l on n'aime de la vie humaine que ses pomper
extérieures et son inutile éclat 5 si l'on n'imagine de jouis-
sances possibles que les plaisirs sensuels ou la satisfaction
de la vanité ; si , à force de frivolité et d'égoïsme , on s'est
fait une ame insensible à tout , si ce n'est aux voluptés de
l'amour-propre et des sens ; on peut se railler en liberté
et à loisir des scènes que j'ai trop faiblement retracées. Je
36o FAUTE ET IlEPENTIR.
n'ai pas ajouté un seul trait à ce tableau ; je n'ai pas bril-
lante une seule touche de cette peinture , à laquelle je
consacrerais un volume si je consultais mes inspirations
personnelles.
« Docteur, si vous m'écrivez , dit cette pauvre enfant
en se jetant sur un sofa, souvenez-vous d'adresser vos
lettres à /a Chaumière de la Madeleine (\)
w
Nos visites chez Hortense furent fréquentes. Il me sem-
blait impossible qu'elle ne se rétablit pas complètement. Le
printems et l'été s'écoulèrent en améliorant progressive-
ment sa santé. Le calme de son esprit , le repos de sa soli-
tude, la profonde et religieuse mélancolie qui absorbait
toutes les facultés de son esprit, et qui était pour elle
plutôt une occupation qu'une peine , les œuvres de cha-
rité qu'elle faisait dans tout le voisinage, l'estime parfaite
dont elle ne tarda pas à jouir, tout concourait à lui rendre
ce bonheur qu'elle avait depuis long-tems perdu. Elle
avait retrouvé ces manières calmes, gracieuses qui l'avaient
distinguée dans ses beaux jours. Sa garde était devenue
sa domestique par choix et par goût , plutôt que par servi-
tude et par intérêt.
Pendant trois ans cette situation se prolongea , et Hor-
tense , toujours faible et languissante , jouit d'un bonheur
profond , sur lequel le reflet de sa vie passée répandait
encore une nuance plus touchante. Hélas! ses jours étaient
comptés , et le zèle avec lequel elle remplissait ses devoirs
religieux contribua encore à en abréger le terme. Un rhume,
(i) Note do Trad. L'espèce d'affectation que l'on pourrait rejM"o-
chcr, en France, à cette désignation, n'existe pas en Angleterre ;
chaque habitation rurale porte un nom de celte espèce, choisi par
la fantaisie do l'habitant. Le célèbre Hugo Foscolo a fait construire
près du parc du Régent une chaumière à la grecque, qu'il a nommée t
Digamtna-Coltage la Chaumière du Digamma.
FAUTE ET UEPEMTIK. 36 1
causé par un séjour trop long dans une église humide , ra-
mena ces cruels symplômes que j'avais réussi avec tant de
peine à dissiper. La victime était marquée. Il ne fallait de-
puis long-tems qu'une imprudence pour Tabaltre, et cette
imprudence une fois commise, c'en était fait de sa vie. Les
progrès de la maladie furent rapides et menaçans. Elle
semblait vouloir se venger, par une conquête plus hardie,
de sa première défaite. Je n'affligerai pas le lecteur en dé-
taillant avec soin ces cruelles circonstances.
Hortense souffrait horriblement, et, dans la conscience
de sa mort certaine , elle attendait patiemment le coup qui
devait l'achever. Je n'ai pas besoin de dire que ce dénoû-
ment m'affligea profondément ^ chaque jour m'avait attaché
davantage à Hortense , et il était cruel , après tant d'efforts
pour la sauver, de la voir s'engloutir et disparaître tout-à-
coup : ce serait faire partager à ceux qui me lisent lagonie
que j'éprouvais que d'appuyer sur tous ces détails. Son dé-
clin fut rapide, et plus elle approchait du terme fatal , plus
il y avait de calme et de douceur chez elle. En dictant ses
dernières volontés , elle insista pour que personne , si ce
n'est moi , la garde et trois pauvres femmes du voisinage ,
ne suivît son cercueil. Elle insista surtout pour que sa
tombe ne portât aucune inscription.
« Non , non , disait-elle , que mon souvenir s'efface de
la terre ; c'est ce que je désire le plus Seulement ,
docteur, ajouta-t-elle d'une voix vibrante qui me fit tres-
saillir, accordez quelquefois un souvenir à la pauvre fille
que vous avez rachetée et sauvée j croyez qu'elle vous ai-
mait bien. »
Nos larmes coulaient.
u Je suis indigne, continua-t-elle , d'occuper votre pen-
sée : mais vous, vous occuperez la mienne jusqu'au der-
nier moment où je respirerai j voulez-vous me bénir et
me donner le baiser d'adieu ? »
362
FALTE ET REPEKTIU'
J'étais presque aveuglé par mes larmes j je ue pouvais
parler
C'était le 26 janvier, sur les deux heures : je m'appro-
chais de la chaumière de la Madeleine. Une vieille femme,
que je n'avais jamais vue, était occupée à fermer les volets.
Hortense n'était plus. La vieille garde é[)lorée me reçut
dans le parloir :
« Elle a laissé quelque chose pour vous , me dit-elle ,
et il parait qu'elle y tenait heaucoup , la pauvre enfant !
car elle est morte en l'achevant. »
J'entrai : je trouvai ce cadavre qui n'avait pas perdu
sa chaleur vitale , ni sa douce et mélancolique beauté.
Quand la vie vient de s'enfuir, et que personne n"a
encore touché au cadavre , quand les yeux sont à peine
fermés , et que rien n'a changé autour du mort; c'est un
spectacle bien frappant que cette chambre encore pleine
de ses souvenirs , de tous ces objets qui lui appartenaient ,
en un mot, tous les symboles de la vie en contraste avec
la mort récente. Jamais cette impression ne me frapj)a
plus vivement.
Elle était couchée sur le côté gauche, la figure à demi
voilée par ses longs cheveux , et tenant à la main un
mouchoir brodé , auquel je l'avais vu souvent travailler.
« C'est pour vous, me dit la garde ; en mourant, elle
m'a recommandé de vous le donner. »
Je détachai le mouchoir de son insensible étreinte,
el j'y trouvai les lettres suivantes : Marie- Madeleine au
docteur B... La première lettre de mon nom n'était que
commencée : la main de la mort avait empêché qu'elle ne
le traçât tout entier. Pauvre Hortense, infortunée enfant!
je ne l'oublierai point !
( Black wood .v Magazine . }
NOUVELLES DES SCIENCES,
DK LA LITTÉRATURE, DES BEAUX-ARTS, DU COMMERCE, DES
ARTS INDUSTRIELS, DE l'agRICULTU RE , ETC.
' 'KZ<D
Fleurs gigantesques de Sutnutra (Ra^lesia ^rnoldi).
— L'une de ces fleurs gigantesques fut découverte à Su-
matra en 1818, à l'époque ou sir Stamford Rallies, alors
gouverneur de celte lie , fit son premier voyage de Beu-
coolen dans l'intérieur. Il était accompagné dans ce voyage
par un naturaliste très-distingué, le docteur Joseph Ar-
nold, membre de la Société Linuéenne, et dont les re-
cherches , soutenues par l'amitié et l'influence du gouver-
neur d'une ile si favorablement située et si imparfaitement
connue, avaient fait naître les espérances les mieux fon-
dées ; mais cet espoir ne devait point être réalisé , car la
même lettre qui fit connaître la plante dont nous parlons
apporta aussi la nouvelle de la mort du docteur Arnold.
Cette lettre était adressée par sir Stamford Raffles à sir
Joseph Bank, et contenait la note suivante , écrite par le
docteur Arnold lui-ràéme, pour quelque ami dont le nom
est resté inconnu. Dans cette note, il donne des détails sur
la découverte de cette plante, que sir Stamford Raffles
nomme avec raison la plus magnifique des fleurs.
Après avoir décrit la route qu il avait suivie jusque-là,
le docteur Arnold ajoute : <( Je vous apprends avec joie
que j'ai trouvé à I^ubo Labban , sur les rives de la Matma,
le plus grand prodige du règne végétal, .le m étais avancé uu
364 NOUVELLES DES SCIENCES ,
peu en avant de la société , quand un des domestiquer
malais accourut vers moi tout transporté de joie , en s'é-
criant : « Venez, monsieur, venez voir une fleur énorme,
« magnifique! » Je fis une centaine de pas avec cet homme,
et il me montra bientôt sous les buissons une fleur vrai-
ment étonnante et qui était très- près du sol^ ma première
pensée fut de la cueillir et de la porter dans la cabane. Je
pris donc des mains du Malais son parang ( espèce de
bêche), et, trouvant qu'elle sortait d'une petite racine
de la grosseur environ de deux doigts , qui courait hori-
zontalement, je la détachai et l'emportai dans la cabane.
A vous parler franchement, si j'avais été seul, j'aurais
craint, de faire connaître les dimensions de cette fleur,
tant elle excède tout ce que l'on a vu jusqu'ici -, mais sir
Stamford et lady Raffles , ainsi que M. Polegrave , qui
furent aussi émerveillés que moi, peuvent joindre leur
témoignage au mien.
» Toute la fleur avait une épaisseur considérable, les pé-
tales et le nectaire n'avaient pas moins, dans quelques en-
droits, d'un quart de pouce d'épaisseur. Son tronc était
très-succulent. Au moment où je m'en approchai, un es-
saim de mouches voltigeaient autour du nectaire, pour y
déposer sans doute leurs œufs. Elle avait précisément
l'odeur du bœuf gâté. Voici maintenant les dimensions
de cette fleur prodigieuse. Dans sa plus grande étendue,
elle avait une aune de largeur ; les pétales douze pouces
de hauteur et autant de largeur. Nous conclûmes que le
nectaire aurait pu contenir douze pintes de liquide, et que
la fleur tout entière pouvait peser quinze livres.
» Un guide de l'intérieur du pays nous dit que ces fleurs
y sont rares, que cependant il en avait déjà vu plusieurs,
et que les habitans la nomment hnihûl. Cependant il pa-
rait, d'après de nouvelles informations, que le krûùùl, o\i
DU COMMERCE , DE I-'lNDlSTRIE , ETC. 30'")
ta grande fleur, est plus généralement connue que ne
l'ont pensé d'abord les premiers Européens qui la décou-
vrirent. Dans quelques districts on V appelle amhur-ambur.
Il lui faut trois mois pour pousser depuis l'apparition de la
gemmule jusqu'à l'expansion entière de la fleur. Elle ne
fleurit qu'une fois l'an et à la suite de la saison des pluies.
Elle n'a pas de tige, mais elle croit sur les racines ou la
tige d'une espèce de cissus ( cissus anguitifolia ). Le
krûbûl semble sortir des fentes ou des crevasses que
présente la tige de cet arbre, et se montre bientôt sous la
forme d'un bouton rond qui, si on l'ouvre, offre à l'inté-
rieur le rudiment de la fleur entouré de nombreuses en-
veloppes, qui s'ouvrent et se détachent peu-à-peu à me-
sure que la fleur se développe, et dont il ne reste presque
plus de traces à l'époque de son entier développement. La
fleur pourrit peu de tems après son expansion , et les grai-
nes sont entraînées avec la masse pulpeuse.
Cette fleur géant peut être considérée comme la mer-
veille du règne végétal 5 et quoique Ton en ait rencontré
plusieurs autres qui lui ressemblent pour la forme et les
habitudes, on n'en a cependant encore trouvé aucune qui
l'égalât en grandeur. Le docteur Horsfield en a fait con-
naître une petite espèce ; mais la fleur, au lieu d'avoir trois
pieds de largeur, n'avait que trois pouces. On en a décou-
vert une seconde espèce d'une très-grande beauté, et qui
a deux pieds de largeur, dans une petite ile près de Java ,
appelée Nusa Kambangan, qui a été décrite et représentée
par Blum dans sa Flore de Java. Les Imbitans la nom-
ment/?aïma : de là le nom botanique que l'on a proposé,
rafflesia patma. Un autre de ces paradoxes végétaux,
décrit par Blume , se trouve dans la province de Bui-
tenzorg, à l'ouest de Java, et croit à la hauteur de douze
566 NOUVELLES DES SCIENCES,
à quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer-, elle
a reçu le nom de brugmanna zippalii.
Toutes ces plantes curieuses se ressemblent sous plu-
sieurs rapports; en premier lieu, elles n'ont pas de racines
particulières ; elles tirent leur nourriture des végétaux sur
lesquels elles croissent. En second lieu, elles n'ont pas de
tiges, et leurs fleurs sont situées sur les branches qui les
soutiennent ; ensuite elles n'ont pas de feuilles , et les fleur«;
sont enveloppées dans des écailles de couleur pourpre ou
brune, et qui ressemblent à celles qui enveloppent les
boutons de nos arbres , ou plutôt aux écailles des autres
plantes parasites; ainsi ces plantes, dont les fleurs sont les
pins belles que Ion connaisse, n'ont ni racines, ni tiges,
ni feuilles : elles n'ont même pas de graine proprement
dite ; car elles se multiplient par des spores à la manière des
champignons, avec lesquels en eiiet leur forme générale
leur donne une grande ressemblance. Les feuilles de la
fleur sont d'une substance qui ressemble beaucoup au
champignon, et ont l'odeur du bœuf gâté. Ces fleurs, à
l'instar du champignon, semblent sortir de dessous l'é-
corce du cissus ou de quelques autres arbres. Ainsi ces
fleurs étonnantes, qui ont de six à neuf pieds de circon-
férence, ne trouvent d'analogie dans le règne végétal que
dans la classe des champignons, dont quelques-uns sont
si petits, qu'ils sont à peine visibles à l'œil nu.
Nouvelles observations sur la famille des guêpes. —
La guêpe qui vil en communauté, ou guêpe républi-
caine, n'a pas été l'objet d'observations aussi soulenurs
que l'abeille qui fait le miel. C'est un injuste dédain. La
mère-guêpe , unique fondatrice de la république , labo-
rieuse, toujours active et seule au commencement de son
DU coMMEr.cr:. dk i.'immsi iue , etc. Mi-j
entreprise , a droit à plus d'oslime que lii reine des abeil-
les, paresseuse, entourée d'esclaves obéissans, et oisive
au milieu de citoyens très-industrieux. Dès que la tem-
pérature s'<'cbauffe , la rnère-{}uèpe (vespa vulgaris) ^
chercbe quelque excavation déjà faite dans le sol-, si elle
ne peut découvrir rexcavalion ([ui lui est nécessaire, elle
emploie à cet effet ses vi^^oareuses mandibules. Une ga-
lerie tournante, dont la porte extérieure a un ou deux
pouces de large, conduit à une chaml)re de deux pieds
environ de diamètre , où l'insecte se hâte de jeter les pre-
miers fondemens de sa cité. Les fibres du bois , taillées lon-
gitudinalement par les pinces de ses mandibules, et ré-
duites à une espèce de charpie , puis humectées de salive ,
forment un papier mâché, dont les feuilles, pétries et
étendues par la langue , les pattes et les mandibules de
l'insecte, doivent composer la muraille extérieure de la
ruche; mais ce tissu , trop débé , n'offrirait pas aux larves
une protection suffisante. On double les murailles , on les
triple , sans les coller Tune à l'autre, mais en laissant des in-
terstices entre les feuilles , à-peu-près comme dans la pâtis-
serie feuilletée. Lorsque ce premier travail est achevé , lors-
que le plafond est fait , la guêpe , au moyen du même papier
mâché que les fibres du bois lui fournissent, suspend une
première terrasse à la voûte qu'elle a bâtie ; douze ou
quinze pilastres légers , élégans , amincis vers le milieu ,
servent à retenir cette terrasse de forme circulaire et
composée d'une multitude de cellules hexagones, toutes
en papier de bois , géométriquement exactes, et dont l'ou-
verture est en bas. Entre la première et la seconde ter-
rasses , régnent plusieurs rangées de pilastres qui les ratta-
chent l'une à l'autre. Le même système a été adopté pour
la suspension de toutes les terrasses successives ; aussi,
ces plateformes suspendues, entre lesquelles se trouvent de
368 NOUVELLES DES SCIENCES,
légers filets qui les soutiennent, offrent un coup-d'œil
élégant.
Les guêpes ne font point de miel , et ces alvéoles ne ser-
vent qu'à élever leurs petits. Le nombre des alvéoles est
considérable. A mesure que la population augmente, on
enrichit le guêpier de plateformes nouvelles , chacune
composée de i,6oo cellules. Ainsi la colonie occupe un
logement de seize mille chambres. Si vous réduisez ce
nombre , et que vous admettiez seulement dLx mille cel-
lules, vous trouverez que trente mille guêpes, c'est-à-
dire trois générations de ces animaux , peuvent sortir
par année de chaque guêpier. En hiver , l'édifice devient
à-peu-près inutile et sert de retraite à un petit nombre
de guêpes femelles , à demi mortes de froid , qui l'aban-
donnent au retour du printems et ne reviennent jamais.
Tant d'adresse et de ressources ont été prodiguées à-peu-
près en pure perte ^ un guêpier délaissé est une ruine
éternelle.
Le Frelon ( Vespa crabro ) bâtit à-peu-près comme la
guêpe j mais le papier qu'il fabrique est plus grossier ;
c'est ordinairement dans le tronc des vieux arbres qu'il
établit sa colonie. La T^espa nidulans attache à quelque
rameau sa charpente hardie, et la laisse ainsi exposée à
toutes les intempéries des saisons, suspendue verticale-
ment par une seule ligature que l'insecte a tissue et qui
soutient le guêpier. Une autre espèce place sur l'ex-
trémité de quelque branche les enveloppes de papier qui
composent le mur extérieur de sa maison. La configura-
lion de ces enveloppes cylindriques et concentriques , les
fait ressembler à une rose de Provence , ou , si l'on veut ,
à un chou. Les alvéoles sont disposées à l'intérieur, ter-
rasse par terrasse -, et souvent un grand espace reste vide
entre les murailles et les terrasses. Enfin la guêpe de
DU COMMERCE, DE L^rNDUSTRIE , ETC. 869
Cayenne, ou guêpe cartonjiière , fabrique un véritable car-
Ion qu'elle pétrit en forme de sac oblong ou de gibecière,
et qu'elle jette sur les dernières branches des plus hauts
arbres j la pluie glisse sur la surface vernissée de ce carton ;
le bec des oiseaux est inhabile à le percer. On ne peut
allier avec plus d art deux qualités opposées : la solidité et
la légèreté des constructions.
Le papier et le carton qui sortent de la fabrique de ces
insectes, sont solides , unis , parfaitement adhérens, et ri-
valisent avec les meilleurs produits de nos manufactures.
La guêpe sait ce que la plupart de nos propriétaires de
papeteries ignorent encore aujourd hui, c est que la bonne
qualité du papier dépend de la longueur des fibres qui se
conservent dans la pâte \ c'est que les débris des chiffons
et les filamens du chanvre ne sont pas les seuls matériaux
qui puissent se convertir en papier. Elle se garde bien de
hacher ses matériaux et de les broyer, ce qui lui donne-
rait un papier faible et cassant -, elle emploie toutes les
substances végétales qui lui offrent l'élément de son in-
dustrie. Elle accomplit son œuvre depuis la création du
monde, avec des instrumens fort simples , qui ne se rouil-
lent ni ne se brisent , mais aussi qui ne se perfectionnent
jamais. Avant de parvenir à cette perfection, nous avonfi
épuisé toutes les ressources de la chimie et de la physique
Déjà la guêpe était une excellente papetière quand le bois ,
la pierre, le plomb et le fer, servaient de tablettes à l'écri-
vain. Quand le stylet , iiVnfonçant dans la cire , y gravait la
pensée*, quand l'écorce des arbres et la peau des animaux
remplaçaient le papier dont ils n'avaient ni la légèreté , ni la
souplesse, ni la durée , la guêpe faisait son papier. Le pa-
pyrus même, produit dune industrie déjà perfectionnée,
n'égale pas le papier de la guêpe : la feuille du papyrus , sé-
chée , pressée et polie , se brisait facilement et ne pouvait
I. •>.^
370 NOUVELLES DES SCIENCES,
se comparer à la pâte souple , unie par un gluten ductile
que la guêpe donne pour rempart à ses alvéoles. L'instinct
des animaux marche à son but plus rapidement que l'in-
dustrie humaine 5 sans tâtonnement , sans incertitude ,
mais aussi sans progrès. Il nous faut des siècles pour per-
fectionner un seul art ; mais ce perfectionnement ne s'ar-
rête pas. Il ne faut à l'insecte qu'un moment d'existence
pour savoir tout ce que sa race saura jamais. L'homme
cependant pourrait devoir un grand et utile secours à l'é-
tude de ces arts d'instinct que pratiquent les insectes. S'il
avait observé plutôt la fabrication du papier par la guêpe,
il se serait épargné beaucoup d'essais maladroits ^ le type
de la plupart des industries se trouve chez les animaux.
^c^Ufatton.
Cour des faillites , en Angleterre. — Quelques pu-
blicistes ne cessent d'invoquer les gou\^ernemens à bon
marché; on a préconisé sous ce rapport les Etats-Unis
d'Amérique. Déjà nous avons comparé les dépenses publi-
ques de ces contrées avec celles que nous avons à suppor-
ter, et ce rapprochement a démontré que les esprits étaient
égarés à ce sujet. En descendant de ces explorations gé-
nérales aux spécialités, et en transportant le point d'obser-
vation , nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt de
présenter ici une comparaison entre les frais de la justice
consulaire en France , et ceux d'une juridiction récem-
ment érigée en Angleterre , dont les attributions , loin
d'embrasser toute la matière commerciale, ont pour unique
objet les faillites. La complication des procédures, les frais
qu'elles entraînent, mis en regard de ce qui se pratique
en France , montreront de quel coté sont la simplicité, la
DU COMMERCE, DE l'iJSDUSTRIE , ETC. 3^1
célérité et réconomie , bien que le préambule de la clei-
nière loi anglaise annonce que son objet a été de rendre
moins dispendieuses et plus expéditives les poursuites cl
les contestations concernant les banqueroutes et les fail-
lites.
Un acte du Parlement d'Angleterre , qui a commencé à
être mis en exécution à compter du 7 janvier i832 , a créé
une cour des faillites et banqueroutes ( a court in bank-
rupcj).
Cette cour , dont la compétence est limitée ainsi que
rindique son titre , est composée d'un juge en che( (chief
judge) ^ de trois autres juges et de six commissaires 5 elle
est constituée en cour de loi et déquité , avec toute l'au-
torité des cours supérieures. Elle compte pour officiers
ministériels deux greffiers et huit commis greffiers , non
compris le secrétaire du lord chancelier pour les faillites
et ses deux clercs. Tout avoué (attornej ou solicitor)
peut être admis à y pratiquer , en s'y faisant immatriculer
ou enregistrer.
Il est à remarquer que cette cour de justice renferme
en elle-même deux degrés de juridiction; le premier se
compose de six commissaires qui se partagent en deux
divisions formant chacune un tribunal de section (^subdi-
vision court) ^ lesquels connaissent en premier ressort de
tout ce qui a rapport aux faillites \ le second consiste dans la
cour dite de révision (court ofreview), elle reçoit les appels
des tribunaux de section et est sujette elle-même à l'appelau
lord-chancelier j ceiui-ci peut encore d'office , lorsque la
cause lui parait présenter assez de difficulté ou d'impor-
tance , ou sur la demande des parties , en référer à la
Chambre des Lords. Dans ce cas la question doit être ré-
duite à un point de décision évident, facile à saisir (spé-
cial case) et susceptible d être tranché par oui ou par non.
3^'* NOUVELLES DES SCIENCES,
La juridiclion de première instance des tribunaux de
section est restreinte à la ville de Londres et à un rayon
de quarante milles autour de la capitale; elle est exercée
dans les provinces par un nombre arbitraire d'avocats et
d'avoués nommés à cet effet par le lord-chancelier sur des
listes qui lui sont transmises par les juges d'assises, lors
de leurs tournées. Les appels de ces juridictions ressortis-
sent à la cour de révision , ce qui éloigne considérablement
la justice des justiciables.
Les procé<lures en matières de faillites diffèrent beau-
coup en Angleterre de celles suivies en France j elles mé-
ritent , à ce litre , d être signalées.
Le créancier poursuivant doit commencer par s'assurer
au greffe , s'il n'existe pas de demande antérieure formée
à la requête d'un autre créancier. Car deux actions de cette
nature ne peuvent être simultanément suivies par le même
débiteur^ seulement lorsque les droits du créancier ne s'é-
lèvent pas à un taux présumé suffisant pour supporter les
frais de la procédure, taux fixé par une loi antérieure,
plusieurs créanciers sont réunis pour suivre collectivement
la même action.
Si le créancier, attaquant son débiteur, n'a point été
prévenu par un plus diligent , il affirme sa créance soit de
vive voix, soit par une déclaration écrite sous serment. Il
dépose ensuite au greffe son inculpation de faillite contre
son débiteur et son engagement de prouver l'acte de fail-
lite, à peine d'une amende de 200 liv. st. (5, 000 fr. ). Il
lui est délivré une expédition de son affirmation et de son
bond, lesquels sont enregistrés au greffe , et alors il est dit
di\o\v frappé un docket. Muni de cette expédition , il pré-
sente au lord-chancelier une requête , au bas de laquelle le
lord-chancelier appose le mot Jiat , avec autorisation de
poursuivre soit devant l'un des tribunaux de section , pour
DU COMMERCE. DE LlADtSTRlE, ETC. 'i'j'6
la viile de Londres , soil devant les commissaires uommés
pour chaque localité , par le lord-chancelier dans les pro-
vinces.
Dans le cas où le créancier qui a frappé un dochel, suc-
combe et ne parvient pas à prouver l acte de faillite , le
lord-chancelier , sur la demande de l inculpé , peut ad-
juger à ce dernier, à titre de dommages et intérêts , l'a-
mende de 200 liv. st. soumissionnée par le bond.
Outre les agens de faillite qui sont nommés par les créan-
ciers , il est affecté , par le lord-chancelier, un agent d'of-
fice à chaque faillite.
Cette institution des agens d'office , nouvelle pour l'An-
gleterre , est inconnue en France \ elle peut avoir des
inconvéniens , elle peut aussi présenter des avantages; ce
n'est point ici le lieu d'entrer dans cette discussion.
Ces agens d'office sont au nombre de trente, ils sont
choisis , par le lord-chancelier , parmi les négocians , mar-
chands , courtiers et autres personnes adonnées au com-
merce, et concourent avec les agens nommés par les créan-
ciers à l administration de la masse de la faillite; ils sont,
par le seul fait de leur nomination à une faillite , investis
de tous les biens meubles et immeubles du failli \ mais ils
ne peuvent, contre le vœu des créanciers, intervenir soit
dans le choix d'un avoué, soit dans la détermination de
l'opportunité ou du mode de vente des biens du failli.
L'acte de leur nomination fait foi devant tous les tribu-
naux du royaume, et leurs honoraires sont facultativement
arbitrés par le commissaire chargé de l'instruction de la
faillite, à raison de l'importance de leur travail.
Lacté d'érection de la cour des faillites contient une
disposition qui se recommande à la méditation des légis^
lateurs et des juriscoubultes.
3^4 NOUVELLES DES SCIENCES,
Lorsqu'une déclaralion de faillite prononcée par un
commissaire est contestée, et qu'il en a été interjeté appel
devant la cour de révision , la majorité des créanciers et le
failli peuvent demander que la question soit soumise à un
juji. La cour doit obtempérer à cette demande \ elle con-
voque \e juri, et la cause y est plaidée sous la présidence
du chiefjiidge ou de l'un ou de plusieurs des autres ju-
ges: et, suivant le verdict du juri, il demeure pour con-
stant que l'inculpé était ou non en état de faillite lors de
la déclaration adjugée par le commissaire. Si les parties ne
sont pas d'accord , et que l'une d'elles seulement requière
le procès par jurés , la cour de révision décide s'il doit être
accordé ou refusé, sauf le recours au lord-chancelier par
voie d'appel. Dans tous les cas , la partie requérante doit ,
si la cour juge cette garantie nécessaire, donner caution
pour le paiement des frais du procès par jurés.
Un commissaire peut faire amener et traduire devant lui
un inculpé de faillite ou toute autre personne impliquée
dans une faillite, pour être examinée et être ajournée,
s il y a lieu, devant la section dont il fait partie, ou de-
vant la cour de révision, mais seulement sous la garde
d'un messager ou de tout autre officier de la cour , lequel
est obligé de représenter la personne du prévenu , dans les
trois jours , devant la section ou la cour de révision.
I^e même pouvoir est attribué au chief judge ou à l'un
des trois autres juges.
En France , les juges des tribunaux de commerce, dont
les attributions ne sont pas bornées seulement aux faillites,
sont des négocians librement élus par leurs pairs , et qui
exercent gratuitement leurs honorables fonctions. Dans
la Grande-Bretagne, au contraire, les juges de la cour des
l;iillil(S, qui ne connaissent pas des autres matières com-
nu COMMERCE, DE l'iNDLSTKIE, ETC. i"] 5
mcicialcs, sont des légistes ; ils sont nommés par 1 autorité
et sont largement rétribués , de même que tous les officiers
subalternes attachés à cette cour.
Ainsi le chief judge reçoit annuellement 3,ooo pounds
(76,000 fr.)^ chacun des trois autres juges, 2,000 pounds
(5o,ooo fr.); chacun des six commissaires, 1,600 pounds
(4o,ooo fr.) \ le secrétaire du lord-chancelier pour les fail-
lites, 1 ^0.00 pounds (3o,ooofr.)5 chacun des deux greffiers,
Soo pounds (20,000 fr.); chacun des huit commis-gref-
fiers, 600 pounds (i5,ooo fr.); le premier clerc du secré-
taire des faillites , 5oo pounds (i2,5oo fr. ) ; son second
clerc, 3oo pounds ('j ^5oo fr.).
Ces traitemens sont acquittés au moyen de droits payés
par les agens d'office au secrétaire du lord-chancelier, des
premiers deniers rentrés entre leurs mains ; leur montant
est versé par ce dernier à la banque d'Angleterre , au cré-
dit du receveur-général de la haute cour de chancellerie -,
ces droits affectent chaque pas de la procédure ] ainsi la dé-
livrance de chaque ^a^^ coûte 10 pounds (2.5o fr.); la no-
mination de l'agent d office , "20 pounds (5oo fr.), etc.
Il est pourvu au paiement du traitement des autres offi-
ciers et des frais de bureaux , par la perception de droits
de greffe portés sur deux tableaux ou tarifs , les premiers
au profit du secrétaire des faillites , qui en applique le
montant aux salaires d un messager, d'un concierge, et
aux dépenses de ses bureaux. Le surplus, s'il y en a, est
retenu par lui pour son usage personnel.
Le greffier en chef perçoit les droits compris au second
tarif; ils sont affectés au salaire de ses clercs et des autres
officiers subalternes de la cour. S'il y a du surplus , il est
partagé entre les deux greffiers , ou entre eux et les com-
mis-greffiers, suivant qu'il en est ordonné par le lord-
chancelier.
3^6 WOUVELLES DES SCIEACES,
On voit que toutes les dépenses de la nouvelle cour des
faillites tombent à la charge des parties , et que l'état n'y
entre pour rien.
Les audiences de la cour de révision sont publiques;
celles des deux tribunaux de section se tiennent publi-
quement ou à huis-clos , suivant que le tribunal le juge
convenable.
L'acte se termine par une disposition pénale qui n'est
pas dans nos mœurs.
Tout juge-commissaire, grefRer, clerc, messager, agent
de faillite ou autre officier quel qu'il soit, judiciairement
convaincu d'avoir exigé des droits outre ceux autorisés , d'a-
voir reçu quelques présens ou gratifications volontaires ,
soit directement , soit par personne interposée , ou par
toute autre voie, est passible d'une amende de 5oo pounds
(12,000 fr.) et déclaré incapable d'exercer aucun emploi
conféré par le roi.
Ainsi, en Angleterre, l'énormité des traitemens, qui
semblerait être une égide contre la cupidité , n'a pas suffi
pour rassurer le législateur ; il a opposé l'intérêt à l'intérêt,
l'argent à l'argent. En France, la loi, plus pudique, n'a
pas présumé la corruption du magistrat-, en France, entre
le juge non rétribué du tribunal de commerce et l'oubli
de ses devoirs , s'élève une seule barrière , mais pour lui
puissante , insurmontable , sa conscience et l'honneur.
Enfin, pour dernier stigmate imprimé à la magistrature,
l'acte porte que les juges, ainsi que tous les autres mem-
bres et officiers ministériels de la cour des faillites , ne
peuvent être élus pour siéger à la Cbambre des Com-
munes.
DU COMMERCE, DE l'iNDLSTRIE , ETC. 877
w^
e$.
Excursion à Vile de Coprée. — Que de souvenirs,
que de beautés se pressent dans cet étroit espace (i)l Le
voyageur, en abordant à Caprée , ne sait ce qu'il doit ad-
mirer de ces restes imposans de la splendeur romaine ,
ou de celte perspective riante et variée que l'œil découvre
de toutes parts. Les golfes de Naples et de Salerne lui of-
frent leurs séduisans paysages ; le Vésuve , son cratère fu-
meux et ses torrens de lave: et les iles deFonza, de \i-
vara , de Ninda , leur verdure et leurs parfums. S'il pé-
nètre dans l'intérieur de 1 île , chacun de ses pas foule
quelque antique ruine : des aqueducs , des 'villas , des
thermes , des palais , des temples , constructions magnifi-
ques élevées par le génie d'Auguste , et souillées par les
débauches de Tibère.
Quant à nous, un seul but nous avait attirés à Caprée.
Nous voulions visiter la grotte des Nymphes (appelée au-
jourd'hui grotte dAzur^ , mystérieuse retraite où Tibère
venait s'ensevelir pour oublier ses crimes. C'est seulement
au mois d'août [ 826 que deux artistes prussiens , MM. Ko-
pilch et Frisi en découvrirent l'entrée qui, jusquà cette
époque , était restée ignorée. Aujourd hui même pas un
géographe ne cite cette admirable curiosité. Ils pénétrèrent
à la nage dans l'intérieur de la grotte 5 mais depuis on a
construit des nacelles de dimension convenable , qui ser-
vent à y introduire les visiteurs. Au-dessus de votre tête ,
{i) Cette lie a environ une lieue de long sur 3/4 de large ; elle est
partagée par an rocher à pic eu deux cantons, qui ne communiquent
que par un escalier de 565 marches taillées dans le roc vif.
3^8 NOUVELLES DES SCIENCES,
représentez-vous une immense voûte de pierre , toute cou-
verte de stalactites , et à vos pieds la mer semblable à un
ciel pur, bleu et brillant , dont les flots , à chaque coup de
rame, prennent les reflets du rubis. Lorsqu'on est dans
ce sanctuaire de magie et d'enchantement , le calme qui y
règne, la beauté du spectacle, vous font oublier la terre
et le ciel , un ravissement inexprimable s'empare de vos
sens. L'entrée de la grotte a quatre pieds cinq pouces de
hauteur, sur autant de largeur, et forme à-peu-près un
triangle équilatéral , dont la surface de la mer est un des
côtés; le sommet, qui est arrondi, à très-peu d'épaisseur,
en sorte qu'il suffit de baisser un instant la tête , et l'on se
trouve dans une grotte spacieuse dont la voûte est d'une
régularité remarquable , ainsi que les parois qui la sou-
tiennent. Son étendue , mesurée de l'entrée au reposoir
qui est vis-à-vis, seul point où Ton puisse débarquer, est
de 125 pieds. La profondeur de l'eau à 1 entrée est de
6'j pieds, et près du reposoir de 58. Au-delà de ce repo-
soir, seul endroit qui puisse faire soupçonner le travail
des hommes , la grotte communique avec une galerie de
cent pas environ.
Voici les principaux effets de lumière qu'on remarque
dans ce lieu : au moment où l'on entre dans la grotte ,
tout parait sombre , excepté l'eau qui est lumineuse et d'un
bleu éclatant par le contraste de l'obscurité générale. L'ha-
bitude qu'on a de voir la lumière venir d'en haut est sans
doute une des causes de la surprise occasionée par cette
lumière unique et bleue , qui sort des profondeurs de la
mer. Si l'on intercepte la faible lueur que donne l'ouver-
ture de la grotte , le phénomène que noujs venons de dé-
crire est encore plus frappant : la voûte prend une teinte
bleuâtre , on se croirait éclairé par une flamme d'esprit-de-
DU COMMEIVCE , DE l'iIMDUSTUIE , T.I'C. 3^()
vin; tar alors on ne perçoit d'aulre lumière que celle qui
sort de l'eau.
Commerce.
Importance commerciale du Pérou. — Rien ne rap-
pelle aujourd lîui , dans cet état , ce tems d'opulence où
les marchands de Lima dallaient en argent massif la prin-
cipale rue où le vice-roi , duc de la Plata, fit, en 1682 ,
son entrée pour venir prendre possession de son com-
mandement -, cependant , depuis quelque tems , le com-
merce se ranime , et tout parait lui promettre une grande
activité. Lima , par son heureuse position , est aujour-
d'hui , comme autrefois , le centre du commerce péru-
vien 5 Callao lui assure des débouchés avec tous les ports
de la mer du Sud, depuis le Chili jusquà la Californie ,
et les grandes routes, qui, des provinces centrales , vien-
nent converger à Lima, donnent aux négocians de cette
capitale les moyens d'expédier les produits indigènes ou
exotiques sur tous les marchés intérieurs.
Les exportations du Pérou se composent à-peu-près
uniquement d'or et d'argent. On y récolte cependant beau-
coup de coton , du sucre , du café , du cacao , de l'indigo ,
du tabac , etc. 5 mais aucun de ces articles n'est un objet
de commerce avec les pays situés au-delà du cap Horn.
Ils trouvent leur écoulement au Chili , dans la Bolivie et
les autres états d'Amérique , qui prennent aussi quelques
draps grossiers fabriqués à Cusco , et les eaux-de-vie de
Pisco. Le total des exportations pour ces divers états
n'excède pas i3o,ooo 1. st. (3,^5o,ooo fr.). Le Pérou pro-
duit aussi d immenses quantités de salpêtre. 11 y a trois ou
38o
NOUVELLES DES SCIENCES.
quatre ans, on en expédia à Bordeaux une certaine quan-
tité , et l'analyse qui en fut faite constata que 5o kilogr.
contenaient 4^ kilogr. de salpêtre pur. Aussi, en i83o ,
quatre navires français en ont chargé 5,ooo quintaux mé-
triques. Autrefois le Pérou exportait une grande quantité
de quinquina 5 mais, depuis la découverte du sulfate de
quinine, les chimistes d Europe ont reconnu que lécorce
halisaia, espèce particulière à la Bolivie, était préférable,
de sorte que les exportations de quinquina du Pérou sont
aujourd'hui presque nulles.
On peut porter le total annuel des importations pour le
Pérou à 1,600.000 l. st. (4o, 000, 000 fr.). En i83i, le
total des expéditions de l'Angleterre pour celte destination
s'est élevé à 728,000 l. st. (18,200,000 fr.), savoir ;
Francs.
Tissus de coton. . . . 6,5oo,ooo
Id. delaiue 5,5oo,ooo
Francs.
Tissus de fil 3,5oo,ooo
Coutellerie 1,400,000
Les États-Unis expédient au Pérou , année moyenne ,
pour 1,200,000 dollars (6,36o,ooo fr.) de marchandises
diverses. La France, en i83i, a expédié pour 4,765,800 f.
de produits consistant principalement en :
Francs.
Tissas de soie 1,204,200
de laine 900,000
decotou 812,100
de fil û6o,ooo
Soieries 206,100
Papier blanc et peint. i5o,ooo
Francs.
Quincailleries 148,90a
Parfumerie 109,000
Vins 98,600
Drogueries 97,600
Meubles S 1,00a
x\insi donc , tandis que les Anglais exportent au Pérou
pour plus de 18,000,000 fr., nos expéditions pour cette
même contrée n'atteignent pas 5, 000, 000 fr. Cette diffé-
rence résulte principalement de ce que le commerce de la
DU COMMERCE, DE l'iNDVSTRIE, ETC. 38 1
France avec le Pérou , comme avec les autres parties de
r Amérique Méridionale, est exploité par des négocians
isolés sans relations étendues , soit en Europe , soit dans
le pays, et par cela même dépourvus à-la-fois des capi-
taux , du crédit et des connaissances nécessaires pour faire
des opérations profitables et d une certaine importance.
Les navires français qui viennent dans les mers du Sud
courent à l'aventure depuis Valparaiso jusqu'en Califor-
nie , sans direction fixe ; ils essaient de toutes les places ,
et les abandonnent sans les connaître, emportant des ren-
seignemens inexacts qu'ils présentent néanmoins à leur
retour en Europe pour base de nouvelles opérations.
Les Anglais , au contraire , possèdent à Lima , à Valpa-
raiso et à Buénos-Ayres des maisons de commerce consi-
dérables , établies sur ces points immédiatement après
l indépendance des anciennes colonies espagnoles , par des
capitalistes de Londres et de Liverpool. Ces maisons ,
toutes dans la même dépendance et réciproquement asso-
ciées, reçoivent leur action commune de celle de la métro-
pole, qui, par son influence, décide les armateurs et
producteurs anglais à consigner leurs cargaisons à ces es-
pèces de succursales , auprès desquelles ils sont d'ailleurs
certains d'obtenir des renseignemens exacts et désintéressés
sur l'état et les becoins des marchés.
Les correspondans d'Amérique , par leur crédit et leurs
capitaux , facilitent les retours , et souvent ils adressent à
la maison de Londres des consignations ou des demandes
de négocians américains. Leur séjour prolongé dans le pays
les met en outre à même d'avertir les fabricans d Europe
des changemens que le goût et la mode ont rendus néces-
saires. Il est facile de concevoir que des établissemens si
sagement calculés, et gérés par des mains habiles, ont
382 NOUVELLES DES SCIENCES, ETC.
une supériorité marquée , et sont , pour ainsi dire , lo
centre de toutes les opérations que tentent , à leur tour,
les capitalistes américains.
Si nous suivions cet exemple, nous serions assurés
d'une prospérité croissante dans nos relations avec les nou-
veaux états d'Amérique , car nous y sommes bien accueil-
lis , et déjà quelques articles que nous fournissons au
Pérou en concurrence avec l'Angleterre , nos draps et nos
cotonnades, par exemple, sont chaque jour plus recher-
chés.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE
DES MATIERES DU PREMIER VOLUME.
Pag
Préface v
HisToiRE. — Etat Politique de l'Angleterre avant la con-
qnête des Normands. (Edinburgh Reoiecv.) iq3
Sciences Naturelles. — Architecture des Insectes. ( Xi-
hrary of Entertaining Knowledge. ) ii
Commerce. -Industrie. — i . Situation actuelle et avenir de
la Pêche de la Baleine et de la Morue. ( Quarterly Re-
vieop. ) 222
2. De la Construction des Ponts Suspendus. (Montldy
Magazine.) i^ i
Littérature. — Femmes Grecques. (Edinburgh Review.). /^G
Artistes célèbres de notre âge. — N° V. John Flaxman.
[Repository of Arts.) nS
Mémoires.— Biographie. — Vie privée des Allemands au
XVP siècle. [Foreign Quarterly Review.) 254
Voyages. — i . Mission de Sir Stewart dans l'archipel Sand-
wich. {North American Reçiecv.) 282
2. Trois jours à l'île d'Elbe. ( United Service Journal. ). 107
Journal d'un Médecin. — Faute et Repentir. N" XI-
{Blackwood's Magazine.) 3o6
384 TABLE DES MATIÈRES.
Pag.
Scènes de la vie militaire. — -Une Excursion dans l'île
de Malle. {Naval and Mililary Magazine.^ 1 26
MiscELLANÉEs. — Le Fermier Faussaire. ( Metropolitan . ) . . 1 55
Nouvelles des Sciences , de la Littérature , des Beaux-
Arts , du Commerce , de l'Industrie , etc 168 et 363
Mines de sel près de Hallein , en Autriche , 168. — Animaux sauvages du
pays des Illinois, 170. — Biographie de Wal ter- Scott , 1^5. — Evalua-
tion des vols commis dans Londres, en i83i , i84- — Description de la
province d'Emerina , dans Tinterieur de l'île de Madagascar, 187. —
Importance du commerce de l'Illande avec l'Angleterre , 190. — Accrois-
sement des produits de l'agriculture dans la Grande-Bretagne, 191. —
Fleurs gigantesques de l'île de Sumatra, 363. — Nouvelles observations
sur la famille des guêpes , 366. — Cour des faillites en Angleterre, 3'j'o.
— Excursions à l'île de Caprée , Sy^. — Importance commerciale du
Pcrou , 3^9.
FIK DE LA TABLE.
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